Dimanche 7 septembre 2008 7 07 /09 /2008 09:36


le premier guerrier
acrylique sur toile (n. 29), 30 X 30
décembre 2007



Par Solal Aronowicz - Publié dans : toiles - Communauté : Utopia
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Samedi 6 septembre 2008 6 06 /09 /2008 10:51
Le réveil a été particulièrement difficile. Une fois levé, j'ai momentanément dû renoncer à trouver la porte de ma chambre et pisser d'urgence dans mon gommier qui prend désormais une telle place que je dois écarter plusieurs branches pour approcher du pot et pouvoir poser mon gland couvert d'étonnantes taches noirâtres dans la terre humide.

Egaré quelques instants par la puissance du bouillonnement produit par mon jet contre le tronc de ce que dois maintenant me résoudre à appeler un arbre, et non plus une plante d'appartement, je titube doucement, rêveur, puis, je m'arrache soudain à cette contemplation maniaque et narcissique pour réaliser que plusieurs sujets d'étonnement s'offrent à moi d'un seul coup, assez brutalement.

Par écrit, mais qui s'en plaindra, il est impossible de rendre conte (certains petits soucis d'ordre financier me rendent soudain disorthographique, mais bon, profitons en toute liberté du français et de ses chemins de traverse), il est impossible de rendre conte donc, à moins d'être illisible et de jouir d'un traitement de texte plus élaboré que le mien, il est impossible de rendre conte donc de l'apparition simultanée de thèmes de réflexion matinaux inopinés. Je ne m'attarderai pas sur le fait que j'aurais préféré garder la tête vide encore un bon moment et je mettrai enfin par écrit ce qui force mes neurones, ou du moins ce qu'il en reste, à établir des connexions.

La quantité d'alcool ingérée hier soir a été absolument colossale, je n'avais tout simplement jamais bu autant, même au Japon. Je pisse à présent depuis deux minutes trente minimum et la pression est toujours bonne.

La couleur de ma bite (les traces noires, ce n'est pas de la merde, ce qui étrangement, m'aurait pourtant rassuré).

Une voix féminine dit : "Hallo, gut geschlafen ? Willst du ein Kaffe?"

Toutes ces informations, ces considérations pratiques, le souci de devoir formuler une phrase en allemand, tout cela en même temps, après trois petites heures de sommeil, c'est vraiment beaucoup trop.
Un spasme incontrôlable secoue mon épaule droite et désaxe soudain tout mon corps. Découragé, je n'ai pas la force de ramener mon jet d'urine à l'intérieur du pot et je finis de pisser sur mon pied droit avec, je le souhaite sincèrement, une sorte d'élégance naturelle et décalée.


Rester con, c'est boire suffisamment pour avoir ce genre de surprise au petit matin.



Par Solal Aronowicz - Publié dans : journal d'un con - Communauté : Agora
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Samedi 6 septembre 2008 6 06 /09 /2008 10:41


Dieu / X, une - la brèche
acrylique sur toile (n. 35), 70 X 100
février 2008



Par Solal Aronowicz - Publié dans : toiles - Communauté : Utopia
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Samedi 6 septembre 2008 6 06 /09 /2008 02:57


Autel sacré de puissance magnifique et, reconnaissons-le, païen

Bon, disons-le, je crois aux forces primaires, mais Dieu est trop conceptuel pour moi , il me faut du concret, par exemple une bédé de Matt Wagner (je mijote cette image depuis le début, mais bien sûr, elle jaillit au plus mauvais moment, je titube, il est terriblement tôt, pas le top, mais ma foi en lui et sa puissance presque sans limite demeure intacte. Ceci dit dit, je reviendrai sans doute sur les événements de cette nuit).

Autel brutal de force et de croyance contemporaine  et néanmoins personnelle


Par Solal Aronowicz - Publié dans : images - Communauté : Utopia
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Vendredi 5 septembre 2008 5 05 /09 /2008 06:00


les Gardiens du Gouffre (le pays secret)
acrylique sur toile (n. 12), 30 X 30
octobre 2007



Par Solal Aronowicz - Publié dans : toiles - Communauté : Utopia
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Jeudi 4 septembre 2008 4 04 /09 /2008 06:00
Alexandra était morte depuis plus de trois semaines maintenant et à cause de retards administratifs inexpliqués, on ne l'enterrait que ce soir dans un coin reculé et mal entretenu du cimetière.
Malgré tous les efforts de l'agence de pompes funèbres, une odeur sur laquelle on ne pouvait entretenir aucun doute montait de la fosse et léchait nos visages livides. Les nuques parfumées des femmes se pliaient sous cette caresse troublante. Les hommes redressaient imperceptiblement la tête comme pour s'élever au-dessus de cet effleurement délicat et nauséabond.
J'étais néanmoins convaincu que certains d'entre eux bandaient dans leurs pantalons noirs et trop serrés.
Pour ma part, je fermais les yeux et je respirais le plus lentement possible comme pour aspirer cette effluve morbide, mon dernier contact avec elle.

Il était tard, étonnament tard pour une telle cérémonie. Le ciel pleuvait des gouttes lourdes et froides, il ferait bientôt nuit. Une obscurité épaisse et poisseuse pesait sur nos épaules trempées par cette eau sale et par un chagrin, du moins en ce qui me concernait, impossible à exprimer.
Nous étions tous droits et raides dans nos costumes sombres qui formaient une carapace autour de notre peau toujours tendre dessous, peut-être, mais désormais insensible à toute caresse, à tout baiser. Peut-être qu'un petit nombre d'entre nous éprouvait une sorte de tristesse,  une certaine forme de regret, mais je devais être le seul à souffrir à un tel point.

J'avais été fou amoureux de ce cadavre qui descendait par saccades brusques dans ce trou  creusé à la hâte dans une terre réticente à accueillir un corps de plus. Le cercueil tapait contre les bords de glaise spongieuse et grise avec un bruit mou, assez désagréable à entendre.
J'avais été fou amoureux de cette femme et mon incapacité à verser la moindre larme m'étouffait. Pourtant pleurer m'aurait tout simplement fait du bien, ça peut sembler tellement con à écrire, mais des larmes m'auraient calmé et réconcilié avec cette immense partie de moi qui s'enfonçait dans le sol inhospitalier du cimetière sous cette pluie injuste et malvenue.
J'avais été fou amoureux d'Alexandra et de l'enfant qu'elle était sur le point de me donner. Ce petit bout d'homme ou de femme, je l'avais aimé tout de suite, sans arrière-pensée, sans amertume, mais je ne l'ai pas dit, ou pas assez clairement, sans doute.
Elle m'avait regardé d'un air confiant, le test était posé comme un tout petit navire blanc entre nous deux, mais je ne lui avais montré qu'un visage soucieux, traversé par des questions d'ordre pratique, un front lourd et barré, un regard étroit et distant.
L'avais-je seulement prise dans mes bras et félicitée?
Lui avais-je seulement dit merci ?
Lui avais-je seulement dit à quel point cette naissance à venir m'ouvrait le coeur et dilatait ma poitrine à l'image de celle d'un héros des temps passés ?
De nos jours, les héros sont en général plus fuyants que moi, mais je ne suis de toute façon pas un héros, je ne suis même plus sûr d'être un homme.
J'ai reculé de quelques pas et je me suis recroquevillé, sur la défensive.

Plus tard dans la soirée, je devais sans doute regarder le grand journal chez moi, elle s'est enfoncé le test de grossesse dans la bouche jusqu'à l'étouffement. Elle  est morte asphyxiée dans ses vomissures, à la salle de bains, sous le lavabo. Deux acteurs français parlaient de leur film sur un couple homosexuel qui veut adopter, comme d'habitude, le ton était était léger tout en restant accrocheur, le stress dû à la suffocation a  rapidement provoqué une fausse couche, bref c'est une émission que j'aime bien, le carrelage blanc était couvert de sang, de déjections, de pertes et en ce qui me concerne, je me suis couché vers 22h30.

J'étais donc le seul à savoir qu'on enterrait deux corps l'un dans l'autre.

Sa mère était effondrée de l'autre côté de la fosse. Depuis de longues minutes, elle hurlait un cri grave, sourd et continu sans reprendre sa respiration. Sa plainte semblait faire partie de la pluie qui tombait avec une sorte de rage définitive.
Son père était absolument figé, comme enfoncé dans le sol du cimetière, les pieds  plantés dans vingt centimètres d'eau brunâtre, immobile tel un arbre complètement sec, mort pour de bon. Son regard s'était peu à peu voilé. Il regardait quelque chose d'autre, ailleurs, comme derrière des vitres épaisses.
Malgré tout ému par ce spectacle, je pensais à la belle économie qu'ils avaient réalisée. Deux funérailles, de nos jours, ce n'est pas donné et puis, même pour les enfants morts sans être nés, on se sent obligé de prendre le service maximum, de convoquer, à grands renforts de faire-part en papier brioché, voire gaufré, la plus grande tristesse possible. En général, on est assez déçu.

Devant nous, un prêtre bâclait une série de gestes codifiés il y a longtemps.

Pour la plupart, nous ne comprenions pas bien le sens de ce qui se passait devant nos yeux fatigués.

Le cercueil ne cessait pas de descendre dans la terre qui se remplissait d'eau  sans arrêt. Arrivait le moment où il flotterait dans cette fosse, comme un gros bateau dans une mer  trop exiguë, et où il faudrait le saborder à coups de pelle mécanique.
La nuit était désormais si noire si dense si obsédante qu'il était impossible de distinguer les tombes qui nous entouraient.
Nous étions tous parfaitement seuls dans cet immense cimetière dont il serait à présent sans doute impossible de trouver la sortie.
Mon coeur se déchirait dans ma poitrine, mais je ne versais pas une larme sur ces cadavres dans leur étui de bois orné d'anses en étain de qualité assez moyenne.

Isolé, sec, au milieu de ces gens inconnus et figés, assommé par un accablement indicible, étouffé par une angoisse sourde, sous ce ciel écrasant comme une énorme dalle de granit,  il n'y avait plus rien à faire, plus rien à tenter, plus rien à espérer, j'entrais, avec le reste de ma vie sur le dos, dans une longue nuit qui me verrait ruisseler jusqu'à l'effacement dans ce cimetière en compagnie de morts sous mes pieds trempés.




Par Solal Aronowicz - Publié dans : journal d'un con - Communauté : Agora
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Mercredi 3 septembre 2008 3 03 /09 /2008 01:15


RaGnaroK
acrylique sur toile (n. 48,1), 60 X 80
juillet 2008



Par Solal Aronowicz - Publié dans : toiles - Communauté : Utopia
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Mardi 2 septembre 2008 2 02 /09 /2008 06:00
Ne supportant plus le contact douteux de cet étrange vêtement de latex sur mon gland, d'un geste téméraire, un poil théâtral, il faut bien le reconnaître, je l'arrachai et le balançai à travers la pièce.
J'eus à peine le temps de le voir parcourir une courbe d'une grande pureté et de l'entendre se recevoir avec un claquement au coin d'un livre, Proust sans doute, que déjà, ardeur et sensations retrouvées, la bave aux lèvres et l'oeil canin, je me remettais à la tâche avec force saillies viriles :
- Qui t'a déjà baisée comme ça, hein ? personne, hein ? personne, je te dis, personne !-
et force mouvements sporadiques du bassin appropriés.


Or, bien qu'étant un habitué des lieux, par ma faute, ils étaient en l'occurrence habités par des créatures microscopiques et néfastes... Bref des salopards de champignons quoi, petits, mais brutaux.
Ma partenaire, (mais jusqu'où ira sa mansuétude avec moi ? si un jour, elle tourne casaque et devient aussi rancunière qu'elle est compréhensive, je suis tout simplement un homme mort), ma partenaire donc, tendrement, me conseille de me récurer comme il se doit au plus vite, sinon je devrai à mon tour sacrifier au rite de la crème spéciale (choisir la pharmacienne avec beaucoup, beaucoup de précision et de préférence loin de la maison et loin du travail).

Voilà donc comment on se retrouve, le membre pendant dans le lavabo, à s'asperger généreusement d'after shave et à frictionner (c'est écrit dans la notice,) mâchoire crispée, l'oeil déjà moins canin (surtout ne pas négliger le pourtour de la couronne), pour buter tous ces petits enculés et garder la verge propre.

J'avais d'ailleurs reçu la dite lotion pour la fête des pères...


L'HUILE ESSENTIELLE DE CADE, BOIS (...) PRECIEUX PROVENCAL, EST ASSAINISSANTE (...) ET REVIGORANTE

Ceci est sans doute mon texte le plus con... jusque là.


Par Solal Aronowicz - Publié dans : aphorismes - Communauté : bons à rien mauvais en tout
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Lundi 1 septembre 2008 1 01 /09 /2008 15:49


Pour rester dans le sujet, voici un prolongement de la toile de ce matin.
J'ai en effet réussi à envoyer un cartographe-pélerin dans la zone secrète se trouvant derrière mon regard, il en a ramené cette vision de la lisière.



Par Solal Aronowicz - Publié dans : images - Communauté : Utopia
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Lundi 1 septembre 2008 1 01 /09 /2008 06:40

Colonne, est-elle un dieu elle aussi ?
acrylique sur toile (n. 47) 60 X 80
juillet 2008




Par Solal Aronowicz - Publié dans : toiles - Communauté : Utopia
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Dimanche 31 août 2008 7 31 /08 /2008 09:20
On dit que les voyages forment la jeunesse et qu'il est bon de partir à la rencontre d'autres terres pour se dessiller le regard et devenir un humain.

Je crois, moi, que le monde est le même partout et qu'il ne sert à rien de voyager. Où qu'on aille, on se retrouve aux mêmes endroits, avec les mêmes personnes, à boire les mêmes cocktails, à échanger les mêmes propos vides de sens, à hocher la tête avec cet air de gravité désinvolte et ce rire détaché.
En définitive, tous les voyages nous conduisent à fermer les yeux avec une force incroyable pour surtout ne rien voir des hauts plateaux d'Ethiopie, de l'infinie pureté du Ryoan-Ji ou de l'atmosphère lourde et mystique de la cathédrale Kazan.

Pour vraiment entrer en voyage, il faut ce décrochement intérieur, cette rupture entre soi et soi, qui ouvre une brèche et laisse entrer ce qui n'est pas nous, ce qui va nous changer et nous entraîner sur le chemin qui conduit à une autre possibilité de nous-même.
Pour parvenir à ce degré d'ouverture, il faut une bonne dose d'abandon et un vrai sacrifice.

J'ai en effet beaucoup voyagé, j'ai vu bien des pays, mais lorsque je rentrais chez moi, je me rendais bien compte que la poussière soulevée par la route se déposait sur ma peau, pas derrière le regard. Je restais propre et inchangé. Invariablement, je demeurais le même, barricadé dans ma carapace.

Hier soir toutefois, je suis sorti pour acheter quelques bières. Il était onze heures du soir et seul l'épicier indien du coin de la place était encore ouvert. Je suis rapidement descendu sans prendre la peine de m'habiller vraiment, en nus-pieds et training, prêt à me précipiter sans trop regarder autour de moi et à ramener ces bières au plus vite pour les mettre au frais.

Or, arrivé sur l'esplanade de dalles blanches qui s'étale devant mon immeuble, j'ai soudain éprouvé une sensation étrange, un peu comme lorsqu'on sort d'un avion, après un long voyage avec air conditionné, pour débarquer en Afrique. A peine a-t-on mis un pied hors de la carlingue qu'on sent le poids énorme, chaud, poisseux, charriant des odeurs nouvelles,  chargé de forces en harmonie avec la terre et les ancêtres, de l'air qui pèse sur nos épaules d'Européen accoutumé à des climats plus commodes, moins contrastés.
Il devient difficile d'avancer. Après plusieurs respirations profondes, comme pour mieux répartir la pression à l'intérieur de soi, on effectue enfin quelques pas précautionneux sur ce sol qui demande une vraie adaptation.

Or donc, moi qui voulais me hâter et pensais traverser au plus vite ce lieu par lequel je passe plusieurs fois par jour, je me suis retrouvé empêtré dans l'air même qui flottait sur la place. Je ne pouvais quasiment plus avancer et au bout de quelques pas, je me retrouvai épuisé, à genoux sur le sol, couvert de transpiration.
Des odeurs étranges s'infiltraient en moi et formaient des bulles sous ma peau soudain sans cesse caressée par des sensations inquiétantes.  Je me contraignis à respirer calmement, je passai lentement les mains sur mon visage et écarquillai les yeux pour mieux distinguer ce qui m'entourait.

L'horloge située au bout de la place m'indiquait qu'il était trois heures du matin et non pas onze heures comme je le croyais. J'avais pourtant bien regardé la pendule de la cuisine avant de sortir. Où est-ce que tout ce temps avait passé ? Ces quatre heures séparant ma cuisine de la place ? Dans les escaliers ? Sur quel palier alors ? Ailleurs ?
Un forme surgit rapidement dans mon champ de vision et mit fin à toute spéculation.
C'était ce vieux comédien, un ancien clown, je crois, qui faisait généralement la manche en bas de chez moi. Vautré sur un banc, il chantait parfois d'étonnantes mélopées en amarique ou en pachtoune.
- Toi, connard, me dit-il, toi, je vais je vais te faire un cadeau. Tu vois, ça fait longtemps qu'on est voisin, mais jamais tu ne m'as invité à prendre un verre, ou bien ramené un petit souvenir d'un de tes nombreux voyages. Malgré tout, je t'aime bien, les cons dans ton genre, que veux- tu, ça me touche. Alors voilà, voilà ce qui va se passer, voilà ce que je te propose. De toutes tes tribulations autour du globe, moi je dis que tu n'as rien vu, et, et, sur ces sujets là, je ne me trompe pas. En fait, tu en as trop vu sans rien vraiment regarder. Moi, au contraire, ce sont les aléas de la vie à la belle étoile, je suis en train de perdre la vue dans l'oeil droit, un glaucome malin, que veux-tu... Alors voilà ce qu'on va faire. Je vais prendre le tien, puisque de toute façon, tu ne t'en sers pas bien et toi, en échange, tu vas recevoir, comme tu l'as constaté, le moment et l'atmosphère sont favorables à un peu de magie antique, tu vas recevoir le don d'Autre Vision... Eh oui, l'Autre Vision, grand don, grand pouvoir! Bien des voyageurs l'ont cherchée partout, dans tous les pays, sur tous les continents, sans la trouver. Mais toi, cadeau, voilà. Ah tu ne veux pas, tu veux garder ton oeil et rester à la surface des choses ? Mais je m'en fous, moi, de ce que tu veux.
 
D'un geste rapide et précis, utilisant ses doigts comme des pinces, il m'arracha l'oeil droit, ce qui produisit un son répugnant, visqueux. Le nerf optique se décolla en déchirant des tissus à l'intérieur de mon crâne.
La douleur ne vint pas tout de suite, mais soudain elle monta et se mit à scier ma tête dans un mouvement lancinant. Je posai mon front sur le sol en priant pour que la fraîcheur des dalles apaise mon supplice.
Au bout d'une heure, j'avais suffisamment récupéré pour remonter chez moi, titubant, tâtonnant, me heurtant à des obstacles jusque là invisibles, laissant une trace sanglante derrière moi.

Je fermai la porte de mon appartement avec précautions, comme si je pouvais encore me protéger, alors que la blessure était en moi, sans doute définitivement Je crois même que je bloquai une chaise obliquement sous le verrou, puis j'empruntai le long couloir qui mène à la cuisine et là, la fatigue, l'angoisse, la douleur eurent à nouveau raison de moi.
Je m'écroulai comme un paquet de chiffons trempés sur le vieux kilim noir et rouge posé sous la table et coulai peu à peu dans une position étrange, le corps en diagonale, tordu dans plusieurs directions à la fois, la tête tournée en partie vers le plafond, mon regard, ou du moins ce qu'il en restait, filant le long du couloir pour finir contre le miroir ébréché du hall d'entrée.

Dans cette posture étrange, coincé sous la table, dans ma cuisine, un oeil en moins, étourdi par la souffrance, l'épuisement et l'inquiétude, à la frontière de la lumière froide et sèche de la lampe à suspension et de la pénombre moite du couloir, je fis un voyage incommensurable, brutal, affolant dont je ne suis revenu que trois jours plus tard, autre, éraillé, renversé à jamais.
Mon corps terriblement amaigri et mon visage transfiguré témoignent  de façon indélébile de cette errance incroyable et lointaine. Ils sont les inscriptions, les stigmates de ce périple intérieur, commencé devant chez moi et achevé sous ma table.

Désormais, je vois moins bien, et de manière générale, on me regarde d'un sale oeil. Je n'inspire pas confiance, c'est même un miracle si je peux continuer à exercer mon métier, mais je ne regrette pas cette faille faite en mon sein. Je suis ébréché sans espoir de guérison et je ne voyagerai sans doute plus jamais, c'est inutile, car je suis sans cesse en route.
Peut-être que la relation de cette blessure permettra de comprendre mon ton parfois amer...

Ceci dit, que l'on se rassure, je suis resté con, un con attentif et brisé, certes, mais un con tout de même.



Par Solal Aronowicz - Publié dans : journal d'un con - Communauté : Agora
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Samedi 30 août 2008 6 30 /08 /2008 13:53
Il peut m'arriver d'être assez sombre et de m'exprimer sur des sujets peu réjouissants d'une façon ironique, méchante et peut-être tout simplement bête.
Il est vrai qu'un lieu commun assez répandu veut que raconter le bonheur ou des choses heureuses n'est pas intéressant, voire niais.
Je crois surtout que c'est tout simplement difficile de raconter ce qui va bien, ce qui gonfle légèrement la poitrine dans un élan pur et modeste.
Je crois que j'ai adopté la posture froide et facile du commentateur acerbe, aigre, pas forcément pertinent, et, reconnaissons-le, sans doute frustré, qui consiste à dénigrer toutes les situations qui tombent sur son clavier couvert de traces d'émanations organiques variées, toutes plus ou moins répugnantes.

Toutefois, une image flotte derrière mon regard, entièrement pure, neuve et ancienne à la fois.
Je ne sais pas si c'est un rêve, une effluve de mon imagination esseulée ou le souvenir d'une vie antérieure, mais je vois cette magnifique jeune femme vêtue de blanc au bout d'un couloir sombre et bruyant. Ses cheveux bruns et dorés encadrent son visage avec un beaucoup de douceur.
Elle est grande et calme.
Elle m'attend, visiblement confiante, dans une zone de lumière vive, solaire alors que j'avance vers elle d'un pas serein.
Je m'arrête un instant pour mieux la regarder. Sa silhouette encore un peu lointaine m'inspire un respect timide, une émotion tendre et l'amorce d'un désir que je considère encore avec une certaine curiosité.
Il y a cette légère vibration, ce bourdonnement magnifique dans l'atmosphère qui annonce  comme une petite musique, une rencontre lumineuse et heureuse.

Je regarde alors en arrière pour être sûr que rien ne me retient, que je peux continuer à avancer vers cette jeune femme qui m'attend et c'est alors que je vois un petit garçon qui joue tout seul devant une affiche publicitaire pour une agence immobilière.
Il s'amuse avec une tristesse nonchalante à plier et déplier la grue d'un petit camion bleu. Une autre femme est là, derrière lui, la main posée sur sa tête. Elle se trouve à un endroit très précis et n'en bouge pas. Elle est vraiment dans une position exacte, juste, nette, indubitable.
J'hésite alors à aller plus loin et je reste dans couloir sombre et bruyant, vacillant et confus, brutalement étranglé, où que je regarde, par les remords et les doutes.

Une puissante lumière nimbe les deux côtés du couloir, mais elle n'a pas la même tonalité. En face de moi, elle est blanche et très lumineuse.
Derrière moi, elle est plus profonde, traversée de nuances complexes, orangées, trouble parfois, animée de forces contradictoires par endroits.
Tout est proche de moi, mais je dois faire un pas dans une direction ou dans une autre si je veux aller plus loin.

Rester con, c'est aussi être irrésolu dans des couloirs souterrains alors que la lumière nous attend  de tous les côtés.

Par Solal Aronowicz - Publié dans : journal d'un con - Communauté : Agora
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