Vendredi 12 février 2010
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07:00
Solal regardait le grand personnage moustachu avec circonspection tandis qu'il pliait son long trench-coat
burberry avec soin et le posait, après un instant d'hésitation, sur le dossier du fauteuil en cuir dans lequel il s'assit avec un plaisir évident.
Solal, qui lui même avait pris place en face de lui, décontracté, mais, il fallait bien le reconnaître, assez intrigué, lui désigna une vieille boîte à cigares en cèdre posée sur une petite table
en acajou tout en posant dans un cendrier en bois de rose le churchill de Roméo et Juliette qu'il venait de terminer.
Francis Blake refusa avec politesse tout en sortant lui-même sa fameuse pipe de la poche interne de son veston en tweed et une blague à tabac marquée par un sceau à la forme étrange et
inhabituelle : un cercle traversé par une ligne verticale légèrement ondulée avec deux points, l'un intérieur, l'autre extérieur au rond, qui la bordaient.
les deux hommes sacrifièrent alors à leurs rituels de préparation dans un silence recueilli que seul le son assourdi qui montait du dancefloor venait nimber d'une sorte de transe méditative qui
ne faisait que souligner, voire renforcer l'atmosphère sacrée qui se dégageait de leurs gestes précis et méthodiques.
Rouler entre les doigts, sentir, couper, tasser, mettre en bouche, goûer à froid, allumer lentement sans brûler.
Rapidement, un épais nuage de fumée monta dans la pièce, cachant peu à peu la vue qui donnait sur la Spree. Les volutes denses et crémeuses du D4 de Partagas, un superbe cigare
à bague rouge, se mariaient harmonieusement avec celles plus légères, légèrement bleutées, de latakia, un excellent tabac chypriote aux feuilles plus noires que de coutume.
De concert, comme si quelque chose avait été programmé ou prévu de longue date, ils s'enfoncèrent plus profondément encore dans leurs fauteuils, croisèrent les jambes et se regardèrent enfin.
- Intéressant ce tabac, une couleur assez étonnante, remarqua Solal à mi-voix.
- Oui, merci, old fellow, je le fais venir par valise diplomatique de Kyrenia, c'est plus sûr, il est d'ailleurs de plus en plus rare, fit Francis Blake en lissant délicatement sa fine
moustache.
Il eut soudain un geste désolé et laissa retomber sa main mollement sur l'accoudoir de son fauteuil.
- La grandissante hégémonie américaine s'étend même jusqu'à l'univers du tabac, que voulez-vous old chap...
- C'est inévitable, comme bien des choses d'ailleurs, comme peut-être ce qui vous amène ici, de manière assez inattendue à dire vrai... La fin du monde, dites-vous finit Solal en tirant une
longue bouffée sur son D4.
- Oui, plus ou moins. Nos informations viennent de sources diverses, pas toujours fiables, hélas. Ceci dit, sans vouloir peindre le diable sur la muraille, l'image d'ensemble, tout en étant
étrangement déconcertante, demeure assez inquiétante. Bref, nous nous devions de vous contacter. Votre traitement de l'affaire Pénélope a été assez exemplaire et puis, pour être tout à fait
clair, on vous a recommandé.
- Je vois, fit Solal dans un sourire. Je ne sais pas si je mérite de tels lauriers, pour le cas que vous mentionnez, je n'y suis pour rien, ou pour peu de choses. Elle a juste
définitivement disparu de mon horizon. Elle n'est simplement plus, ce qui d'ailleurs est bien agréable.
- Non, je ne vois pas vraiment, mais j'apprécie, by Jove, j'apprécie. "Elle a juste disparu !" Très bien, problème réglé ! Si tout pouvait se résoudre de la sorte en politique
internationale, mon métier serait une vraie sinécure, croyez-moi. Et puis vous avez le don de vous entourer de personnages, disons, étonnants, mais souvent assez efficaces.
- Vous me prêtez bien des talents, sourit Solal. Vous savez, moi, Tania, et puis mes cigares, les chaussures, enfin vous voyez. Bref, de quoi s'agit-il ? Qu'est ce qui peut amener le chef du MI6
jusqu'au Watergate à Berlin en janvier 2010 ?
- Ecoutez bon, à première vue, old chap, ça peut sembler difficile à croire, mais on ne risque rien à vérifier, n'est-ce pas : au pire, on voyage, on se cultive, on se change les idées,
non? Bref : Agamemnon, vous qui avez fait des études classiques, ça vous dit quelque chose, je présume ?
Cigare, pipe, volutes. La densité de la fumée s'accroît encore dans le bureau de Solal, elle prend des formes étranges, la lumière filtrant depuis l'autre rive de la Spree, rouge, bleue, dessine
d'étonnantes arabesques corinthiennes sur le contour insaisissable des volutes grises.
Les deux hommes, le chef du fameux service de contre-espionnage britannique, le capitaine Francis Blake et Solal Aronowicz, dilettante et écrivain malheureusement velléitaire, candidat au
démembrement mais à l'amour fou aussi, enfin, Européen convaincu, Suisse sans remords cependant, les deux hommes donc semblent se recueillir et goûter soit la saveur de leurs objets sources de
fumée onctueuse, baume à leurs esprits, hélas, loins d'être aussi sereins qu'on aurait pu le croire, soit, et c'est à dire vrai sans doute bien plus probable, soit ils goûtent une autre saveur,
plus surprenante et plus inattendue celle-la, la saveur de ce nom au goût de sang et d'ambition, terrible et ne présageant rien de bon : Agamemnon.
Agamemnon, l'immuable, l'obstiné, fils d'Atrée et de Merope, frère de Ménélas.
Agamemnon, roi de Mycènes et chef de l'armada grecque contre Troie au cours de la légendaire guerre pour Hélène, plus belle femme du monde d'alors.
Agamemnon, enfin, mort, piteusement assassiné dans son bain par Clytemnestre sa tendre épouse, ivre de vengeance pour la mort d'une enfant chérie...
Rester con, c'est affronter des ennemis improbables et puissants et puis allumer un autre cigare...encore et encore...
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