Chez les Dieux...
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Chez les Dieux...
- Relaxer épaules, pas crispé ! Détente... Détente, pas penser avec tête... arrêter fumer cigare, pas bonnes ondes, cigare, puer, cigare merde. Arrogante habitude, tout laisser aller.
Je repose donc avec un regret non dissimulé mon Hoyo de Monterrey, une fois n'est pas coutume, un fabuleux épicure numéro 2 en cabinet de 50, à peine allumé. Je le regarde quelques instants, il est posé dans un petit encensoir de cèdre qui lui fait comme un cercueil. J'essaierai de le ranimer après, mais ce n'est jamais la même chose, un cigare qu'on reprend. C'est âcre, il faut le débarrasser des cendres froides, c'est assez désagréable, en fait. L'émotion passée, je tente de ne pas penser à mon crâne ouvert comme une noix de coco et je fixe mon regard sur une statuette d'Avalokitesvara, le seigneur qui considère le monde, Kannon. Je me concentre sur ma respiration qui se fait peu à peu lente et profonde et un rythme s'installe en moi.
Alors que le sumotori recommandé par Dominique (qui doit sans doute passer de sales moments)appuie son énorme ventre rond et dur comme une barrique contre mon dos qui craque en beaucoup trop d'endroits, je dirige soudain mes déambulations mentales vers mon costume préféré, mon prince de galles chéri, espérant le revoir au mieux mettable, ayant une confiance limitée dans les pressings japonais.
Tandis que le thérapeute le plus lourd du monde, en tout cas vraiment pas loin, visse des doigts épais et durs comme des tiges métalliques dans ma nuque trop souvent ployée sous le joug d'antisémites acharnés, je pense à ma femme adorée que je n'ai pas vue depuis trop longtemps, la faute à son culte étrange, et à ma petite fille chérie de deux mois, actuellement sous la garde d'un espion en pré-retraite et d'un super-héros en pause (mais qui lui aussi devrait sérieusement penser à sa retraite). Ma concentration étant donc définitivement rompue, je me laisse aller en toute confiance à la douleur qui monte en moi.
C'est à ce moment que l'ancien ozeki malaxe des points précis connus de lui seul avec une énergie qui me fait monter les larmes aux yeux, un exploit à la portée de peu d'hommes, du moins sur cette terre, ailleurs, je ne sais pas encore. De sa main libre, large comme une assiette, il pousse lentement mon cerveau dans sa cavité, mon crâne, qu'il n'aurait jamais dû quitter, la faute à la sale petite merde dont je suis enfin débarrassé, dont le monde est enfin débarrassé. Quand je repense à ce combat, j'en ricane de bonheur et je ne cherche même plus à réguler ma respiration, je ricane, heureux et c'est tout.
- Bientôt fini, mais trop agitation mentale, trop de vase. Méditer, lâcher prise, ici et maintenant, pas ailleurs, pas demain, pas hier, ici et maintenant, et fermer gueule, pas rire. Rire con.
Je reprends discrètement mon cigare pour tenter de limiter les dégâts en tirant activement de discrètes petites bouffées, histoire de conserver la combustion, mais il semble que ce soit peine perdue.
- cigare, merde.
Ce petit jeu aurait pu continuer longtemps, en tout cas jusqu'à ce que mon cerveau soit en place, mais la porte du cabinet explose soudain avec une violence surprenante, arrachée de ses gonds, et cinq silhouettes vêtues de noir font irruption, le genre ninja, en gros. Roulé-boulé, cris et tout le tremblement.
Rester con, c'est se laisser surprendre par une bande de types en pyjamas noirs.
ciel japonais
Himeji jo
Nous nous glissons avec délectation dans l'eau bouillante et nous avons l'impression magnifique de nous défaire, de fondre et de plus être au monde. Ne reste que la vapeur, dense, moite, lourde, mais tellement reposante. Nous sentons glisser entre nos jambes une énorme carpe. Son large dos noir et rouge creuse parfois une rainure à la surface. Sa bouche ronde furète le long de nos mollets ramollis par la chaleur.
Alors que nous laissons aller nos têtes contre le bord du furo, nous sommes complètement sans défense, nous les guerriers, nous les héros invincibles, on entre sans bruit. Une main délicate et désincarnée glisse tendrement des cigares dans nos bouches humides. C'est un crime que de pas préparer sa vitole soi-même, la humer, la faire rouler entre ses doigts, la couper, puis l'allumer, enfin. Pourtant, en l'occurrence, ni Bond, ni moi, n'aurions la force d'enchaîner les gestes nécessaires nous-mêmes.
Tandis que nous tirons notre première bouffée, profonde, puissante, sous-bois et cuir, une forme entre avec précaution dans l'eau à nos côtés.
- ça va les gars ? l'ambiance reprend, je vois.
C'est notre Ancien qui nous rejoint, le visage buriné, toute barbe dehors. Le maître des orchidées, le maître des curry, notre grand bouilleur de crû, celui qui élève nos âmes et transforme nos bouches en véritables palais.
- J'ai préparé un curry d'agneau, ça va vous faire du bien, ça arrive dans cinq minutes...
- Ben, avec le cigare, je sais pas si...
- Oui, et puis dans le bain...
- Justement, avec le cigare, justement dans le bain, les gars, il faut savoir vous laisser aller, c'est exactement ce qu'il faut, en admettant qu'il faille vraiment quelque chose... En général, il ne faut rien, vraiment rien, juste se faire plaisir. Enfin, bref...
Notre Ancien descend encore d'un cran dans le bain, sa barbe semble gonfler, se remplir d'eau et s'étendre comme du varech animé d'une vie propre.
C'est alors qu'une nouvelle silhouette, immense, colossale, écarte la vapeur comme un rideau de théâtre et nous rejoint dans le bain qui déborde aussitôt, éteignant nos vitoles fraîchement allumées sous un petit tsunami tout-à-fait respectable et incommodant.
- Aaaah, c'est malin.
- Excusez-moi, excusez-moi, nous fait un Kal-El contrit, je suis rentré plus tôt que prévu, ça tourne tellement mal en Syrie que je ne peux plus rien faire, alors je viens me détendre un peu avec vous. Je tiens plus le décalage horaire comme avant et puis j'ai déchiré ma cape, dur, dur.
- Écoute, fais-nous tes yeux laser, sèche-nous nos cubains et rallume-les ! Rends-toi utile, braille Bond.
- Et voilà, l'ambiance reprend, les gars, bien, murmure notre Ancien qui descend encore plus profond dans le furo.
- Et autant vous le dire tout de suite, j'ai finis le curry, confesse le plus grand des héros.
Rester con, c'est manquer d'anticipation et ne pas manger le curry quand il est prêt.
Enfin, de quoi avoir les idées claires...
Il est temps.
Nous enlevons nos chaussures et nous les rangeons avec soin dans les petits casiers en bois prévus à cet effet. John Lobb et Santoni, la haute tradition et l'innovation dans le respect de la tradition, vont se côtoyer, se jauger peut-être, l'espace d'un moment au bain, dans une vapeur moite, épaisse, propice aux conciliabules entre souliers au repos.
Un vieux monsieur installé dans une sorte de guérite surélevée nous donne en silence des serviettes blanches au moins aussi âgées que lui, puis nous passons dans de minuscules vestiaires aux murs de bois et de pierres où nous nous déshabillons avec précaution, pour ne pas nous heurter, en silence. Ma petite fille, emballée dans son interminable porte-bébé me regarde les yeux grands ouverts avec une circonspection étonnante pour son jeune âge.
Soigneux, en hommes respectueux de l'immense travail que réclame la confection de vêtements tels que les nôtres, nous suspendons nos chemises et nos costumes sur des cintres en bois patinés par l'usage. Au moment où je vais glisser le mien dans l'étroit placard qui porte le numéro que j'ai reçu avec ma serviette (étrangement le 0789), celui qui est au service de sa majesté me coule une sorte de regard torve et désolé à la fois. Regard qui suspend mon geste et me laisse hésitant dans mon slip blanc, le seul de mes vêtements à ne pas être couvert de croûtes de sang noirâtre. Je pose donc mon prince de galles dans corbeille à l'écart, bien plié, et je le regarde disparaître dans une ouverture invisible jusque-là, happé par de blanches et fines mains.
A présent nus, nous nous toisons et nous résistons à la tentation de faire un concours de cicatrices, concours qu'il n'aurait pas forcément remporté, en tout cas pas haut la main, je tiens à le préciser à toutes fins utiles.
Nous passons dans la salle d'eau proprement dite où, assis sur de petits tabourets, nous nous lavons consciencieusement à l'aide de baquets dans lesquels nous mélangeons directement l'eau froide et l'eau chaude. Nous nettoyons nos corps torturés par la mémoire de milliers de coups, la plupart donnés en traître, dans l'intention de nuire et de faire le mal.
Peu à peu, je sens un certain calme descendre en moi et dénouer des muscles qui ne s'étaient pas relâchés depuis longtemps, ceux de ma nuque, de mon dos.
Rester con, c'est se laisser aller alors que certains ennemis ne prennent pas de bain, eux.
le pays imaginiare 2
forêt magique
Je n'hésite pas une seconde, preuve qu'en définitive je suis capable de fixer mes propres priorités, et je rajoute un préalable à toute cette liste qui m'insupporte rien que d'y penser : un bain, un furo bouillant, dans le calme, pour se liquéfier, se fondre et puis se ressaisir.
Bond et moi nous nous dirigeons donc avec une nonchalance étudiée vers un escalier de métal étroit qui descend abruptement le long de la façade sud de l'immeuble. Partis deux du cent-cinquième étage, nous arrivons deux, ce qui est plutôt bon signe, au quatre-vingts-troisième. Nous nous glissons par une fenêtre que Bond brise d'un coup de talon expert dans une enfilade de bureaux exigus mal éclairés, de couloirs lugubres, sales et jonchés de boîtes bento vides. Je marche un peu voûté, prudent, bien au milieu des corridors, les bras levés de chaque côté de mon cerveau par peur de le cogner contre un angle ou de le râper contre une de ces parois granuleuse punaisées de graphiques incompréhensibles. Contre ma poitrine, ma petite fille émet parfois un petit soupir plein de sommeil.
Parfois, nous croisons des gens, tous en costume de travail, et j'insiste bien sur le mot "costume", qui errent en affectant une mine affairée. Certains d'entre eux semblent avoir renoncé à donner le change et restent simplement face à un mur, sans bouger, les yeux grands ouverts. D'autres, assis par terre, se contentent simplement de se balancer d'avant en arrière sur un rythme lent en récitant les kana ou de dessiner sur le sol.
Notre déambulation qui, à voir l'air décidé de Bond, ne doit étonnement rien au hasard, dure si longtemps que j'en viens à me perdre dans des considérations pas toujours très heureuses. Je pense à ce brasier qui m'habite, qui parfois s'enflamme avec une telle violence que j'en reste hagard et affolé, terrifié par mon manque d'élasticité affective. Je suis le jouet de mes émotions et de pensées obsédantes qui me torturent
Je ne suis jamais "ici" et "maintenant", mais toujours dans ce passé qui me dégoûte et dont j'ai honte, ou un avenir forcément meilleur et dont j'ai la maîtrise. Parfois ma nuque est si raide à cause de ce qui se passe sous mon crâne que je ne peux pas bouger la tête pendant plusieurs jours.
Il me faut alors au minimum deux boîtes de voltaren forte pour venir à bout de telles tensions. Il peut aussi m'arriver d'essayer de faire autrement, je m'achète le nouvel iphone, 4s 64 gigas, ou des chaussures, santoni ou gérard sené, voire une montre, de préférence une Jaeger. En définitive, les choses ne s'arrangent pas, j'ai juste moins d'argent, beaucoup moins d'argent. Il y a aussi mon cocktail stille nacht, mais il n'est plus aussi efficace qu'à ma période genevoise.
En fait, il faudrait que je prenne simplement le temps de m'asseoir, de respirer avce le ventre et de ne rien faire, vraiment, mais c'est la nature de mon angoisse : je ne peux pas "ne rien faire", je dois être en mouvement, toujours, lire, ranger, écrire, nettoyer, payer, lire, ranger, nettoyer, écrire, lire, etc. Je dois céder à ces pulsions, c'est mon économie intérieure, sinon, j'ai l'impression que je ne suis pas, que je vais mourir ou exploser, au mieux.
Tout l'amour, entier et immense, que je porte à ma femme, ma sauveuse, ma gardienne, ni celui, inconditionnel et bouleversant, que je voue à ma petite fille ne changent rien à ce triste état dans lequel je me trouve parfois, en particulier quand j'erre dans ce genre de zone de bureaux où on ne travaille pas.
Bond s'arrête soudain devant une porte coulissante en verre dépoli.
- Bon, tu me donnes mal au ventre à force de ruminer comme ça, je t'entends presque penser. Lâche un peu, veux-tu ? Nous sommes arrivés. Enlève tes chaussures et cal-me-toi, s'il te plaît !
Rester con, c'est se perdre sur le chemin du bain.
le pays imaginaire 1
Nara, une des pagodes de Tania
Alors que l'hélicoptère d'assaut peint aux couleurs du Valais, un bon vieux Black Hawk modifié VH-60D Nigthhawk, s'élève lentement au-dessus de la terrasse comme une énorme libellule, emportant Alexandre en train de s'exciter sur street figther IV (je lui ai donné mon vieil iphone) et sa mère, silencieuse et maussade dans son cercueil blanc bordé de vieille dentelle grisâtre, James et Kal-El viennent se tenir à mes côtés et attendent en silence que le vrombissement monstrueux s'éloigne complètement.
Le demi-dieu, le Goliath juif, pose une main immense et lourde sur mon épaule qui craque aussitôt, soulageant inopinément un trapèze tendu comme la corde d'une potence bien chargée depuis des jours (et des nuits).
- Merci, Kal, bien vu. Tu es le chiropracteur du monde, notre ostéopathe à tous, fragiles humains.
- Je n'ai pas fait exprès Solal, j'espère que je ne t'ai pas fait trop mal, mais tant mieux si ça te permet de euh... bouger la tête avec plus de souplesse ? s'excuse le géant, notre gardien, avec un sourire gêné.
- Oui, renchérit Bond, bouger la tête avec plus de souplesse, ça ne peut pas lui faire de mal, en tout cas pas, pour voir ce qui arrive sur les côtés par exemple.
- Merci chers amis, merci pour votre soutien inconditionnel et vos sarcasmes bienveillants, j'apprécie.
- Bon, je vais devoir vous laisser, Kal-El se donne une claque sur le ventre, fait craquer ses vieux genoux et roule ses énormes épaules, j'ai du travail en Syrie, très urgent, des milliers de morts. Ah, et puis beau combat tout à l'heure, hein Solal, jolie estocade finale, bravo !
Le héros le plus puissant du monde prend son envol avec tant de force et de détermination que le ciment se fend sur toute la longueur de la terrasse. L'onde de choc produite par son départ nous fait presque perdre l'équilibre et, Bond et moi, nous titubons, désarticulés, sur plusieurs mètres, puis, de concert, sans rien dire, nous rajustons cols, cravates et vestes.
- S'il est tellement concerné par notre sort, pourquoi n'a-t-il rien fait pour empêcher l'holocauste ?
- Il n'était pas aussi fort dans les années quarante.
Des avenues en contrebas monte une rumeur diffuse, comme un long murmure sourd. Près de nous, la chaleur du soleil activant la décomposition, les mouches s'agitent avec une énergie qui fait plaisir à entendre. Elles ont pondu des oeufs dans les cadavres et d'énormes larves blafardes se contorsionnent lentement dans les chairs décomposées. Plus loin, des policiers en uniforme, nombreux, ont débarqués avec une meute mugissante de journalistes. Dominique, la mine défaite mais digne, est menotté et dans le fond de cette scène qu'il me semble avoir déjà vue il y a peu, je distingue Hank qui se marre en silence.
Alors que je tourne mon visage couvert de sang coagulé vers le soleil, Bond fait quelques pas, les mains dans les poches puis pivote dans ma direction.
- Bon, Solal, il y a, il y a, comment dire, plusieurs problèmes cruciaux qui requièrent ton attention immédiate. Quand je parle d'attention, je veux dire que ce sont des questions auxquelles il faut te consacrer avec une vraie concentration et une véritable énergie, pas celle du désespoir, non, on en est pas encore là, mais il faut s'y mettre, voilà, il faut s'y mettre, s'y attaquer.
Je sors un cigare de mon étui en cuir de tortue, un Romeo y Julieta Duke edition, je le prépare tranquillement, avec tout l'amour qu'il mérite, et je tire quelques profondes bouffées pendant que Bond regarde au loin, tout simplement, au loin, avec un calme enviable, le calme de celui qui a reçu bien des coups et qui en a donné tout autant.
- Quelles sont ces questions si urgentes, mon vieil ami ?
- En vrac, à toi de voir l'ordre dans lequel tu veux procéder, il y a ces corps sur la terrasse, ton cerveau qui flotte là, comme un énorme phylactère sanguinolent et ce prince de galles dans un état irrécupérable.
Rester con, c'est être incapable de fixer ses priorités soi-même.
La ville intérieure 14
La fin ou le début
L'entrée ou la sortie du ghetto de V...
Alexandre touche à son tour le nez de sa soeur, Hélène, du bout de son doigt et rigole en la voyant éternuer dans son sommeil.
- Je fais comme toi, papa.
- J'espère que tu ne feras pas tout comme moi, mon garçon, pas tout, je lui réponds en mettant en place ses cheveux trop longs.
L'espace d'un trop court moment, nous regardons ensemble dans la même direction, au-delà des toits brillants de Ginza, quartier du luxe et du kabuki, vers le Pacifique. Puis Hélène émet un petit son doux et je regarde longuement ma nouvelle amoureuse, ma toute petite graine de femme qui me rend mon regard, du moins j'ai envie de le penser, je ne suis pas sûr qu'elle me distingue vraiment. Elle rote avec une surprenante énergie et une étonnante conviction pour une si petite chose et s'endort à nouveau de son sommeil de bébé avec une sorte de couinement.
- Je vais retourner vers maman, je crois, c'est l'heure, non, glisse Alexandre.
- Oui, mon bonhomme, c'est l'heure, je t'accompagne, on y va ?
- On se voit dans combien de dodos ? Quatre ou dix ?
- Dix, normalement, dix, mais je ne sais pas comment ça va tourner, ici, à Tokyo. Il pourrait y avoir du grabuge, ça pourrait mal tourner, Alexandre, je pourrais être retardé.
- Tu vas encore te battre papa ? Tu vas reprendre les armes ?
- Oui, c'est con, hein, mais inéluctable, je ne peux pas faire autrement.
- Tu dois faire attention à Hélène, elle est petite, il faut la protéger.
- Ne t'en fais pas, mon petit gars, je la protège, je te protège, je protège Tania. Le seul que je ne protège pas, c'est moi, mais je suis un dur, un pas facile à crever.
- Alors, OK.
Je traverse la terrasse à pas lents, tournant le dos à l'océan alors qu'Alexandre me suit en tournant autour de moi à petits bonds. D'une main tendre, je caresse le dos de ma petite fille bien serrée dans son écharpe de portage en soie sauvage gris perle, de l'autre, j'essaie d'attraper mon fils.
Le ring, théâtre de mon dernier combat, a sombré dans la piscine bleue qui déborde à flots lents. La grue jaune, immense, désarticulée, penche, inquiétante au-dessus de la rue grouillante de vie entre parenthèses, plus bas.
La foule immonde scande à présent le nom de Dominique, "Do-mi-ni-kou ! Do-mi-ni-kou !" et tous l'encouragent d'une voix, chaleureux et enthousiastes, à violer encore la jolie maiko qui l'accompagnait de bon coeur pourtant, un homme si important, si connu. Une petite bande de garçons bien décidés et rigolards, verres à la main, font la queue, pour prendre le relais. Dominique est un rapide, on le sait. Bref, un mizuage réussi. Un peu à l'écart, Hank considère tout cela, impénétrable, lui, dernière ses lunettes moires.
Le long du muret qui ferme la terrasse, de l'autre côté, sur une sorte de tapis épais brodé de motifs étranges, hiératiques, visiblement très anciens, des cadavres pâles, en partie décomposés (des mouches, très agitées, tournent) gisent, bien rangés, alignés, propres dans la pourriture. Leurs yeux à tous ont été arrachés et déposés dans une grande vasque de céramique noire devant laquelle de grands bâtons d'encens se consument lentement. Des éclats de miroir sont posés sur le trou formé par leurs orbites vides. Il y a une petite femme blonde, une autre femme, grande et brune, un homme petit, étroit, un autre, du même acabit, mais plus gris, un homme, très gros, un autre encore, grand celui-là, maigre et puis un dernier, plus petit, musclé, le crâne ras.
Nous passons le long d'eux sans nous attarder, Alexandre me coule un regard inquiet, me serre la main, je tente de le rassurer d'un sourire, mais je ne suis pas convaincu d'y parvenir vraiment, étant passablement troublé moi-même.
- Ils sont morts pour de vrai, papa, ils ne vont pas se relever?
- Ce ne sont pas des personnes, pas tout à fait, ce sont des reflets du passé et ils cherchent tout le temps à se relever, tout le temps. Ils me font parfois si mal à la tête que j'en perds à nouveau le sommeil.
Rester con, c'est sortir les cadavres du placard et les laisser traîner sur la terrasse.
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