journal d'un con

Jeudi 17 février 2011 4 17 /02 /Fév /2011 08:00

Je me tournai vers le couloir qui débouchait sur la pièce dans laquelle je me tenais. Kal- El, le héros en rouge et bleu, notre protecteur, notre dieu vivant pour certains, de plus en plus nombreux d'ailleurs, immense, massif, puissant, énorme, remplissait quasiment tout mon champ de vision. Je dus prendre du recul pour le voir en entier. Il prenait tellement de place que la lumière du jour semblait se retirer, intimidée, devant lui. Il penchait la tête pour ne pas toucher le plafond de bois ancien. Son costume, troué et rapiécé en plusieurs endroits, était encore plus sombre que la dernière fois, presque noir, et son visage semblait lourd de fatigue, de tristesse et de résignation. Il fit deux pas hésitants dans ma direction, mais me tendit sa main de la taille d'une raquette de tennis dans un geste généreux. L'énergie qui émanait de sa poigne était à la fois sourde, inquiétante et sans limites.

 

- Félicitations pour ton mariage, Solal. Désolé de ne pas avoir été là, j'avais bien reçu l'invitation, mais une urgence en Asie du sud-est, volcan, tsunami, un peu comme d'habitude, des dizaines de milliers de morts, j'ai fait de mon mieux, enfin bref... tu vois. Euh, tous mes voeux de bonheur donc. Tania est contente ?

- Merci, mon vieux, merci... Oui, Tania est aux anges et moi aussi, la cérémonie était magnifique et la soirée s'est très bien passée, nous avons très très bien mangé, un gastro magnifique près de Genève, certains invités ont raconté d'étranges histoires et nous avons fait le point sur bien des choses, nous avons tenu de drôles de propos, quelques bagarres assez hautes en couleurs, mon père a cassé la gueule à une sorte de type, un certain Jean-Ber, je crois, je ne sais même pas qui l'a invité. J'ai même dansé, tiens, pour une fois. Bref, une soirée très réussie. On ne pouvait pas rêver mieux.

Je le regardai longuement bien en face, droit dans les yeux. Il semblait tellement vide et absent.

- Tu ne pourras pas porter éternellement le poids du monde, malgré toute ta force, tu le sais, non?

- Je sais, je sais, soupira-t-il en tirant nonchalamment une cigarette de son slip rouge, il reste du café ?

 

Il s'avança sur la véranda qui craqua dangereusement sous son poids, rota, s'assit avec difficultés, gratouilla le chat qui se prélassait au soleil et alluma sa Morland's special de son regard laser.

Il tira lentement une longue bouffée qu'il expira en volutes sinueuses et s'amusa à former de grands S gris qui s'évaporaient rapidement sous le soleil.

De mon côté, j'avais mis la main sur un joli petit humidor en cèdre laqué. Il contenait toute une série de cohiba siglo 1 sagement rangés les uns à côtés des autres. Après les avoir tâtés pour me faire une idée de leur degré d'humidification, j'en choisis un à la cape bien foncée, maduro, et je le fis rouler entre mes doigts. Il était à point et semblait n'attendre que moi. Je rejoignis Kal sur la véranda et je pris place à ses côtés. Son corps dégageait une chaleur si intense que je dus m'écarter un peu de lui pour ne pas me mettre à transpirer à son contact. Un coupe-cigare en acier au format d'une carte de crédit bondit soudain d'une des poches de mon costume. Je tranchai la vitole au milieu de sa convexité fianle, pour concentrer un peu les arômes, puis, après une brève hésitation, j'appliquai la tête de mon cigare sur l'épaule du super-héros qui déprimait à mes côtés. Il grésilla assez vite avec un entrain qui faisait plaisir à entendre. L'ambiance reprenait.

- Ben, faut pas te gêner mon gars, laissa tomber le héros d'un ton morne.

- Non, je ne vois pas de raison de me gêner. Et puis tu vois, même dépressif tu sais te rendre utile.

- Ouais, utile... fit-il en extirpant une autre cigarette de son slip rouge et en la glissant aux côtés de la première, utile, ouais.

C'est alors que, sans prévenir, tandis que cette douce matinée de retrouvailles se déroulait si bien, l'air sembla se tordre devant nous, une sorte de poche sombre et poisseuse s'ouvrit au-dessus du jardin méticuleusement ordonné, comme vomie depuis une autre dimension. Une odeur terriblement fétide, particulièrement immonde, en émergea et souffla d'un coup mon cigare qui commençait à peine à me calotter le palais.

Rester con, c'est ne pas être prêt quand l'ennemi, lui, l'est.

 

Par Solal Aronowicz - Publié dans : journal d'un con - Communauté : bons à rien mauvais en tout
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Jeudi 10 février 2011 4 10 /02 /Fév /2011 08:00

Tania posa une tasse de café brûlant devant moi, glissa une main dubitative dans ma barbe d'ermite, tirailla quelques poils en les enroulant autour de ses longs doigts aux ongles mis en valeur par le superbe Rouge Noir de Chanel et me dit d'un air sérieux, me regardant bien en face :

- Bon, mon tout beau, tu viens de te réveiller, tu n'es pas encore tout à fait parmi nous, certes, mais reste vigilant, sois sur tes gardes, je t'en supplie. Il y a, il y a... comment dire, des perturbations qui s'annoncent, on ne va pas rester tranquille longtemps, ça pourrait mal tourner, tu vois où je veux en venir, mon beau chéri ?


Je bus une première gorgée de café en aspirant du bout des lèvres le breuvage noir avec prudence. Ce café était décidément très bon. Rien de tel pour reprendre conscience après plusieurs mois de sommeil. Ne manquait qu'un cigare, un short de Partagas par exemple. Tout à mes sensations, encore ailleurs, je répondis distraitement à ma femme.

- Qu'est ce que tu veux dire ? Pénélope, Agammemon ? Les deux ? Une autre menace planétaire?

- Ce n'est pas très clair pour moi, je sens les choses sans vraiment les distinguer avec précision mon beau chéri, mais je t'aime, et ça je le distingue très clairement, alors fais attention à toi, veux-tu et ne fais pas ton malin.

- Moi aussi ma toute belle je t'aime, mais franchement, avec toi, qu'est ce qui pourrait bien m'arriver ?

Elle posa sa main sur la mienne, nos alliances de platine se touchèrent dans un tintement mat, puis me sourit tendrement et glissa : "c'est bien vrai ça, je suis ta gardienne, je suis contente que tu en sois conscient." Elle disparut dans les profondeurs de la maison qui craquait sous la caresse du jour, comme si elle aussi elle se réveillait.


Je laissai mon regard errer sur le jardin qui s'étendait au-delà des panneaux coulissants, le soleil du matin y découpait des formes précises, la tasse de céramique noire chauffait mes paumes, le chat se léchait les pattes au bord de la véranda tout en me coulant d'étranges regards entendus, tout semblait à sa place, organisé, paisible. Je finis mon café, Tania revint, visiblement prête à sortir. Elle portait une magnifique robe en cachemire taupe qui moulait ses hanches rondes. 

- Nous n'aurons donc jamais la paix ?

- Non, je ne pense pas, répondit-elle, en tout cas, toi, de ton côté, tu devrais plus méditer, activer tes chakras et te préparer au combat.

- Mmmh, je me sens plutôt en forme, j'ai de bonnes sensations, mais je crois que je me sentirais plus en sécurité avec un autre tatouage, je ne sais pas, le bras gauche ou le dos, un phénix ou un paysage de montagne, qu'est ce que tu en penses ?

- Pourquoi pas, en tout cas, un phénix, c'est approprié, il me semble, me fit Tania avec son sourire malin. Carver est justement en ville, il vient d'ouvrir un studio avec Shige à Kyoto, tu devrais faire un saut. Bref, je vais devoir filer, c'est bientôt l'heure du culte au temple.

- TON culte...

- MON culte...


Je me levai et fis quelques pas dans la pièce. C'est alors que je vis une cape rouge sombre marquée d'un S poisseux qui traînait dans un coin derrière une pile de livres, roulée en boule, comme jetée avec rage. Je la pris, elle était très lourde, le tissu semblait sale et élimé. On aurait dit qu'il était chargé de poussière, d'une poussière plus lourde que la normale. Alors que je la pliais avec soin pour la poser dans le tokonoma, à côté du vase, je sentis soudain dans mon dos une présence gorgée d'une force très ancienne envahir la pièce, une présence d'une densité inhumaine, surhumaine.


Par Solal Aronowicz - Publié dans : journal d'un con - Communauté : Les chroniques de la meute
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Jeudi 3 février 2011 4 03 /02 /Fév /2011 18:07

Il se tenait assis sur le bord de la longue véranda de bois qui donnait sur le jardin. Il semblait profondément absorbé par l'agencement des rochers, des buissons taillés, de la nappe de sable  méticuleusement ratissée et de la grappe d'étangs. Il tirait pensivement sur une de ses fameuses cigarettes à bandes dorées que Morland de Grovesnor street confectionne spécialement pour lui depuis bientôt septante ans, un mélange de tabac turc et arménien. Sans un mot, il me tendit son briquet en argent de chez S.-T. Dupont laqué rouge, très couleur locale, et il sortit une cigarette d'un étui en acier frappé qui portait la trace de plusieurs impacts de balle.


- Nous sommes donc au Japon, je présume, fis-je en me servant.

- Tu présumes correctement, mon cher, nous sommes donc au Japon, en effet. Kyoto, Higashiyama, au-dessus de Gion. Voilà le théâtre de tes nouvelles aventures. Alors, heureux ? grinça-t-il avec un rictus désabusé.

- Heureux, eh bien, tant de cynisme si tôt le matin. Laisse moi donc allumer cette cigarette en paix. Heureux, oui, bien sûr. Le Japon, c'est mon pays imaginaire, c'est ma terre de retraite intérieure, mon refuge fantasmé.

- Mmh... dans ce cas... tout est pour le mieux je suppose. Au fait, ta femme vient d'ouvrir un bar, une izakaya, qui commence à avoir un joli succès d'ailleurs, beaucoup de geisha de haut vol, pas mal d'espions, intéressant, ça tourne, ça joue, excellent saké aussi, belle sélection de whisky également, des locaux entre autres, ça devrait te plaire. On pourrait faire un saut ce soir.

- Ma femme, fis-je en toussant à cause de l'âcreté du tabac, ma femme a souvent bien plus de ressources que moi. Sans elle... Je préfère ne pas y penser.

- Elles sont fortes, hein ? J'essaie de réduire ma consommation, à mon âge, je dois commencer à me surveiller, en tout cas, c'est ce qu'on m'a dit, alors je suis descendu à 40 par jour, mais c'est dur, c'est dur. D'autant plus que Kal s'y est mis, alors tu vois...

- Ah bon, Big Blue, je le voyais plutôt taï-chi, yoga et petites graines, non ?

- Loin de là, il ne va pas bien, tu sais, une sorte de cancer, il commence à lâcher prise...  Il est suivi par les docteurs D et N, tu sais, les joueurs de tennis, enfin bref. Moi aussi d'ailleurs, je ne sais plus vraiment ce qui me fait encore tenir debout et aller de l'avant... Ce n'est plus très clair dans ma tête, j'ai maintenant plus ou moins 90 ans, il me semble en tout cas, ça dépend des sources, alors tu vois, je fatigue, je cale...


Nous fumâmes en silence quelques minutes, tirant de profondes bouffées sur nos cigarettes. Le soleil nous chauffait doucement le visage, Tania chantonnait dans la maison, et malgré ce que nous venions d'évoquer, une certaine quiétude nous enveloppait. Nous étions bien. Il jeta soudain son mégot dans un des étangs où une énorme carpe jaune et orange le goba aussitôt.

 

- Bref, fit-il en ouvrant son étui, bref, je ne suis pas encore mort. Parlons plutôt de toi, le jeune marié, tiens, ta femme ! Elle a non seulement lancé un bar, mais elle a aussi ouvert un temple, figure-toi, une sorte de croisement, de mélange, de rencontre, assez hasardeuse, si tu veux mon avis, enfin, moi et la religion, une fusion donc entre le bouddhisme et le judaïsme. En tout cas, ça ramène pas mal de yens.

- Comme je le disais, ma femme est pleine de ressources, voire de pouvoirs que je suis loin posséder. Il va falloir que j'y travaille. Bon, ce café ?

- On y va, on y va.


Il jeta sa cigarette à peine fumée d'une pichenaude distraite dans la nappe de sable qui nous faisait face. Un air de tristesse flottait sur son visage dur et calme, barré par cette fameuse cicatrice sur la joue droite. Derrière son regard lourd, je devinais la fantasque Teresa di Vicenzo, si brièvement son épouse. Mon mariage lui rappelait sans doute tout ce à coté de quoi il était passé. Trop d'aventures, trop de désir de liberté. Il avait pourtant volontiers accepté d'être mon témoin, c'était même lui qui s'était occupé des alliances, du platine de la plus grande pureté.


Par Solal Aronowicz - Publié dans : journal d'un con - Communauté : Les chroniques de la meute
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Jeudi 27 janvier 2011 4 27 /01 /Jan /2011 07:00

Comme si cette merveilleuse odeur de café me tirait vers le haut en me soulevant par les narines, je me redressai avec délectation alors que le grand chat tigré noir et gris qui faisait ma toilette avec une vigueur de bon aloi reculait en protestant sous ses moustaches, moustaches qu'il portait d'ailleurs fort longues.

Je m'étirai lentement, baîllant sans retenue, sentant une force neuve couler en moi, j'avais la sensation aïgue que mon esprit était partout à l'intérieur de mon corps et imprégnait la moindre de mes particules, se glissant, fluide électrique, entre mes organes, sous ma peau, derrière mon regard. Je me sentais tendu comme la corde d'un arc, plein et entier.


Je me trouvais dans une vaste pièce claire, presque vide, meublée à la manière japonaise tradionnelle : tatamis aux bordures de tissu brodé, portes coulissantes,  tokonoma décoré par un  ikebana sobre et élégant, une branche anguleuse et une boule de coton, le tout dans un vase de céramique brute, panneaux peints de paysages de montagne, de longues cascades, d'étangs calmes, vastes et sereins qui s'ouvraient sur un jardin carré ordonné de façon précise et maniaque, superbe et, au fond, violent à la fois.

Je portais un magnifique costume Calvin Klein gris perle, mes doigts ne m'avaient  donc pas trompé et de fort belles  chaussettes roses en fil d'écosse assorties à ma cravate et à ma pochette. En réajustant instinctivement mon noeud, un double windsor, je pris brutalement conscience que j'étais, chose inhabituelle, très, mais alors très barbu. J'occultais ce fait depuis bientôt plusieurs minutes, ce n'était pas bon signe.    

 

Je m'accroupis pour caresser le petit fauve qui m'avait réveillé. Aussitôt, il se mit à ronronner avec conviction en fermant les yeux. Son poil était très doux, très apaisant à toucher. Tout en le gratouillant avec vigueur sur la tête et sur le museau, j'adore tripoter les bestioles poilues  sans défense, je constatai que celle-la était quand même grande pour un felix domesticus classique, on aurait presque dit un lynx. Il frotta sa truffe contre mon genou, me regarda de ses étonnants yeux bleus, me fit comme un clin d'oeil et s'éloigna d'un pas auguste en lent, sa queue toute droite dressée désignant son petit trou du cul bien rose.

Des mains, sans que je n'aie rien entendu ni senti venir, se posèrent alors sur mes épaules puis des bras se serrèrent tendrement autour de ma poitrine.


- Alors, mon bel amour, mon beau guerrier, on revient tranquillement parmi les vivants ?

Tania posa ses lèvres sur la cicatrice qui s'ouvrait dans ma nuque et introduisit sa langue chaude dans l'étroit canal qui, en fait, conduisait je ne sais trop où.

- Allez, mon homme à moi, viens prendre ton café, il est chaud, c'est ton ami agent secret qui l'a apporté ce matin, entre autres choses d'ailleurs, tu verras.


Elle tira légèrement ma barbe, me donna une tape sur les fesses et se redressa vivement en lâchant un petit rire.

Par Solal Aronowicz - Publié dans : journal d'un con - Communauté : Sagitairesfousdudeuxièmedécan
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Jeudi 20 janvier 2011 4 20 /01 /Jan /2011 08:00

Comment recommencer après une si longue absence, après un si long silence. Tant de choses ont changé. Au début, il y a  sans doute eu cet espèce d'étrange miaulement qui n'en finissait plus. Et puis, il a bien fallu que je me mette à sentir le poids de mon corps à nouveau. J'étais alllongé sur une surface dure qui dégageait une odeur légère, fraîche et naturelle, comme de la paille. Sur mon visage, je sentais la chaleur d'un soleil matinal, l'air qui m'entourait était pourtant froid. Peu à peu, des sensations montaient le long de mes membres, sous ma peau, comme un courant, des petites particules picotaient, puis affluèrent en direction de mes chakras.

Je n'ouvris pas les yeux tout de suite, je me suis palpé, lentement, avec circonspection, comme si j'avançais en terrain miné. Assez vite, je me rendis compte que pour une fois, je n'étais pas gravement blessé, aucune main ne semblait me manquer, je n'avais pas chié dans mon froc et il me semblait même être correctement, voire élegamment vêtu, mes doigts passaient en effet avec plaisir le long d'un tissu de grande qualité, souple et soyeux, glissant, chatoyant, pétillant comme une soirée au champagne avec Tania. Un sourire se dessina tranquillement sur mes lèvres encore closes.

 

Pourtant, les images brusques et floues de notre étonnante escapade vénitienne se superposaient  dans ma mémoire, heurtées : une très belle soirée arrosée par  une excellente bouteille de Mission Haut-Brion 89, une bombe à la cible incertaine, des gardes trop zélés et des chiens agressifs, une cavalcade folle le long d'une fondamenta vénitienne, une balle dans la tête, mais oui, la mienne, une splendide paire de richelieu Anthony Delos vues de tout près, allongé sur le ventre contre les pavés froids, la nuit... Corto, Solal, moi ?

Gardant les yeux fermés, je me mis à me tâter le visage, je parvins rapidement à une balafre qui tranchait ma joue gauche, une nouveauté. Ensuite, mes doigts, avec précaution, arrivèrent à petits sur la nuque, inspectant ma peau millimètre par millimètres, lentement, avec une certaine crainte, il faut bien le reconnaître. Je sentis assez vite une espèce de cicatrice ronde, dure et épaisse, étrangement creuse, je pouvais presque enfiler mon doigt tout entier dans le trou.

Bref, une fois de plus, je n'étais pas vraiment indemne, je revenais à moi je ne sais où, fort bien mis, certes, mais garni d'un nouvel orifice et d'une assez jolie coupure au visage. Je retirai mon doigt, il était légèrement mouillé et gluant. Posant une paume à plat sur mon front, je me rendis compte qu'il dégageait une certaine chaleur qui semblait pulser au rythme de mon coeur.

Quelque part, je distinguais un paysage calme et immense : un lac de montagne ensoleillé, bordé de forêts denses et anciennes. Parfois, une gigantesque carpe fendait doucement la surface de l'eau.

 

Me ramenant à mon corps et sa réalité, le miaulement se fit alors entendre à nouveau, insistant, rauque et une truffe humide se posa sur ma joue droite, puis une langue râpeuse et déterminée entreprit d'en effectuer une toilette rigoureuse et précise.

Alors que je me décidais à ouvrir les yeux et à me lever, une puissante odeur de café, sans doute préparé à la turque, vint me donner l'énergie qui me manquait encore.

- Alors, tu traînes... ? Viens donc me goûter ce café, dépêche-toi, il vient directement d'Istanbul par DHL, un petit cadeau d'un des nombreux fils de Kerim Bey, allons, debout, will you ?

Par Solal Aronowicz - Publié dans : journal d'un con
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Vendredi 7 mai 2010 5 07 /05 /Mai /2010 07:00

Il faut bien terminer, les choses doivent finir, prendre fin. De toute façon, c'est pas comme si on nous avait pas prévenu : tout s'achève de la même manière pour tout le monde, alors, autant faire face le plus vite possible. Inutile de tergiverser, la conclusion est inéluctable. Voilà donc trois épisodes, et le quatrième commence, que nous sommes suspendus comme d'étranges marionnettes en pleine course à l'entrée d'une fondamenta vénitienne, à la merci de balles à têtes explosives et ça ne peut plus durer longtemps, non, vraiment pas. Même une nouvelle série de flash-back ne pourrait pas indéfiniment nous tirer d'affaire. C'est donc le moment de revenir dans le temps présent, ici et maintenant, comme je le conseillais à Solal un peu auparavant et d'affronter ce qui nous poursuit, voire d'assumer les conséquences de nos actions, aussi réfléchies aient-elles pu être.


Disons-le d'emblée, et certains d'entre vous seront sans aucun doute rassurés, le sort de Corto Maltese n'est pas en jeu, loin de là. Nous pouvons le faire boire, un café au Florian par exemple, ou du Mission Haut Brion 89, oui, mais son destin n'est pas entre nos mains, il appartient à d'autres que nous. Partant, forcément, avec souplesse, agilité, et surtout, grâce à sa chance légendaire, il évite les trois balles qui lui étaient destinées (ou admettons qu'elles le ratent, ce qui, malgré l'entraînement de haut vol de la milice McDonald's,  au vu de l'heure tardive, est tout de même compréhensible) et, arrivé au bout de la fondamenta, il saute avec  une élégance de chat sauvage dans un vieux hors-bord en bois clair qu'il met en marche facilement en triturant quelques fils alors que gardes et chiens aboient encore sur la place, l'écume aux babines, le regard assoiffé de sang.


En ce qui nous concerne, Solal et moi, les choses sont un peu plus corsées, la situation est  plus complexe, demande une attention plus soutenue. Nous ne pouvons en effet nous en remettre qu'à nous-mêmes, ce qui, d'un certain point de vue, est déjà ça. Oui, c'est déjà quelque chose je pense.

Solal, qui maîtrise en partie les flux de ses énergies internes, on le sait, on en a déjà vu d'impressionnantes démonstrations, parvient in extremis à faire entrer son sixième chakra, Ajna, autrement dit son troisième oeil en vibration profonde, après avoir, malgré notre longue course désespérée, calmé le rythme de sa respiration. Il crée ainsi une sorte de champ magnétique qui forme une espèce de treillis, de réseau tressé de filaments rouges entrelacés flottant autour de lui  comme les tentacules d'une méduse géante. L'air grésille soudain comme s'il était brusquement chargé d'une énorme quantité d'électricité. Les balles qui voulaient sa mort, à l'exception de l'une d'entre elle qui lui balafre profondément la joue gauche, s'écrasent contre les murs des maisons qui bordent le canal et Solal, de sa foulée à la fois souple et nerveuse mais encore claudiquante (certaines aventures laissent des traces) rejoindrait Corto Maltese dans son hors-bord,  sa belle pochette gris perle négligemment pressée contre son  estafilade toute neuve, si je ne restais pas derrière...


En effet, ne maîtrisant pas la méditation et les puissants pouvoirs qu'elle confère, la balle qui m'est destinée atteint son but : elle traverse ma nuque, juste sous l'occiput, de part en part, brisant mes cervicales, répandant ma moëlle épinière à généreuses giclées et ouvrant complètement, ce qui ne sera pas sans conséquences, on le verra, mon alta major, le chakra occipital qui contient, entre autres, d'anciens souvenirs de vies antérieures. En attendant, étant donné la force de l'impact et l'étendue des dégâts occasionnés par cette, il faut bien le dire, après tout, terrible blessure, je perds connaissance et je m'écroule comme une masse aux pieds de Solal (richelieu deux oeillets one-cut tabac foncé Anthony Delos, des bijoux à glacer au champagne une nuit de pleine lune, des beautés sauvages à chérir tendrement le soir au lit, à mourir devant quoi, tout simplement), alors que sur la place derrière nous, la meute, lippes retroussées, hurle, bave vocifère et exulte. Il y a un mort, la soirée est réussie, les gratifications et autres montées  en grade vont tomber !

 

Rester con, c'est aussi ne pas méditer tous les jours.

Par Solal Aronowicz - Publié dans : journal d'un con - Communauté : bons à rien mauvais en tout
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Vendredi 30 avril 2010 5 30 /04 /Avr /2010 10:00

- Bon, vous êtes prêts ? Chacun sait ce qu'il doit faire, où il doit aller, qui il doit neutraliser ou il faut qu'on récapitule une dernière fois, pour être sûr ? Il faut qu'on fasse ça sérieusement, OK ? Pas de bavures, pas d'approximations. Je compte sur vous pour que nous soyons sur la même longueur d'ondes, est-ce bien clair ?


Corto et moi échangeâmes un regard appuyé qui en disait long sur ce que nous pensions de toute cette funeste histoire, d'autant plus que Solal donnait ses ordres à voix si haute que le vigile extérieur du McDonald's était visiblement déjà sur ses gardes et dardait un oeil soupçonneux dans notre direction. Toute cette affaire s'annonçait mal, très mal, nous aurions dû nous en rendre compte tout de suite et décamper pendant qu'il était encore temps. Peut-être qu'en définitive certaines choses sont écrites et que le livre est mal classé, pas à sa place ou hors d'atteinte, quelque chose dans ce genre...

Corto s'assit silencieusement contre le mur au coin duquel nous étions plus ou moins cachés (et par plus ou moins, j'entends bien plutôt moins que plus, mais ça, c'était aussi à prévoir), repoussa sa casquette de marin d'un geste nonchalant, et néanmoins étudié, et but, avec une élégance remarquable étant donné la situation et tout ce que nous avions consommé auparavant, une énième gorgée de Mission Haut-Brion 89. Je tiens d'ailleurs à préciser que manipuler avec grâce une bouteille de trois litres n'est pas donné à tout le monde, non, loin de là. Boire une bière en fin de soirée après quelques verres sans en mettre à côté et saloper abondamment une chemise fraîchement amidonnée constitue déjà une épreuve relativement risquée pour la plupart d'entre nous, hélas.

 

- Écoute, Solal, tu es sûr de toi, tu veux aller au bout de cette histoire ? Tu sais, personne, mais vraiment personne ne t'en tiendra rigueur si tu laisses tomber. Tiens, d'ailleurs, moi-même, je me sens soudain un petit coup de pompe, comme un coup de fatigue, tu vois. J'irais bien me requinquer dans un bar, boire un whisky ou deux pour calmer le jeu, réfléchir tranquillement à tout ça. Franchement, un petit saut au Harry's bar ne te tente pas, non ?

- Écoute moi, répondit-il d'un ton calme teinté d'une touche d'exaspération, écoute moi bien, je vais être très clair. Il y a un temps pour tout, un temps pour planifier et s'organiser et un temps pour agir et ce moment-la est arrivé, c'est maintenant, ce soir, dans quelques minutes à peine, tu vois ce que je veux dire, hein, tu vois ce que je veux dire ?

Il plongeait ses yeux gris pailletés d'or dans les miens, tout en tapotant d'une main à la fois distraite et déterminée sur le gros tonnelet de fer que nous avions traîné tant bien que mal jusqu'ici.

- Ce que je veux dire, reprit-il sans me quitter des yeux, ce que je veux dire, c'est que nous avons désormais assez parlé, tout est clair et après la destruction de ce maudit McDonald's qui défigure ma ville d'élection, nous irons boire où tu veux, au Harry's bar si ça te chante et fais-moi confiance, ça sera ma tournée, tu peux y compter ! Mais je dis bien après...

Il me frappa amicalement l'épaule, puis, d'un geste décidé et précis, il rectifia sa pochette qu'il aimait porter froissée, celle-ci était bleu clair à motifs gris perle, et se tourna résolument en direction de son objectif.

Pendant ce temps, les vigiles s'étaient regroupés. Ils étaient désormais quatre à nous dévisager bien campés sur leurs jambes écartées, les mains posées sur leurs épais ceinturons de cuir noir.

De toute évidence, nous faisions de bien piètres révolutionnaires et j'avais bien peur d'être le seul à m'en rendre compte.

 

Quand j'y repense, même si le moment n'est pas forcément le mieux choisi, je suis en train de courir pour ma vie après tout, quand j'y repense, il m'est assez difficile de dire avec précision quand toute cette affaire a basculé, quand tout nous a échappé définitivement.


Sentant que tout ne serait pas aussi facile qu'il le prévoyait, mais voulant ne nous laisser aucune échappatoire, Solal avait tenu à allumer sa bombe là où nous étions (plus ou moins, voir plus haut) cachés et à ne traverser la place qu'ensuite, avec notre engin de mort armé, prêt à exploser. Il pensait, assez naïvement, il faut bien le reconnaître, que la vision de cette mèche allumée effrayerait les gardes et nous laisserait place nette pour agir.

Il se trompait.

Nous n'avions pas fait trois pas que les vigiles réagissaient  avec une vivacité qui faisait honneur à leur entraînement : ils se lancèrent dans toute une série de roulés-boulés rapides qui leur permirent de se déployer en éventail. Du grand art. En arrière-plan, des chiens hurlèrent à la mort, une sirène se déclencha, stridente et une deuxième escouade se pointa au petit trot, en rangs bien serrés. Tout cela était impeccable, fort bien exécuté et n'augurait rien de bon pour nous.

Partant, suite à un instant de confusion bien compréhensible de notre part, la bombe  se retrouva en train de rouler sur la place, passant tranquillement devant la vitrine du McDonald's et ses tables empilées pour se diriger tout droit vers l'Eglise de la Miséricorde Incompréhensible, un étrange édifice dont les styles architecturaux traversaient les âges et l'histoire de l'art en mêlant les courants d'une façon plus ou moins heureuse (voir plus haut pour cette histoire de plus ou moins). Les Vénitiens l'appelaient familièrement l'église des enfants sacrifiés ou la chapelle des anges en pleurs.

D'un seul coup, plus personne ne bougea. Vigiles, chiens et révolutionnaires, nous suivions tous des yeux la course de cette bombe dont le destin allait s'avérer en définitive plus iconoclaste qu'altermondialiste.

Avec un tintement presque joyeux, le tonnelet de fer s'arrêta contre les marches qui menaient sur le parvis de l'église.

Alors, avec une belle uniformité, comme si nous appartenions, l'espace d'un instant, à la même équipe, comme si nous partagions des objectifs communs et que nous jouions soudain dans le même camp, nous nous jetâmes tous au sol alors que la façade du vieux bâtiment volait en éclats dans la nuit vénitienne, encore un peu fraîche, il fallait bien le reconnaître, mais c'était  toujours de saison.

Il est impossible d'en jurer, je n'en mettrais pas ma main au feu, non, mais il me sembla toutefois très clairement qu'au beau milieu de ce bouquet de pierres et de marbres, un cri horrible, étrange, sépulcral jaillit avec force et violence tandis qu'une immense forme blanchâtre faite de milliers de petits visages apeurés et trahis bondissait vers le ciel pour s'y dissoudre.


Un long moment de calme s'ensuivit, nous nous sentions tous soulagés d'un poids dont nous n'avions peut-être pas conscience jusqu'alors, comme si quelque chose d'à la fois lourd et nauséabond s'était enfin évanoui. Nous brossions nos pantalons à petits coups, les chiens se léchaient les pattes et les gardes vérifiaient, le sourcil froncé, le fonctionnement de leur arme de service.

Inutile de préciser que nous mîmes ce court répit à profit pour prendre un peu d'avance, avec, hélas, le succès que l'on sait...


Rester con, c'est aussi alourdir sa dette envers des forces qu'on ne comprend pas, dont on ne saisit pas entièrement toutes les ramifications ni, au fond, la véritable nature.


Par Solal Aronowicz - Publié dans : journal d'un con
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Vendredi 23 avril 2010 5 23 /04 /Avr /2010 06:40

C'était comme si nous étions bloqués en plein vol à l'entrée de la fondamenta, figés en pleine course, alors que les balles 9 millimètres se rapprochaient de nos nuques au double de la vitesse du son. Ces demeurés avaient d'entrée de jeu tiré pour tuer, ils ne plaisantaient pas. Une prime, voire un grade supérieur, chef de groupe ou responsable d'escouade, étaient sans doute à la clé pour eux. Des types sérieux, comme je le disais. Il ne fallait pas rigoler et prendre nos jambes à notre cou.


Je me voyais encore, dans la garçonnière de l'Ancien, en train d'essayer de calmer Solal, de l'apaiser un tant soit peu, de le faire revenir à la raison, ne serait-ce que pour goûter ce Mission Haut-Brion 89 que Corto était en train d'ouvrir avec un infini respect.

- Écoute, tu ne devrais pas prendre tout cela tellement à coeur, à quoi bon ? Tu médites toujours, tu tiens le rythme, ça va ?

- Pas vraiment non, ces temps-ci, j'ai beaucoup de peine à m'asseoir et à calmer mes pensées, ça part un peu dans tous les sens.

- C'est parce que tu veux trop en faire, tu n'es pas obligé de t'infliger des séances de marathonien à chaque fois, tu veux que tout soit toujours parfait, mais tu sais parfaitement que quelques minutes suffisent, même cinq ou dix, non ? Tu dois juste te recentrer un peu, te focaliser sur ce qui est essentiel et, crois-moi, se venger n'a rien d'essentiel, loin de là.

- Je n'ai fait que prendre des coups cette année, je n'ai pas contre-attaqué, rien, c'était impossible, ça aurait ralenti de dossier, alourdi l'affaire, nui à mes intérêts, mais du coup j'ai accumulé une telle amertume...  J'ai envie de faire du mal en retour, c'est tout.

- Mais ce sont des sentiments inutiles, tu le sais aussi bien que moi, voire mieux d'un certain point de vue. Ils te pèsent, ils t'encrassent et te tirent vers le bas. C'est un peu bête à dire mon cher Solal, mais tu es la première, et peut-être la seule victime de tes pensées négatives. Tu ne fais du mal qu'à toi. Tu devrais vraiment te remettre à méditer et essayer de cultiver des pensées positives tous les jours. Ne te disperse pas, tu tenais le bon bout il y a peu, non ? Juste t'asseoir le matin, tranquillement, après un bon verre d'eau, ta cuillère d'aloe vera, chercher le calme, le trouver, même un court instant, non ?

- Oui, je tenais quelque chose de solide, c'est clair, cet hiver, il y avait quelque chose de bien, qui me posait vraiment, mais je ne parviens pas à retrouver l'énergie, le calme et la sérénité de cette période. Ça me semble soudain insurmontable, le simple geste de s'asseoir le matin me semble hors de portée.

- Bon, mais il y a quelque chose, non ? Des traces sont restées, il y a encore un fil à tirer, même ténu, non ? Tu le sais, tellement de choses se jouent là.

Je tenais mes deux mains fermement posées sur ses épaules et je fixais intensément son regard gris acier.

- Oui, une graine a été plantée, je le sens bien et il ne tient sans doute qu'à moi de la faire pousser, de la faire prospérer, je le sais parfaitement, inutile de m'assommer de sermons bien-pensants, mais ce soir, que tu le veuilles ou non, ce putain de McDonald's pète, point final. J'espère que je suis tout-à-fait clair à ce sujet et que tu me comprends bien, car je ne reviendrai pas là-dessus, j'y tiens. La bombe est faite, et bien faite, tu peux compter sur moi, et j'ai l'intention de m'en servir, quelles que soient les conséquences. Le meilleur vin du monde n'y changera rien.

Un magnifique bruit de bouchon qui émerge de son goulot de verre eut le dernier mot pour l'instant. Corto Maltese se tournait vers nous, radieux, léger et confiant.

- Chers amis, je ne le dirai qu'une fois, vos récipients s'il vous plaît !

Alors que nous nous dirigions vers lui, nos verres à la main, je tentai une dernière recommandation, la plus simple, la plus essentielle, mais sans doute la plus difficile à mettre en application, surtout pour un personnage comme Solal, soucieux, tourmenté, écrasé par toute une série de peurs et de devoirs dont il était l'hériter malgré lui, malgré sa désinvolture proverbiale et les années de psychanalyse (et les milliers de francs qu'il y avait consacrés).

- Tu devrais lâcher prise, laisser aller, être juste ici et maintenant, rien de plus.

Il me jeta un bref regard désemparé et tendit brusquement son verre à Corto sans rien me répondre.

 

A présent, alors que des balles, peut-être à têtes explosives, on pouvait s'attendre à tout de la  part de types aussi zélés, volaient vers nos nuques sans protection et que nous étions figés dans une inutile pantomime de course le long d'une étroite fondamenta vénitienne, comme cette conversation me semblait alors futile et lointaine, comme je regrettais de ne pas avoir été plus convainquant la veille tandis que nous partagions ce fabuleux Mission Haut-Brion 89 et comme je regrettais de ne pas avoir couru plus assidûment étant jeune ou bu plus régulièrement mon concentré de Spirulina algae. Mais, je le disais moi-même à Solal  il y a peu: "ici et maintenant"... Ici et maintenant, l'expérience de la mort consciente peut-être. Sommes-nous prêts ? Suis-je prêt et surtout, Solal est-il prêt ?

 

Rester con, c'est aussi donner des conseils qui se révèlent difficiles à suivre sur le moment.


Par Solal Aronowicz - Publié dans : journal d'un con
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Vendredi 16 avril 2010 5 16 /04 /Avr /2010 07:00

Solal et Corto Maltese couraient le plus vite possible dans les petites rues de Venise. Autant dire tout de suite que le plus vite possible, après tout ce qu'ils avaient bu et fumé n'était pas bien rapide, loin de là. Mais ils avançaient, c'était déjà ça et vu ce qu'ils avaient aux trousses, avancer, au plus loin, pour tenter de se mettre en sécurité, hors d'atteinte, ce n'était pas chose aisée, mais c'était clairement dans leur plus strict intérêt, du moins à mon avis et dans le mien, ce qui était aussi mon avis.


Moi, je n'avais rien bu, je n'avais rien fumé. Bien sûr, ça les avait fait marrer au début, ils rigolaient doucement autour de leurs verres pleins et du plateau de  fromages de la région et puis Solal, pendant un moment, n'avait pas arrêté de me demander si j'allais bien, si me sentais normal, parce que franchement, cette lubie de se la jouer sobre et tout le tremblement, ça lui semblait louche et plutôt déplacé.

Il était l'heure de faire la fête et je devais le comprendre clairement. Les choses avaient désormais bien avancé, on pouvait se laisser aller et puis lui et Corto avaient de grands projets révolutionnaires pour ce soir, de quoi bien s'amuser et franchement, se coltiner un gars silencieux et sérieux comme un moine ou quelque chose d'approchant, ça n'avait rien de réjouissant, et inutile de se faire la moindre illusion, c'était bien de moi qu'on parlait.

J'avais tenu bon, je savais ce que je me voulais et surtout, je savais ce que je ne voulais pas. Corto, lui n'avait pas insisté, il se contentait de sourire et de hocher la tête d'un air entendu comme depuis le début de cette histoire. Pour l'instant, il se contentait d'un rôle d'arrière-plan.

 

Quoiqu'il en soit, là, plus personne ne souriait, non, on courait comme des dératés, avec les gars de la milice privée de McDonald's à nos trousses, et quand je parle de milice privée, je ne parle pas de deux ou trois flics ratés ventripotents et fatigués, non, je parle d'une petite escouade de types triés sur le volet et entraînés au niveau des soldats d'élite des forces spéciales américaines ou israéliennes, au minimum, équipés du dernier cri en matière d'armes de guerre (Glock 17, Jéricho 941 F et Sig P226, tous ayant au bas mot une capacité de quinze balles dans le chargeur) et secondés par une meute d'énormes bergers allemands visiblement croisés avec une race du type molosse, genre mâtins de Naples.

Bref, une petite armée était sur nos talons et en voulait personnellement à notre peau, voilà ce qui arrivait quand on s'attaquait sans trop réfléchir à un symbole respecté de la mondialisation (31 600 restaurants franchisés dans le monde, plus de 21 milliards de dollars de chiffres d'affaire et près d'un demi-million d'employés). Ils étaient sur le point de nous rejoindre, ça ne devait plus tarder maintenant. De toute façon, depuis le début, malgré l'effet de surprise (en fait plus ou moins gâché par les hurlements avinés de Solal), nous ne faisions pas le poids, cette mascarade de poursuite en devenait presque inutile. Elle aurait été presque cocasse si nous n'avions pas l'étrange impression que quelque part nos vies étaient sans doute en jeu.


Nous déboulions sur la petite place qui faisait face à l'église Madonna dell'Orto, tout en haut du quartier de Cannaregio, juste après le campo dei Mori et nous allions nous jeter  désespérément dans la fondamenta qui plongeait vers la Sacca della Misericordia (un petit port), quand nous entendîmes très distinctement le son de pistolets qu'on charge d'un  geste précis et mille fois répété, c'était comme si on voyait soudain par une sorte d'artifice cubiste les balles remonter comme au ralenti dans leurs petites chambres d'acier ou de matériau composite. Puis l'aboiement bref d'un chef trancha la douceur de la nuit (il faisait bon pour la saison) et le sifflement caractéristique du métal dans l'air se rapprocha de nous à une vitesse grandissante, inexorable. Ces connards nous tiraient dessus !

 

Il était très clair que le déroulement de la soirée nous avait franchement échappé au moment où Solal avait commencé à fabriquer la bombe qui, sans mauvais jeu de mots, avait mis le feu aux poudres. Il braillait des lieux communs ineptes sur les dangers de la société de consommation et sur les aspects immoraux de la mondialisation tout en réunissant le matériel dont il avait besoin.

Il faut dire que l'Ancien nous avait confié les clés de sa garçonnière du quartier de l'Arsenal et qu'on y trouvait un peu de tout, du cheval blanc 82, un saint-émilion particulièrement fabuleux dont il disposait en doubles-magnums au désherbant industriel en passant par de gros clous de cercueil rouillés.

Corto et moi, allongés dans de profonds canapés, nous dégustions tranquillement le divin nectar, goût de cuir et de cassis, très long en bouche,  alors que Solal remplissait un gros tonnelet d'un mélange fait d'un herbicide particulièrement agressif, de sucre (en gros, cinquante-cinquante) et des clous susmentionnés. Il semblait en très grande forme, cette entrevue avec son fils et la séance de legos qui avaient suivi l'avaient requinqué, il semblait très clairement au top et, selon ses dires, il tenait désormais à montrer l'exemple, il fallait que les choses se sachent, il ne se laisserait plus faire.

Alors que Corto, presque par inadvertance, mettait la main sur un jéroboam de Mission Haut-Brion 89, je me rendis compte que Solal était toujours animé par ce terrible besoin de vengeance qui lui rongeait les entrailles et que rien ne semblait pouvoir apaiser. Un besoin d'action incontrôlable et désordonné le traversait littéralement et lui menait la vie dure. En ce moment précis, cette fameuse bombe et son stupide projet de faire sauter le McDonald's de Venise était simplement toute sa vie et ni les meilleurs conseils, ni les meilleurs vins et ni l'amour merveilleux de Tania ne pourraient y faire quoi que ce soit, hélas.

Il était décidément plus que temps qu'il retourne chez son psychanalyste, les vacances avaient assez duré !

 

Rester con, c'est construire soi-même des bombes qui n'exploseront pas au bon endroit.


Par Solal Aronowicz - Publié dans : journal d'un con
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Vendredi 9 avril 2010 5 09 /04 /Avr /2010 09:47

- Papa, c'est toi papa ?

- Oui, c'est moi mon garçon.

- Où étais-tu, papa ? Je ne t'ai pas vu depuis tellement longtemps. Tu as juste disparu après le tour qu'on a fait dans la grande roue, tu te souviens ? J'ai regardé le petit train et après tu n'étais plus là.

- Oui mon garçon, je me souviens très bien, c'était au mois d'août l'année dernière. Le 7 août, la dernière fois que je t'ai vu dans des conditions normales.

- Et pourquoi tu as disparu ?

-... Je n'avais pas le choix, je voulais vraiment te voir, rester avec toi, mais j'en ai été empêché, je ne pouvais pas faire autrement, je suis désolé mon garçon. On m'a enlevé ce droit, on t'a enlevé ce droit.

- Mais tu es un super-héros papa? Tu peux te défendre.

- Oui, enfin plus ou moins, ça dépend, c'est assez compliqué...

- Tu as des pouvoirs ?

- Oui, quelques uns.

- Lesquels ?

- Eh bien, crachat empoisonné par exemple, ou chance inexplicable, mais pas toujours celui-la.

- ...C'est un peu dégueulasse, non, le coup du crachat ? C'est pas comme voler ou devenir invisible. Et puis ça sert à quoi ?

- Oui, je sais, c'est un peu décevant, on ne peut pas tous être Kal-El que veux-tu. Attends, j'ai aussi : trouver le meilleur tailleur de la ville et ouverture des chakras. Ils sont bien ceux-la.

- C'est déjà ça, j'imagine. C'est mieux que rien.

- Oui, comme tu dis mon garçon, c'est déjà ça. Ouverture des chakras, c'est très bien, très bon pour le corps et l'esprit, ça m'a tiré d'affaire assez sérieusement une fois.

- Mais pas de super-force, pas de super-vitesse ou de pouvoir de régénération ?

- Eh bien écoute, en fait, maintenant que tu le dis, je dois reconnaître que je récupère plutôt bien, vu tout ce qui m'est arrivé, tout ce qu'on m'a fait subir. Alors tu vois, je sais pas si c'est un super-pouvoir, mais je suis plutôt solide, j'encaisse bien, je résiste, je tiens le coup et je me relève. Par exemple, avant, j'avais un oeil en moins, plein de cicatrices, je boitais, mais tu vois, je vais mieux, non ?

-...

-... Et puis le coup des chakras, c'est pas mal, non ?

- C'est quelque chose sans doute.

- Tu veux que je t'apprenne à les ouvrir, ça pourrait te donner un coup de pouce pour l'école, non, qu'est ce que tu en dis ? Peu de gens savent le faire, c'est mieux que de jouer à la playstation.

- Je ne joue pas à la playstation, papa.

- ... Tu as raison, c'est une activité inepte.

- ... Pourquoi tu es parti, papa ? J'avais besoin de toi. J'avais besoin de toi, le soir, le matin, la nuit. J'avais besoin de sentir ta présence, mais tu n'étais plus là pour moi, tu étais loin.

- Je ne pouvais pas rester et puis de toute façon, je n'ai jamais été là le soir, la nuit ou le matin quand tu te réveillais. J'étais là l'après-midi, le lundi, le mercredi et puis le samedi, on allait nager. C'était peu de choses, mais c'était ce que nous avions.

- Mais pourquoi tout ça s'est terminé ?

- Je voulais te voir plus, j'aurais voulu que tu viennes dormir à la maison et qu'on fasse plus de choses ensemble, mais ta maman ne voulait pas que tu rencontres Tania.

- Qui est Tania ?

- C'est mon amoureuse, elle me rend très heureux et j'aimerais bien que tu fasses sa connaissance. En tout cas, elle, elle aimerait bien te rencontrer. Elle trouve bizarre de savoir que j'ai un fils et de ne l'avoir jamais vu en vrai.

- Elle vit avec toi, dans l'appartement où je venais jouer ?

- Oui, elle vit là avec moi. Tes jouets sont toujours là, tu sais, dans le coffre en bois et en cuir, les voitures, nos fiches...

- Mais alors tu n'aimes plus maman ?

- Non, mon garçon, je n'aime pas ta maman. Elle a vraiment cherché à me faire du mal et je pense qu'en faisant ça, elle t'a beaucoup fait souffrir aussi. Cette année a été très difficile pour moi, et pour toi aussi je pense.

- Mais alors pour maman aussi ?

- Oui, pour ta maman aussi, mais elle en est l'unique responsable. Elle est la cause de tout ce qui est arrivé, du moins à mon avis.

- Tu veux dire que ce n'est pas de ta faute tout ça alors, si tu es parti, maman t'a forcé, c'est ça? A moi, elle a dit autre chose, et puis je sais qu'elle est très triste, parfois elle pleure. Elle m'a dit que tout est arrivé à cause de toi et que tu ne voulais plus me voir.

- C'est un mensonge, c'est un mensonge honteux !... Ecoute, en tout cas, oui, nous sommes sans doute tous les trois très tristes, mais le plus important, c'est toi et tu peux être sûr d'une chose, c'est que nous t'aimons et que nous voulons le meilleur pour toi. C'est toi qui compte le plus. Le reste, c'est une histoire de grandes personnes qui, au fond, n'a plus la moindre importance.

- Le meilleur, c'est quoi d'abord?

- Selon moi, c'est l'autonomie, c'est ce que je voudrais te donner, la liberté, et la capacité d'en jouir, l'indépendance. C'est l'amour qui te donnera la confiance nécessaire. Le reste vient ensuite.

- Mais tu ne t'entendras plus avec maman ?

- Non mon fils, plus jamais, ta mère me dégoûte.

- Tu ne devrais pas me dire ça.

- Non, je ne devrais pas, on m'a prévenu : "ne pas souiller l'autre, ne pas prendre l'enfant dans un conflit de loyauté" etc. Mais je suis désolé, ta mère me dégoûte, je pense que c'est une mauvaise personne, voilà tout. Donc non, je ne m'entendrai plus jamais avec elle, mais je ferai tout mon possible pour que ça ne te pèse pas et pour entretenir avec elle un rapport de surface, disons, de convenance, cosmétique, quel qu'en soit le prix. Mais ma vie est désormais avec Tania et nous sommes prêts à t'accueillir durant le temps qui nous sera accordé, avec plaisir, nous nous réjouissons beaucoup de te voir chez nous.

- ...Si tu étais vraiment un super-héros, tu pourrais tout remettre ensemble, non ? Tous les morceaux brisés.

- Je n'ai pas l'intention de remettre tous les morceaux brisés ensemble mon garçon, ce n'est pas indispensable. C'est dur pour toi, mais ce serait un mensonge. De toute façon, ces morceaux la n'ont jamais été ensemble, pas un seul instant, juste nous deux.

- Ne pas mentir, c'est plus important que moi ? Tu es plus important que moi ?

- Non, je pense que me sacrifier n'est pas bon pour toi. Ça te rendrait aussi malheureux que moi. On ne construit pas un couple sur le sens du devoir ou la culpabilité. La relation doit être amoureuse avant tout, sinon elle est fausse.

- C'est ce que tu dis.

- Oui, c'est ce que je dis, c'est ma parole.

- Des fois tu me parles comme à un adulte et des fois comme à un enfant.

- Oui, parfois, tu es mon adulte, tu me contrains à chercher l'adulte en moi et c'est une bonne chose.

-...

-...

-... On va faire quoi maintenant ?

- On peut jouer aux lego si tu veux bien. Je peux faire une tour et tu l'as détruit. Comme d'habitude ? Après on lira une histoire

- Ok, fais une statue alors, un grand totem magique avec les bras pas pareils.

 

Rester con, c'est donner des explications d'adulte aux enfants et ne pas savoir renoncer à la sourde colère qui nous dévore le coeur et les entrailles.


Par Solal Aronowicz - Publié dans : journal d'un con - Communauté : Sagitairesfousdudeuxièmedécan
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Vendredi 2 avril 2010 5 02 /04 /Avr /2010 07:00
Sa respiration devient ample, profonde et calme. Ses chakras, puissants, lumineux,  ouverts comme d'énormes fleurs de feu chamarré, rayonnent d'une énergie douce, mais inexorable. Leur pulsation se répand par ondes dans la plaine dont peu à peu le paysage se modifie. Il se sent d'une immense tranquillité, la carpe qui remonte perpétuellement le long de son flanc luit et dégage un bel éclat orangé, devant ses yeux fermés : un grand lac de montagne aux eaux froides et sereines surmonté par un château blanc dans la cour duquel mille guerriers méditent, prêts au combat. Leur mélopée s'élève très haut sous les ciels.

Les couloirs voûtés, les parquets prestigieux, les carcasses étranges et les bannières aux inscriptions déroutantes se fondent et se mélangent pour former, étrange amalgame, une pierre de tourmaline noire pas plus grosse que le poing qui se pose avec  légèreté sur le  portail du funeste saint des saints qui gît tout au fond de cette plaine immense, immense comme tout ce qui s'étend en secret derrière le regard de Solal, ce regard fameux aux yeux gris traversé de nuances brunes et dorées. 

Au fond du puits atroce et terrible qui mène à cette terrifiante cité sous la plaine, on entend le hurlement de dépit et de rage noire poussé par l'ancienne déité qui reste, malgré l'obstacle,  qui semble tout de même fragile, prête à lancer ses tentacules sournois au coeur du dédale imprévisible que forme parfois l'esprit de Solal.

Dans une dernière respiration, profonde et parfaitement contrôlée, un cercle laqué de rouge se brise en silence et de vieux fantômes disparaissent enfin dans un ultime sifflement furieux.
Pour l'instant, Solal demeure le maître incontesté de son conscient et de son inconscient.

- Alors, tu es là, tu rêves ou quoi ? Bois donc ce café, qu'on en finisse et qu'on file faire un tour sur la lagune pendant qu'il fait encore beau, tu vois bien que le temps se couvre.

Corto assène une claque franche et amicale sur l'épaule (toujours la même, ils n'ont pas changé de position)
de Solal qui écarquille longuement les yeux devant son café devenu une fois de plus froid. Il jette un regard circonspect vers le vieux miroir qui lui fait face. Rien. Juste une image brillante, un peu déformée et ternie sur les bords, pas de tentacule étrange et imaginaire, pas de seuil indistinct qui luit dans le fond, la surface des choses semble calme et ordinaire, voire normale, mais Solal sait bien que ce mot n'a aucun sens. Peu à peu le bruit des conversations remonte jusqu'à lui, il discerne ce qui l'entoure plus clairement et il en vient à sourire du bout des lèvres.
Le combat a été rude, il y a eu de la casse, une fois de plus, (le rangement , le nettoyage et la réparation des dégâts ont pris un bon moment, ce n'était pas un verre tout simple), il pensait avoir franchi ce stade définitivement, mais certaines étapes sont dures à passer, malgré l'amour, malgré les nombreuses séances de psychanalyse, malgré un tatouage magnifique. Quoiqu'il en soit, il n'a aucun doute, il continue.
Il se passe la main sur le visage, sa barbe est plus longue que d'habitude, il pense qu'il doit se raser.
Il frappe dans les mains, heureux de cette victoire, lisse son pantalon et se lève pour partir, renonçant pour aujourd'hui à son café.

C'est alors qu'on entend un bruissement de tissu qui se termine sur un claquement sonore, suivi d'un bruit de dalles brisées, comme si quelque chose de très lourd était tombé à un endroit précis, au beau milieu de la piazza. Les deux hommes ont à peine le temps de risquer un coup d'oeil par les fenêtres et d'apercevoir une immense silhouette rouge et bleue  au milieu d'un attroupement frénétique de touristes qu'une voix de petit garçon fait doucement derrière eux :

- Papa, c'est toi papa ?

Par Solal Aronowicz - Publié dans : journal d'un con
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Vendredi 26 mars 2010 5 26 /03 /Mars /2010 07:00

Soudain, Solal touillait inlassablement son café, tournant la petite cuillère en argent dans le breuvage noir comme la nuit, inexorablement, avec une précaution et une précision méticuleuses. Un petit tourbillon se formait au coeur de la tasse et peu à peu le regard de Solal, à présent comme réfugié derrière ses yeux, ou tombé ailleurs, dans une sorte de dimension alternative, inaccessible, se focalisait, absorbé, hypnotisé, avalé par cette spirale liquide qui l'entraînait très loin du Caffe Florian et de l'agitation que son étrange et discutable altercation avec Saint Marc, autrefois patron et protecteur de Venise, avait provoqué. Il n'entendait plus les bruits de la salle ni les touristes qui vociféraient ou les garçons qui s'interpellaient, il ne sentait plus la main amicale et fictive de Corto Maltese sur son épaule encore meurtrie par les coups qu'il avait reçus.

Ecroulé à l'intérieur de lui-même, enlacé par le mouvement infini de la petite cuillère en argent, il errait, comme jeté dans une spirale inéluctable, et soudain et depuis longtemps et depuis quelques instants à peine, il était maintenant, étonné et désorienté, dans une plaine immense jalonnée irrégulièrement de couloirs couverts de lourdes voûtes de pièces sans murs mais au parquet prestigieux et de mares poisseuses et profondes qui étaient autant d'Atlantides disparues et redécouvertes à jamais.

Tout au fond, quelque part au coeur secret de cette plaine qui recelait dans son saint des saints un vieux volcan au cratère devenu lac poissonneux depuis peu, d'énormes carpes y frayaient en  toute quiétude, gisait une sorte de déité, ancienne et terrifiante, angoissante et hallucinante, source de peur, de violence incontrôlable et de colère noire :

Elle dont les tentacules venimeux venaient de l'effleurer dans le secret du miroir à la glace patinée par le temps
Elle dont les tentacules visqueux avaient le pouvoir douloureux et perturbant de retourner son esprit
Elle dont les tentacules sournois se glissaient en lui pour le rendre furieux

Il déambulait dans cet espace à la fois étrange et familier, il était déjà venu ici, cherchant à s'orienter tout en prenant garde à ne pas salir ses souliers, ils avaient déjà suffisamment morflé comme ça. De loin en loin, une gigantesque carcasse d'animal mort, monstre préhistorique ou chimère fantastique, jalonnait son parcours erratique. Il y avait aussi d'immenses panneaux de bois précieux ou de hautes bannières qui flottaient au vent et qui portaient d'étonnants messages comme :

Solal, héros brutal et invincible
ou
Solal, héros rêveur et sans pitié
plus loin
Solal, héros amoureux et sans cesse transporté

Tout d'abord intrigué par ces étranges inscriptions dans lesquelles il ne se reconnaissait pas  toujours ("amoureux", oui, "rêveur", souvent, mais "invincible" restait à discuter...), il chercha à en découvrir le sens caché, le code secret, mais pour finir, lassé de marcher sans but, fatigué de lire sans comprendre (quelle grave erreur), il s'assit sans cérémonie au pied d'un énorme cèdre du Liban qui jetait une ombre paisible et immense sur le sol couvert de feuillage tendre.
Il dénoua sa cravate de chez Liberty's, enleva ses chaussures avec le plus grand respect et déclencha le poussoir de sa montre (il la posa en sécurité au fond d'un de ses souliers, un vieux réflexe hérité de son adolescence et de son cadeau de Bar Mitzvah) : le temps s'arrêta, se suspendit et peut-être que parallèlement, la petite cuillère en argent cessa de tourner dans le café qui était sans doute devenu froid, une fois de plus, peut-être, mais Solal n'était pas en mesure de le vérifier.

Une terrible explosion se produit, balayant et détruisant bien des choses sur son passage. Il était impossible de la prévoir et à première vue les dégâts semblent considérables. Solal est effondré. Il voit une cuisine en désordre, une table gît, retournée, deux de ses pieds sont arrachés, des tasses et des assiettes sont en morceaux un peu partout, une jeune femme se tient pelotonnée sur une joli banc en tek, un homme du même âge approximativement est face d'elle, devant la table démembrée. Une figurine, représentant un super-héros, étrangement grande, domine cette scène, qu'on devine douloureuse, en silence, il ne dit rien, ne bouge pas. Solal a l'impression que le jeune homme lui ressemble.

Il prit la position du lotus, centra son corps, plaça son poids et son bassin et se mit à activer ses chakra. Bientôt, une colonne d'énergie aux couleurs variées traversait son corps de haut en bas, une vibration douce, mais puissante palpitait sous sa peau, tonifiant ses muscles encore endoloris par le combat, baignant l'espace sans limites qui s'ouvrait sous son crâne d'une lumière nouvelle et fraîche et, enfin, faisant doucement onduler les pans de son costume prince de galles qui aussi avait salement morflé...

Rester con c'est aussi se perdre à l'intérieur de soi.

Par Solal Aronowicz - Publié dans : journal d'un con - Communauté : Sagitairesfousdudeuxièmedécan
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  • Je tiens le coup, j'aime, je résiste, une nouvelle vie, une croix (la seule que je tolère) sur l'ancienne, le départ, enfin, Tania, nous deux, et puis fumer, boire et écrire encore et encore, se battre toujours un peu quand même.

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