Mardi 21 octobre 2008
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06:00
Nous traversions tous les trois un petit parc aménagé à l'anglaise, Alexandre courait devant, ramassait des branches,
faisait voler les feuilles mortes à coups de pieds, parfois, il se tournait vers nous, un sourire magnifique illuminant son petit visage, il nous attendait un peu, trépignant sur place, puis, dès
que nous étions arrivés à sa hauteur, il repartait dans sa course.
Nous marchions lentement, comme des personnes un peu plus âgées que nous l'étions en réalité, ou alors comme des gens fatigués après un repas trop copieux, une fête trop longue.
Nous marchions lentement, mais pas tout à fait à la même hauteur. Un certain décalage, très net à dire vrai, nous séparait.
A bonne distance toutefois, nous pouvions faire illusion.
Nous échangions peu de paroles.
Au bout du parc, une sorte de petit bois formait comme un îlot un peu plus sauvage dans ce parc entouré d'immeubles résidentiels cossus. Alexandre s'est précipité le long d'un chemin sinueux qui
conduisait au coeur de cette esquisse de forêt.
Je l'ai suivi plus calmement, prenant garde à ma jambe traînante, et je l'ai rejoint au milieu des ces arbres aux troncs épais et à l'écorce parcourue de fissures larges comme la paume de la
main. Lorsqu'on ne voit que d'un oeil, on est particulièrement prudent dans un tel milieu, truffé d'obstacles éventuels. Je me suis arrêté. Une odeur particulière, fraîche et humide, montait du
sol couvert de branchages secs. Mon coeur battait lentement, avec sérénité.
Alexandre nous appelait de sa petite voix confiante et joyeuse.
Je l'ai pris dans mes bras et je l'ai embrassé sur le nez, comme à mon habitude. Hissé à hauteur de mon visage, il s'est mis à jouer en tirant sur mes joues hérissées par un début de barbe.
Au sein de cette ébauche de forêt, la proposition d'un bonheur tiède respirait en silence.
Depuis l'endroit où nous nous tenions, je distinguais la silhouette de Pénélope. Les ombres de ce minuscule sous-bois et certaines branches tordues prêtaient à son corps une forme étrange,
fantastique, tentaculaire.
D'abord hésitante, par crainte de salir ses bottes pourvues de talons hauts, elle s'est finalement approchée de nous et c'est une jolie femme, blonde aux yeux verts, qui nous a rejoint au centre
d'un trio d'immenses marronniers aux troncs bien droits.
Alors que nous étions là, mère, père et fils, ensemble dans ce petit parc tranquille, je me suis demandé, alors que le jour baissait, pourquoi je ne rentrerais pas
avec eux pour ne plus les quitter.
Je me suis demandé pourquoi je rendais les choses si compliquées, quel était l'obstacle intérieur ?
Pourquoi je m'empêchais de voir grandir mon petit garçon chaque jour pour des raisons, du moins sous cette lumière assombrie par les feuilles, de moins en moins claires.
Pourquoi je me refusais à simplement me laisser aller et à accepter cet élan instinctif et venir s'échouer doucement comme une baleine épuisée dans un de ces appartements traversants et
lumineux, y organiser des repas de famille aux cours desquels mon père et moi nous parlerions de placements judicieux, des repas aux cours desquels les femmes parleraient des résidences
secondaires que nous comptions acquérir, moyennant justement des placements judicieux, des repas à l'issue desquels nous viendrions nous promener dans ce petit parc et nous verrions, le regard
satisfait et humide, Alexandre courir de plus en plus vite, puis peut-être disparaître le long d'un autre chemin tracé pour lui seul, au delà du bois.
Alors, lui envolé, à l'issue de ces repas copieux et arrosés de vins coûteux, nous regarderions le spectre de la mort avec indolence et tendresse.
Il poserait son bras squelettique sur nos épaules flasques et velléitaires et nous marcherions tous de concert, d'un pas lent et mesuré vers une issue inéluctable.
Un appel moite et profond se fait entendre. Elle se rapproche de moi. Il fait soudain plus froid. Il serait si facile et si tragique de céder, la prendre dans mes bras et dire :
"Viens, rentrons à la maison."
Sans point d'exclamation, sans effet de surprise, une affirmation pure et simple, pleine et indubitable. Elle me regarderait de son oeil lisse et sans fond, une eau noire et bourbeuse monterait
de ses entrailles, jaillirait de ses orbites et je me laisserais noyer sans lutter.
J'aimerais avoir cette abnégation qui me fait tant défaut, mais mes bras restent ballants le long de mon corps. Je regarde au-delà du petit bois.
La pression se ferait, au fur et à mesure des années, difficile à supporter, elle serait même bientôt insoutenable. Je travaillerais sans doute de plus en plus, j'obtiendrais une promotion,
j'arriverais peut-être même à la tête d'un établissement. Je pourrais alors, en toute discrétion, consacrer un budget de plus en plus important à des putes de plus en plus jeunes.
Je reviendrais néanmoins souvent dans ce petit parc dans lequel je finirais sans doute, il faut être réaliste, par violer la fille du concierge, une petite portugaise de douze ans.
Nous nous arrangerions avec ses parents en toute discrétion et nous l'enverrions dans une pension huppée à Zermatt.
Certes, j'aurais très nettement la sensation d'avoir été manipulé et l'intuition que si cette petite jouait si tard seule dans ce petit coin de forêt, c'est que sa mère avait sans doute une
stratégie bien précise en tête.
Je dis bien mère, un père n'aurait jamais fait une chose pareille, non, seules les mères sont capables de tisser de telles toiles au creux desquelles elles piègent leurs enfants et les hommes
qu'elles ne parviennent pas à cerner.
La seule incertitude dans cette trajectoire qui m'aspire est la façon dont, entre quarante-cinq et cinquante ans, je mettrai fin à mes jours, car passé un certain cap, on a plus la force de s'en
aller, de prendre un cargo et d'aller de l'autre côté du monde.
Je prends mon fils par la main et je propose à Pénélope de les raccompagner jusqu'à sa petite voiture rouge.
Rester con, c'est savoir regarder grandir son fils d'un peu plus loin, seul.
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