On dit que les voyages forment la jeunesse et qu'il est bon de partir à la rencontre d'autres terres pour se dessiller le regard et devenir un
humain.
Je crois, moi, que le monde est le même partout et qu'il ne sert à rien de voyager. Où qu'on aille, on se retrouve aux mêmes
endroits, avec les mêmes personnes, à boire les mêmes cocktails, à échanger les mêmes propos vides de sens, à hocher la tête avec cet air de gravité désinvolte et ce rire détaché.
En définitive, tous les voyages nous conduisent à fermer les yeux avec une force incroyable pour surtout ne rien voir des hauts plateaux d'Ethiopie, de l'infinie pureté du Ryoan-Ji ou de
l'atmosphère lourde et mystique de la cathédrale Kazan.
Pour vraiment entrer en voyage, il faut ce décrochement intérieur, cette rupture entre soi et soi, qui ouvre une brèche et laisse
entrer ce qui n'est pas nous, ce qui va nous changer et nous entraîner sur le chemin qui conduit à une autre possibilité de nous-même.
Pour parvenir à ce degré d'ouverture, il faut une bonne dose d'abandon et un vrai sacrifice.
J'ai en effet beaucoup voyagé, j'ai vu bien des pays, mais lorsque je rentrais chez moi, je me rendais bien compte que la poussière soulevée par la route se déposait sur ma peau, pas derrière le
regard. Je restais propre et inchangé. Invariablement, je demeurais le même, barricadé dans ma carapace.
Hier soir toutefois, je suis sorti pour acheter quelques bières. Il était onze heures du soir et seul l'épicier indien du coin de la place était encore ouvert. Je suis rapidement descendu sans
prendre la peine de m'habiller vraiment, en nus-pieds et training, prêt à me précipiter sans trop regarder autour de moi et à ramener ces bières au plus vite pour les mettre au frais.
Or, arrivé sur l'esplanade de dalles blanches qui s'étale devant mon immeuble, j'ai soudain éprouvé une sensation étrange, un peu comme lorsqu'on sort d'un avion, après un long voyage avec air
conditionné, pour débarquer en Afrique. A peine a-t-on mis un pied hors de la carlingue qu'on sent le poids énorme, chaud, poisseux, charriant des odeurs nouvelles, chargé de forces en
harmonie avec la terre et les ancêtres, de l'air qui pèse sur nos épaules d'Européen accoutumé à des climats plus commodes, moins contrastés.
Il devient difficile d'avancer. Après plusieurs respirations profondes, comme pour mieux répartir la pression à l'intérieur de soi, on effectue enfin quelques pas précautionneux sur ce sol qui
demande une vraie adaptation.
Or donc, moi qui voulais me hâter et pensais traverser au plus vite ce lieu par lequel je passe plusieurs fois par jour, je me suis retrouvé empêtré dans l'air même qui flottait sur la place. Je
ne pouvais quasiment plus avancer et au bout de quelques pas, je me retrouvai épuisé, à genoux sur le sol, couvert de transpiration.
Des odeurs étranges s'infiltraient en moi et formaient des bulles sous ma peau soudain sans cesse caressée par des sensations inquiétantes. Je me contraignis à respirer calmement, je passai
lentement les mains sur mon visage et écarquillai les yeux pour mieux distinguer ce qui m'entourait.
L'horloge située au bout de la place m'indiquait qu'il était trois heures du matin et non pas onze heures comme je le croyais. J'avais pourtant bien regardé la pendule de la cuisine avant de
sortir. Où est-ce que tout ce temps avait passé ? Ces quatre heures séparant ma cuisine de la place ? Dans les escaliers ? Sur quel palier alors ? Ailleurs ?
Un forme surgit rapidement dans mon champ de vision et mit fin à toute spéculation.
C'était ce vieux comédien, un ancien clown, je crois, qui faisait généralement la manche en bas de chez moi. Vautré sur un banc, il chantait parfois d'étonnantes mélopées en amarique ou en
pachtoune.
- Toi, connard, me dit-il, toi, je vais je vais te faire un cadeau. Tu vois, ça fait longtemps qu'on est voisin, mais jamais tu ne m'as invité à prendre un verre, ou bien ramené un petit souvenir
d'un de tes nombreux voyages. Malgré tout, je t'aime bien, les cons dans ton genre, que veux- tu, ça me touche. Alors voilà, voilà ce qui va se passer, voilà ce que je te propose. De toutes tes
tribulations autour du globe, moi je dis que tu n'as rien vu, et, et, sur ces sujets là, je ne me trompe pas. En fait, tu en as trop vu sans rien vraiment regarder. Moi, au contraire, ce sont les
aléas de la vie à la belle étoile, je suis en train de perdre la vue dans l'oeil droit, un glaucome malin, que veux-tu... Alors voilà ce qu'on va faire. Je vais prendre le tien, puisque de toute
façon, tu ne t'en sers pas bien et toi, en échange, tu vas recevoir, comme tu l'as constaté, le moment et l'atmosphère sont favorables à un peu de magie antique, tu vas recevoir le don d'Autre
Vision... Eh oui, l'Autre Vision, grand don, grand pouvoir! Bien des voyageurs l'ont cherchée partout, dans tous les pays, sur tous les continents, sans la trouver. Mais toi, cadeau, voilà. Ah tu
ne veux pas, tu veux garder ton oeil et rester à la surface des choses ? Mais je m'en fous, moi, de ce que tu veux.
D'un geste rapide et précis, utilisant ses doigts comme des pinces, il m'arracha l'oeil droit, ce qui produisit un son répugnant, visqueux. Le nerf optique se décolla en déchirant des tissus à
l'intérieur de mon crâne.
La douleur ne vint pas tout de suite, mais soudain elle monta et se mit à scier ma tête dans un mouvement lancinant. Je posai mon front sur le sol en priant pour que la fraîcheur des dalles
apaise mon supplice.
Au bout d'une heure, j'avais suffisamment récupéré pour remonter chez moi, titubant, tâtonnant, me heurtant à des obstacles jusque là invisibles, laissant une trace sanglante derrière moi.
Je fermai la porte de mon appartement avec précautions, comme si je pouvais encore me protéger, alors que la blessure était en moi, sans doute définitivement Je crois même que je bloquai une
chaise obliquement sous le verrou, puis j'empruntai le long couloir qui mène à la cuisine et là, la fatigue, l'angoisse, la douleur eurent à nouveau raison de moi.
Je m'écroulai comme un paquet de chiffons trempés sur le vieux kilim noir et rouge posé sous la table et coulai peu à peu dans une position étrange, le corps en diagonale, tordu dans plusieurs
directions à la fois, la tête tournée en partie vers le plafond, mon regard, ou du moins ce qu'il en restait, filant le long du couloir pour finir contre le miroir ébréché du hall d'entrée.
Dans cette posture étrange, coincé sous la table, dans ma cuisine, un oeil en moins, étourdi par la souffrance, l'épuisement et l'inquiétude, à la frontière de la lumière froide et sèche de la
lampe à suspension et de la pénombre moite du couloir, je fis un voyage incommensurable, brutal, affolant dont je ne suis revenu que trois jours plus tard, autre, éraillé, renversé à jamais.
Mon corps terriblement amaigri et mon visage transfiguré témoignent de façon indélébile de cette errance incroyable et lointaine. Ils sont les inscriptions, les stigmates de ce périple
intérieur, commencé devant chez moi et achevé sous ma table.
Désormais, je vois moins bien, et de manière générale, on me regarde d'un sale oeil. Je n'inspire pas confiance, c'est même un miracle si je peux continuer à exercer mon métier, mais je ne
regrette pas cette faille faite en mon sein. Je suis ébréché sans espoir de guérison et je ne voyagerai sans doute plus jamais, c'est inutile, car je suis sans cesse en route.
Peut-être que la relation de cette blessure permettra de comprendre mon ton parfois amer...
Ceci dit, que l'on se rassure, je suis resté con, un con attentif et brisé, certes, mais un con tout de même.
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