Vendredi 12 mars 2010
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07:00
Le grand corps désormais définitivement inanimé de Saint Marc l'Evangéliste gisait sur le sol constellé de verre brisé et
de gâteaux éparpillés. Son visage, il y a peu rayonnant d'une puissante énergie qui semblait venir d'un monde plus harmonieux, moins agressif que le nôtre, était à présent en train de fondre
comme de la vieille cire molle et se répandait sur le parquet, dont nous avons suffisamment parlé jusque là pour ne pas avoir besoin de rajouter de précisions, formant de grosses flaques
poisseuses et nauséabondes où flottaient, frêles et intrigants esquifs, de délicates petites cuillères en argent et quelques sachets de sucre à l'effigie du Caffe Florian.
Un garçon à la tenue impeccable, empressé, se hâtait, efficace, en direction des locaux de service, sans doute pour revenir avec de quoi nettoyer cet étrange carnage dont le spectacle avait de quoi heurter certaines sensibilités. Alors que les conversations reprenaient peu à peu, certains touristes, à l'esprit mercantile ou dévôt, ce qui de toute façon revient au même, se risquaient à quatre pattes auprès de la dépouille du saint, exhibant, peu sûrs d'eux, il faut bien le reconnaître, des couteaux suisses ou français aux lames bien entretenues pour rogner des bouts d'ongles ou, pour les plus téméraires (ou les plus mystiques, c'est une question de point de vue), pour cisailler respectueusement, la langue légèrement sortie pour une concentration optimale, un bout de doigt, une phalange, deux à la rigueur. On aurait même vu une femme blonde, qui dégageait une odeur nauséabonde, découper sans complexe une bonne tranche de la cuisse droite du saint tombé, plus ou moins valeureusement, au combat.
Solal, quant à lui, remettait tant bien que mal un peu d'ordre dans sa tenue alors qu'on lui servait enfin son café et un petit chocolat bien mérité.
- Quand même, le coup du crachat, je ne suis pas puritain ni spécialement croyant, mais quand même, c'est un peu osé. Tu ne trouves pas ?
Le grand marin à l'oreille percée et à l'air détaché lui jetait un regard presque peiné.
- Ecoute, Corto, commença Solal tout en renouant ses laçets en prenant la précaution, pour pallier à son énervement encore tangible, de ne pas forcer sur les oeillets...
Un terrible bruit de chute interrompit brutalement leur conversation et, comme souvent après les cataclysmes, un silence lourd et angoissant pesa sur le café : plus personne ne parlait, plus personne ne bougeait. Les voleurs de reliques étaient figés dans leurs postures grotesques, toutes langues dehors et couteaux ensanglantés à la main, autour du saint à présent mort, les serveurs eux-mêmes, pourtant fort zélés, avaient suspendu leur ballet aérien de plateaux d'argent et de serviettes blanches. Seule la femme blonde à l'odeur pestilentielle continuait, certes, plus discrètement, de ronger les testicules du saint dont la tête avait désormais totalement fondu et qui, dans l'ensemble commençait à schlinguer, lui aussi, assez sérieusement. Par les hautes fenêtres du café, on voyait une brume poussiéreuse s'étendre sur la piazza.
On aurait dit, sans vraiment en prendre conscience, que quelque chose d'important mais d'indéfinissable se retirait en rampant, comme abattu, défait, de ces lieux où Solal semblait avoir remporté une victoire plus que discutable. A dire vrai, sur le moment, on aurait été bien en peine de se rendre compte des véritables conséquences de ce qui venait de se passer, surtout quand on gardait en perspective la venue prochaine, mais peut-être n'était-ce qu'une sorte d'étrange publicité, d'Agammemnon, frère de Ménélas, époux d'Hélène, sur / avec / dans / conjointement à (c'est dire si tout cela reste difficile à définir, voire hypothétique) la planète Nibiru.
Une voix angoissée jaillit soudain : "la colonna di San Marco è caduta su la piazza, ! La colonna di Marco è caduta ! Siamo disgraziati !!"
- Oui, vraiment, continua le marin, des fois, je trouve que tu exagères un peu.
Solal, après un instant d'hésitation, haussa les épaules et continua de lacer ses santoni gris taupe avec des gestes mesurés et précis, surtout, ne pas contraindre le cuir, au grand jamais !
Rester con, c'est aussi ne pas se remettre en question et faire tomber de vénérables colonnes.
Un garçon à la tenue impeccable, empressé, se hâtait, efficace, en direction des locaux de service, sans doute pour revenir avec de quoi nettoyer cet étrange carnage dont le spectacle avait de quoi heurter certaines sensibilités. Alors que les conversations reprenaient peu à peu, certains touristes, à l'esprit mercantile ou dévôt, ce qui de toute façon revient au même, se risquaient à quatre pattes auprès de la dépouille du saint, exhibant, peu sûrs d'eux, il faut bien le reconnaître, des couteaux suisses ou français aux lames bien entretenues pour rogner des bouts d'ongles ou, pour les plus téméraires (ou les plus mystiques, c'est une question de point de vue), pour cisailler respectueusement, la langue légèrement sortie pour une concentration optimale, un bout de doigt, une phalange, deux à la rigueur. On aurait même vu une femme blonde, qui dégageait une odeur nauséabonde, découper sans complexe une bonne tranche de la cuisse droite du saint tombé, plus ou moins valeureusement, au combat.
Solal, quant à lui, remettait tant bien que mal un peu d'ordre dans sa tenue alors qu'on lui servait enfin son café et un petit chocolat bien mérité.
- Quand même, le coup du crachat, je ne suis pas puritain ni spécialement croyant, mais quand même, c'est un peu osé. Tu ne trouves pas ?
Le grand marin à l'oreille percée et à l'air détaché lui jetait un regard presque peiné.
- Ecoute, Corto, commença Solal tout en renouant ses laçets en prenant la précaution, pour pallier à son énervement encore tangible, de ne pas forcer sur les oeillets...
Un terrible bruit de chute interrompit brutalement leur conversation et, comme souvent après les cataclysmes, un silence lourd et angoissant pesa sur le café : plus personne ne parlait, plus personne ne bougeait. Les voleurs de reliques étaient figés dans leurs postures grotesques, toutes langues dehors et couteaux ensanglantés à la main, autour du saint à présent mort, les serveurs eux-mêmes, pourtant fort zélés, avaient suspendu leur ballet aérien de plateaux d'argent et de serviettes blanches. Seule la femme blonde à l'odeur pestilentielle continuait, certes, plus discrètement, de ronger les testicules du saint dont la tête avait désormais totalement fondu et qui, dans l'ensemble commençait à schlinguer, lui aussi, assez sérieusement. Par les hautes fenêtres du café, on voyait une brume poussiéreuse s'étendre sur la piazza.
On aurait dit, sans vraiment en prendre conscience, que quelque chose d'important mais d'indéfinissable se retirait en rampant, comme abattu, défait, de ces lieux où Solal semblait avoir remporté une victoire plus que discutable. A dire vrai, sur le moment, on aurait été bien en peine de se rendre compte des véritables conséquences de ce qui venait de se passer, surtout quand on gardait en perspective la venue prochaine, mais peut-être n'était-ce qu'une sorte d'étrange publicité, d'Agammemnon, frère de Ménélas, époux d'Hélène, sur / avec / dans / conjointement à (c'est dire si tout cela reste difficile à définir, voire hypothétique) la planète Nibiru.
Une voix angoissée jaillit soudain : "la colonna di San Marco è caduta su la piazza, ! La colonna di Marco è caduta ! Siamo disgraziati !!"
- Oui, vraiment, continua le marin, des fois, je trouve que tu exagères un peu.
Solal, après un instant d'hésitation, haussa les épaules et continua de lacer ses santoni gris taupe avec des gestes mesurés et précis, surtout, ne pas contraindre le cuir, au grand jamais !
Rester con, c'est aussi ne pas se remettre en question et faire tomber de vénérables colonnes.
Par Solal Aronowicz
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Publié dans : journal d'un con
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Communauté : Agora
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