Mais par quel bout se prendre, le prendre ?
Je, il, où se situer, comment se positionner par rapport à moi, à lui, alors que le soleil, neuf, puissant, rougeoyant, et radioactif, c'est hélas désormais le cas, se lève sur cette immense terrasse au beau milieu d'une des villes les plus polluées au monde ? Tokyo. La capitale de l'est, la mégapole en sursis. Edo, théâtre, à la fois kabuki, Nô et d'ombres, bien sûr, surtout, de la vie nouvelle et féconde d'un personnage perpétuellement sur le fil du rasoir (manche en écaille, lame damassée, Alfred Dunhill, un objet unique...): Solal Aronowicz. Personnage dont on ne sait, à ce stade, plus vraiment comment le con-juguer, à la première ou à la troisième personne... Va-t-il falloir se résoudre à l'apostropher, à lui dire "tu" ? Va-t-il falloir le faire taire pour de bon ?
En attendant de déterminer ce point à la fois crucial et pédant d'expression française, le soleil grimpe encore un peu le long du ciel dur et mat de la capitale japonaise et les premiers spectateurs du combat de ce jour arrivent, gueules défraîchies et ravinées par une nuit dont ils ne se souviennent sans doute pas vraiment. Cocktails hasardeux et tièdes à la main, ils s'affaissent mollement, vidés de toute énergie, dans de profonds transats de tek pour assister à la curée matinale qui va opposer notre héros aux blessures nombreuses, mais aux vies multiples (il n'est pas immortel pour autant, attention), et le dernier séide de l'entité difforme, malfaisante et ô combien nauséabonde née de l'inévitable agglomération entre Pénélope, la chienne maudite, et d'autres femmes aigries, immondes, rendues haineuses par une existence terne, plate et, en fin de compte, complètement, absolument stérile. Il s'agit bien évidemment de cette sous-directrice d'un institut spécialisé, l'araignée putride et de deux espèces de psychanalystes demeurées et hommasses, freudiennes bornées sans imagination, sans déontologie, les blattes teigneuses. Il va sans dire, c'est une évidence, que toutes ces femmes sont folles de désir pour Solal et qu'elles auraient tué pour avoir l'incroyable privilège de passer une soirée avec lui au Watergate de Berlin (dont Solal et Tania sont les heureux propriétaires, personne ne l'aura oublié).
Et donc, cette répugnante masse de chair avariée et d'émotions poisseuses flotte au-dessus de la piscine qui brille d'un bleu froid, dur, éjaculant des interjections lapidaires en allemand, émettant une sorte de vibration sourde qui met rapidement tout le monde mal à l'aise. Une ou deux jeunes femmes vomissent sans trop de retenue, il est encore tôt, derrière un paravent de papier fin ou dans le bac d'un cerisier nain, alors qu'une petite équipe de jeunes types aux faciès pourtant brutaux file en vitesse, l'oeil hagard, la gerbe aux dents.
- Tu es prêt, ça va aller ?
- Ouais, ouais, ça va, je me sens bien, je peux le faire, je pense que je peux le faire, ça va aller.
- Tu es sûr ? Tu n'as pas l'air au top, tu sais, je m'excuse de te dire ça, mais tu n'as pas l'air au sommet de ta forme. Tu le sais, non, je ne t'apprends rien, non ? Ecoute, tu veux quelque chose, un cigare, un whisky, les deux ?
- ... Oui, écoute, c'est gentil, les deux, je veux bien les deux, merci. Un petit short de partagas et un trois doigts de nikka, hein, vraiment, ça me ferait plaisir, ça me mettrait en jambes, tu vois. Tu crois que tu peux me trouver ça ?
Rester con, c'est se battre, encore et toujours, sans la préparation physique adéquate.
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