Gardiens pris entre de dangeureux courants, le pays secret
acrylique sur toile (n. 7) , 40 x 80
septembre 2007
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A force d'agitation, de manière assez inattendue, il faut bien reconnaître, après tout, il m'a rempli la poitrine de linges et de serviettes
pas forcément propres, Hank parvient à ralentir le débit du sang, puis à bloquer complètement son écoulement.
Toujours très fébrile, il s'empare ensuite des bouteilles de château la mission vides et commence, formant un entonnoir avec le numéro
de Monsieur sur la mort des dandy, à les remplir de mon sang dans lequel il se tient accroupi chaussé de ses converses autrefois gris clair. Il n'est sans doute pas très efficace, mais
son désir de ne pas me laisser mourir est assez touchant. Un peu à contre-coeur, Michel se met à l'aider, alors que le grand guerrier, laissant le vieil homme aveugle un verre de prune
grand-paternelle à la main, s'approche de moi et me pose la main sur l'épaule.
Il se déplace comme s'il pèse plusieurs milliers de kilos, comme si une puissance autre que celle que nous connaissons d'ordinaire l'habite.
Cet homme est sans nul doute le fils d'un dieu ou d'une déesse. Il est à la fois ailleurs et tellement là. C'est difficile à exprimer, je dois manquer de vocabulaire pour cerner un personnage tel
que lui. Sa présence est rassurante, sa paume durcie par le bois des javelines souvent lancées me calme, me redonne confiance et, à ce moment là, la perspective de la mort ne semble plus si
inéluctable. Est-ce le début de la foi?
Pénélope produit alors un sifflement long et strident. Un immense chien surgi de je ne sais trop où arrive alors dans la cuisine. C'est un gigantesque braque de weimar. Elle jette mon coeur entre
ses pattes et, après m'avoir lancé un long regard ambigu, il l'avale tout entier et disparaît aussitôt dans le couloir. J'ai juste le temps de me redresser, soutenu par la main solide du grand
guerrier, pour le voir se glisser dans mon bureau.
Elle me regarde d'un oeil furieux et content, pourtant, là derrière, il me semble apercevoir une nuance de désespoir. Mettre à mort le père de son enfant, ce n'est sans doute pas une mince
affaire dans la vie d'une femme.
- Voilà qui est fait, s'exclame-t-elle pourtant d'un ton léger. Qui peut me préparer un mojito correct pour fêter ça ?
- Permettez-moi de m'en occuper, madame.
Smoking vient d'entrer à son tour dans la cuisine.
Le grand guerrier et lui se jaugent du regard pendant une longue minute et Smoking finit par détourner les yeux pour se mettre à la recherche des ingrédients dont il a besoin pour préparer
l'ancienne boisson favorite de Francis Drake.
- Allons ma chère, ne restons pas là, ces messieurs me semblent bien agités et cette cuisine est fort sale, fait-il en tendant son coude à Pénélope.
- Je vous suis, murmure-t-elle d'une voix étrange.
Elle me jette un dernier regard, à moi, à l'homme dont elle a ouvert la poitrine d'un coup de hache, à moi l'homme qu'elle a fait père, à moi qu'elle laisse vide de sang pour suivre un personnage
dont le statut est vague au salon.
Le vieil homme prononce alors quelques mots dans un grec que je comprends mal, habitué que je suis à une langue plus classique. Il est question de procéder, d'agir suivant les rites et de dire
les paroles requises, demandées ou peut-être encore de laver les tuiles hautement à côté de la place forte, mais je dois reconnaître que tout ceci est assez flou.
Je ne garantis donc pas la traduction, d'autant plus que le vieil homme ne parle pas très fort, je pourrais avoir manqué certains mots importants, voire essentiels et enfin, le rite dont il est
fait mention, et dont la description va suivre, n'est attesté par aucun spécialiste de la Grèce antique, si ce n'est par Konrad Mauntz, ce fameux philologue allemand qui aurait vécu entre le
XIIIème et le XIXème siècle. Son oeuvre fondamentale est pourtant sujette à caution, malgré son immense crédit auprès de toute une série d'intellectuels de premier plan, dont les membres de la
très sérieuse école de Poitiers ne sont pas les moindres.
Le grand guerrier, après m'avoir soufflé quelques paroles d'encouragement, relève la jupe de cuir renforcée de disques de bronze qui protège ses cuisses énormes, tandis que Hank lui tend un
magnifique saladier alessi, sans doute le fleuron de ma batterie de cuisine, une pièce assez rare, une édition limitée à 100 exemplaires, acquise suite à une foire d'empoigne assez haute en
couleurs dans un petit magasin de design de la vieille-ville.
Le grand guerrier s'empare donc du saladier, le glisse entre ses genoux écartés, donne son casque à Hank qui s'y cramponne avec un respect touchant et, après une grimace qui fait peine à voir,
chie un étron plutôt considérable dans le réceptacle de porcelaine fine ornée d'un motif entrelacé doré assez difficile à suivre du regard.
Le vieil homme hoche la tête d'un air pénétré et articule des mots qu'un certain étonnement et sans doute une lassitude compréhensible et excusable m'empêchent de retenir tout à fait
(pour plus de détails, on s'en remettra donc à Mauntz).
Le grand guerrier se redresse, se rajuste sans se presser, remet son casque, reprend sa javeline et me tend le saladier d'un geste mesuré.
Il n'y a rien à dire, c'est une très belle merde.
C 'est alors que nous nous regardons tous, conscients que quelque chose de particulier est en train de se dérouler, conscients que, modestement, nous participons de la perpétuelle re-création du
monde et des entités qui l'animent, conscients aussi, moi sans doute plus que les autres, qu'il faut peut-être, sans sacrifier le côté cérémoniel du rite auxquels nous sommes en train de nous
livrer, nous dépêcher un peu si le but fixé veut être atteint.
La fiole de rouge que le peintre m'a donnée est vidée dans le saladier.
Le vieil homme prononce les paroles qu'il faut dire dans le cas ayant eu lieu selon le rite dit.
Hank, un peu pris de court à dire vrai, jette maladroitement son joint dans sur la contribution du grand guerrier.
Smoking, sans doute attiré par l'étrange vibration que le saladier commence à émettre, prépare un cocktail à base de rhum et de whisky, le soumet à l'approbation du vieil homme, qui hoche la
tête, hiératique, et le verse dans le saladier après l'avoir énergiquement agité.
Pour être tout à fait honnête, il y a d'autres personnages qui participent à cette élaboration, notamment pour y intégrer du bois rare et une pierre précieuse, mais il n'est pas dit que tous les
secrets concernant cette cérémonie seront révélés au cours du même texte.
Michel et Louis-Ferdinand ne contribuent pas au rite, ils continuent de remplir les bouteilles de vin avec le sang qui stagne par terre.
Enfin, le vieil homme plonge les mains dans ce mélange peu probable pour lui donner sa forme définitive. Le résultat est assez étrange, inquiétant presque et difficile à décrire, comme si les
concepts de notre géométrie manquaient eux aussi de mots pour dire cette sculpture incertaine et troublante.
Quoiqu'il en soit, le vieil homme tend son oeuvre au grand guerrier et à Hank qui la placent rapidement dans ma poitrine que Smoking referme en essayant gentiment de mettre les deux côtés du
sternum bout à bout exactement sans me faire mal, puis de disposer la peau déchirée sans faire trop de plis. Il me tapote doucement la poitrine et me suggère de me changer, parce que là, je ne
suis pas vraiment présentable. C'est la première marque d'attention qu'il me porte et je dois reconnaître que ça me touche.
J'ai un nouveau coeur, la transplantation a été un peu inhabituelle, ce n'est pas forcément un modèle du genre, certes, mais je me sens déjà mieux, même un sérieux travail de cicatrisation est à
prévoir, Michel et Louis-Ferdinand me tendent les bouteilles de vin qu'ils ont remplies, ce n'est pas grand chose, mais avec ce qu'ils ont récupérés, je peux me remplir en partie.
Ma respiration reprend un rythme normal et, malgré l'immense fatigue qui m'accable, un certain calme, une certaine satisfaction se diffusent peu à peu dans mes veines, dans mon corps abîmé, mais
renouvelé aussi. Je redresse la tête. Dehors, le soleil se lève enfin, mes invités s'en vont tranquillement. Pénélope réveille Alexandre qui rouspète un peu, mais se laisse doucement emballer au
fond de sa poussette. Elle me laisse malgré tout l'embrasser sur le nez.
Hank emporte une bouteille de whisky, Smoking m'emprunte le coffret des OSS 117, le vieil homme et le grand guerrier prennent une histoire de
la littérature et un tanto forgé par un grand maître contemporain, Michel et Louis-Ferdinand se préparent des doggy-bags, on se salue, on sert des mains, on s'excuse, on s'incline, on tâte une
armure, on félicite mon fils sur la façon dont il dort bien, on pose, in extremis, des questions ayant trait à la création littéraire et au traitement de la tradition orale, on risque un
geste vers un cimier, on récupère un bouclier, on parle brièvement cinéma et on se quitte en n'étant vraiment pas sûr de se revoir.
En ce qui me concerne, après tout, il s'agit tout de même de moi, de mon démembrement progressif, de ma mort, de ma survie, de cette nouvelle puissance qui m'habite, de ma fin, de ma faim, de mes
fins. En ce qui me concerne donc, je m'allume un superbe el rey del mundo, un excellent cigare, conservé en suivant des règles de vieillissement très particulières dans un humidor
fabriqué spécialement à mon intention et j'inaugure mon nouveau coeur avec des volutes qui m'apportent une sérénité bienvenue après cet anniversaire en fin de compte plutôt réussi. Nonobstant,
une fois n'est pas coutume, l'immense bordel laissé par le passage de tous ces types venus de je ne sais où et je ne sais comment, ayant surtout reçu mon inivitation je ne sais par quel biais,
travers, détours étonnants, je me laisse couler au fond de mon divan-paquebot, abruti de fatigue, une douleur étrange, mais signe de vie aussi, battant à l'intérieur de ma poitrine, détendu par
la fumée, et content, presque, oui, il faut bien le reconnaître, car ce n'est pas un sentiment dont il faut se vanter, tant il va de pair avec une certaine niaiserie, mais je suis
presque content : rendu meilleur par l'étron magnifique du demi-dieu. De quoi envisager un certain renouveau, alors que le soleil poursuit sa course et avance une flaque de lumière tremblante et
rougeâtre sur le parquet de mon salon, repoussant l'ombre qui s'adapte, prête à attendre son heure tant qu'il faudra, tapie dans la zone étrange.
Malgré tous les efforts fournis par ceux qui sont venus de loin, il y a de fortes chances que je reste con pour encore un moment. Qui s'en plaindra ?
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