Un canal reculé, une lumière aveuglante, la fin, le début ?
Ecrire un commentaire - Voir les 2 commentaires
Un canal reculé, une lumière aveuglante, la fin, le début ?
J'imagine le type plutôt grand, un bon mètre quatre-vingt cinq, voire quelques doigts de plus, oui largement. La petite cinquantaine, peut-être moins, soyons généreux. Encore solide, il se tient bien droit sur ses jambes écartées, car des certitudes, il en a, il en est même rempli à dire vrai. Certes, il n'a pas le corps d'un jeune homme rompu aux arts martiaux ou gonflé en salle de musculation, mais c'est un adversaire solide, surtout pour quelqu'un qui vient d'émerger d'un long coma, d'autant plus que sa calvitie désormais plus que naissante le rend aigri, hargneux. Il ne supporte pas les types plus jeunes, les types dont le visage raconte quelque chose, les types dont on sent qu'ils plaisent aux femmes, toutes les femmes, bref, les types comme moi. Et puis un jeune type heureux, comme moi, ça, il ne peut pas l'encaisser. Il me fait mal à sa manière, depuis longtemps. En tout cas, une chose est certaine, c'est le produit taré du mélange improbable, mais au fond tellement évident d'un avocat, d'un juge et d'un directeur d'établissement scolaire.
Peu importe le contexte, de toute façon, je n'hésite pas, je rentre tout de suite dans le corps à corps et je me jette sur lui, éperonné par cette violente colère qui mijote en moi depuis bientôt deux ans, cette violente colère qui fermente en moi comme un animal pourrit au fond d'une forêt sale et abandonnée. Il m'a vu venir, bien sûr, et, au moment où mes mains se referment autour de son cou, son pied, chaussé d'un immonde écrase-merde à semelle épaisse, m'atteint en haut de la cuisse, déchirant mon pantalon, un superbe Brioni prince de Galles. La douleur est vive, physiquement et moralement s'entend, j'adore ce costume, mais je tiens bon, je serre les mains autour de sa gorge, je me cramponne et, dans un hurlement assez sauvage, il faut le reconnaître, je plante mes dents dans sa joue droite et je mords, je mords sa peau flasque et dégueulasse de toutes mes forces, je mords jusqu'à que je sente l'émail racler contre l'os et là, j'arrache.
Nous tombons tous deux à la renverse sur le sol, du carrelage gris, dur et froid. Lui, il hurle et gigote comme un porc qu'on encule avant d'égorger avec une scie bien rouillée. Il faut reconnaître que je lui ai ôté une bonne tranche d'anatomie faciale. En ce qui me concerne, je m'étouffe à moitié avec ce morceau de viande visqueux qui commence à glisser le long de mon gosier habitué à des mets plus fins. Alors que je m'extirpe péniblement cette saleté de la bouche, allez savoir pourquoi, ça colle, il se jette sur moi, animé, sans doute par la rage, la douleur et, du moins à mon avis, une brutale incompréhension, car il ne sait pas qui je suis, ce fils de chien, je n'ai pas pris le temps de me présenter, c'est vrai.
Il se jette donc sur moi et m'écrase de tout son poids. Il me prend bien vingt cinq kilos et me coince habilement contre le battant du chiotte. Nous sommes dans des toilettes, une fois de plus, mais cette fois, j'entends bien ne pas me faire rosser, ni finir dans une mare de pisse. Lui, il éructe de façon inintelligible (visiblement, on s'exprime moins clairement avec une joue en moins), il semble aux portes de la folie, ses yeux révulsés tournent dans leurs orbites et il bave:
-Maist'esquiconnarddesalemaladedefilsdeputejevaisbutertagueuledetarésalecon maist'esquit'esqui?
-Qui je suis ? Je suis ta dernière mauvaise rencontre fils de chien. Tu vas payer pour ce que tu m'as fait, tu vas payer pour ce que tu as écrit et ce que tu n'as pas écrit, tu payer pour ce que tu es et ça va te coûter cher.
Ceci étant, malgré une différence certaine au niveau de la ponctuation, je dois reconnaître que je suis loin d'être tout à fait serein, je suis même passablement énervé. D'un mouvement brusque des reins, je décale mes hanches, me libérant en partie de son poids et le faisant glisser sur le côté, je lui bloque la tête avec le coude en appuyant dans le creux sanguinolent qu'a laissé sa joue. Il hurle, il sent la fin venir et il ne se trompe pas. De ma main libre, je sors mon couteau corse à cran d'arrêt. Fin, pointu, très aiguisé, il remplit parfaitement son office. Sa lame tranchante aux reflets chatoyant rentre dans son cou comme dans un gigot après huit heures de cuisson lente, presque sans effort, un vrai plaisir. Lentement, mon regard vissé dans le sien, je lui sectionne la carotide et je le lâche.
Le sang jaillit vraiment comme un geyser et constelle le plafond pour retomber en petite pluie chaude. Je baigne mon visage dans cette ondée plutôt agréable et je regarde mourir ma première victime qui se débat de plus en plus mollement dans une mare noirâtre, visqueuse, qui se mélange à la poussière et aux détritus qui jonchent le sol de ces toilettes inconnues, formant peu à peu une croûte noirâtre. Il crève lentement, en râlant, et je ne parviens pas à dire si c'est la perte de sang ou la morve sanguinolente obstruant ses voies respiratoires qui le tue, cet immonde fils de chien.
Finalement, du moins en ce qui me concerne, la vengeance est un plat qui se mange tiède, tout cela devait bien finir par arriver, ça commençait même à se faire attendre, et rester con, c'est savoir le savourer jusqu'à la dernière goutte.
Phares lointains, lignes, cadres, traces...
Vagues de lumièreS, glissement nocturne.
Des barques bien alignées, une église au loin : un attentat radical est possible aussi ou alors rêver.
La Porte blanche qui mène au... enfin... il suffirait d'ouvrir.
Un canal, des palaces, bien des possibilités...
Une épaisse fumée noirâtre jaillit soudain d'une sorte de bouche couronnée de chicots qui venait de se former à la surface de l'énorme bulle de haine et de violence. Dans un souffle nauséabond, elle fondit sur moi et m'enveloppa sans que j'aie pu esquisser le montre geste de défense, me coupant soudain complètement du monde, comme si j'étais d'un seul coup projeté dans une autre dimension.
Je n'entendais plus rien, je ne voyais plus rien, je ne sentais plus rien. Cette fumée maudite, poisseuse et sournoise s'infiltra à l'intérieur de moi par mes narines, par ma bouche, se glissa derrière mes globes oculaires, me pénétra par tous mes pores et aussitôt, des pensées négatives, lourdes, tristes, mauvaises et montèrent en moi, me submergeant très vite, telle une eau noire et glacée.
Je me voyais mourir, sauter de ce fameux pont, m'écraser à une vitesse folle en voiture contre un mur de pierres de taille (en aston martin DB5, tout de même), ou enfin m'ouvrir le ventre avec un couteau de cuisine japonais en maugréant d'incompréhensibles syllabes. Je mourais, je mettais fin à mes jours, je me tuais, me frappant la tête contre l'angle d'une paroi ou ingurgitant des litres d'acide citrique, me liquéfiant en miasmes putrides. Je m'ouvrais les veines dans une chambre d'hôtel miteuse, proche de la gare, la seule vraie question portant sur la nature de l'alcool que j'aurais ingurgité avant de crever, rhum ou whisky.
Dans ce délire obsédant et immonde qui me dévorait, je massacrais mon entourage aussi. Tous les miens gisaient morts et froids à mes pieds alors que le canon du Walter P99 fumait encore. Il y avait d'autres corps, un petit homme ridicule aux bras croisés sur une poitrine étroite ou une sorte de grande femme au nom masculin et au visage de seiche.
Peu à peu, cet ignoble agrégat d'idées noires, violentes, insupportables m'écrasait, étouffant le bonheur de mon retour à la vie. Je parvenais à une sorte de lisière noire et fangeuse, comme tout au fond, puis...
In extremis, je pus toutefois à m'accrocher à une image, étrange, mais réconfortante, qui monta en moi comme une bulle savon : je voyais Tania, allongée nue dans une immense chaussure, un superbe richelieu deux oeillets au cuir brun-roux, une coupe de champagne à la main. Elle riait, elle riait tellement que toute cette funeste fumée noire devint blanche, légère et pétillante. Ces volutes nouvelles me soulevèrent vers la surface et lentement, je commençai mon ascension vers le haut.
Perspectives et Lumières
La masse noirâtre, fétide et considérablement puante, il fallait bien le reconnaître, se mit à flotter mollement devant nous, au-dessus du jardin, en émettant d'étranges vibrations sourdes qui résonnaient au fond de ma poitrine, soulevant légèrement mes côtes, comprimant mon coeur qui commença à battre à coups saccadés. Assez vite, je me mis à éprouver une sorte de dégoût viscéral pour ce que je voyais et sentais. Des émotions brutales et contradictoires s'agitèrent en moi comme si on me les injectait de l'extérieur. Je dus alors me mettre à contrôler ma respiration pour ne pas me sentir mal. Inspirer, expirer, inspirer, expirer par le ventre, lentement, allonger le souffle, visualiser le trajet de l'air et le laisser trouver son rythme seul. Relâcher la musculature du visage, garder les yeux dans le vague, décrisper le front.
Kal ne bougea pas vraiment, il prit juste le briquet que lui tendait l'agent secret qui venait de nous rejoindre. Il ralluma ses cigarettes d'un geste serein, presque désinvolte, ça ne lui ressemblait pas, et en profita pour en glisser une troisième à côté des deux autres. Alors que j'esquissai un mouvement vers son épaule, mon cigare dressé entre l'index et le majeur, il m'envoya un regard éloquent qui stoppa ma main en vol. Le plaisir des retrouvailles avait visiblement ses limites, il ne fallait pas exagérer.
Je saisis donc à mon tour le briquet laqué rouge et rendit peu à peu vie à ma vitole par le feu, lui qui purifie tout. La fumée me remit aussitôt d'aplomb et je fus bientôt en mesure de regarder en face l'espèce de trou noir nauséabond qui continuait de flotter à quelques mètres de nous, sorte de boule filandreuse de gras, d'organes et d'émotions violentes refoulées ouverte sur une dimension négative, primitive et inverse. Des cris sauvages, des hurlements de hyènes, des vociférations de cannibales affamés en jaillissaient par flots saccadés, puis des sortes d'ordres répétitifs braillés dans une sorte d'allemand médiéval, puis des pleurs, des plaintes, des menaces, du chantage enfin, dans un long murmure obsédant, lancinant, puis peu à peu inaudible. Kal pencha sa masse immense vers moi et murmura :
- Si tu veux mon avis, mon cher Solal, c'est pour toi, tu n'as pas fini, tu es peut-être même mal parti, enfin, c'est à toi de voir. Ca a même l'air d'avoir évolué...salement, même...
- Ouais, je viens de me réveiller, j'estime que tout cela n'est pas très, très fair-play, on pourrait me laisser le temps d'émerger avant de revenir aux affaires, fis-je, désabusé, que je voie un peu où j'en suis, en envoyant une bouffée agressive en direction de la chose vociférante et négative surgie d'on ne sait où, à dire vrai. Et puis comment, m'avait-on retrouvé?
- Fair-play, tu veux rire mon vieux, ricana l'agent secret en rajustant sa pochette de poitrine, mais tu sais bien que ce que tu appelles "les affaires" n'attend pas. Après tout, tu avais eu l'occasion de régler une partie du problème à Berlin, si mes souvenirs sont bons, non ? Mais voilà, tu as préféré te tourner vers le bouddhisme, alors après, il ne faut pas venir te plaindre, du moins, c'est mon avis.
Un ange passa, repassa, passa à nouveau, puis se posa dans un coin éloigné de la véranda, écarta tranquillement un des pans de son pagne taille basse, et pissa discrètement sur bonsaï.
- ...Tu as ton Walter PPK sur toi ? fis-je sourdement.
- Walter P99, il faut suivre s'il te plaît. Je suis vieux, certes, il faut bien l'admettre, mais je me modernise, je reste dans le vent. Polymère, crosse moulée à ma main, 16 cartouches, oui, je l'ai, tu veux te faire plaisir ? Un petit carton ?
- Je ne pense pas que la violence puisse résoudre quoi que ce soit dans cette affaire-là, intervint Kal d'un ton morne en envoyant sentencieusement une triple bouffée au ciel. Je pense qu'il faut faire face avec des paroles apaisantes et laisser les émotions de côté. En cas de conflit, les émotions ne mènent à rien, en tout cas, c'est ce que je pense. Tu es assez heureux dans ta vie, mon cher Solal, pour te confronter à ce qui te déplaît dans le calme et la paix.
- Voilà qui est délicieusement paradoxal, se confronter dans la paix, c'est charmant, mignon, j'adore. Depuis la chute du mur, on aura vraiment tout entendu, railla l'anglais. Prends mon Walter P99, mon vieux et fais-toi du bien, c'est ça la détente... Appuie sur la gâchette tranquillement, le coeur serein, dans la paix, tu verras, ça vaut le coup.
Pendant notre conversation, ou plutôt, notre semblant de conversation, la boule de haine noirâtre avait augmenté de volume et s'était rapprochée de nous. Kal se leva, l'agent secret sortit son arme et quant à moi, je ne savais pas trop quoi faire.
Rester con, c'est se demander si la violence est une solution.
Nouveau lieu : nouvelles perspectives
Retour en ville !
Je me tournai vers le couloir qui débouchait sur la pièce dans laquelle je me tenais. Kal- El, le héros en rouge et bleu, notre protecteur, notre dieu vivant pour certains, de plus en plus nombreux d'ailleurs, immense, massif, puissant, énorme, remplissait quasiment tout mon champ de vision. Je dus prendre du recul pour le voir en entier. Il prenait tellement de place que la lumière du jour semblait se retirer, intimidée, devant lui. Il penchait la tête pour ne pas toucher le plafond de bois ancien. Son costume, troué et rapiécé en plusieurs endroits, était encore plus sombre que la dernière fois, presque noir, et son visage semblait lourd de fatigue, de tristesse et de résignation. Il fit deux pas hésitants dans ma direction, mais me tendit sa main de la taille d'une raquette de tennis dans un geste généreux. L'énergie qui émanait de sa poigne était à la fois sourde, inquiétante et sans limites.
- Félicitations pour ton mariage, Solal. Désolé de ne pas avoir été là, j'avais bien reçu l'invitation, mais une urgence en Asie du sud-est, volcan, tsunami, un peu comme d'habitude, des dizaines de milliers de morts, j'ai fait de mon mieux, enfin bref... tu vois. Euh, tous mes voeux de bonheur donc. Tania est contente ?
- Merci, mon vieux, merci... Oui, Tania est aux anges et moi aussi, la cérémonie était magnifique et la soirée s'est très bien passée, nous avons très très bien mangé, un gastro magnifique près de Genève, certains invités ont raconté d'étranges histoires et nous avons fait le point sur bien des choses, nous avons tenu de drôles de propos, quelques bagarres assez hautes en couleurs, mon père a cassé la gueule à une sorte de type, un certain Jean-Ber, je crois, je ne sais même pas qui l'a invité. J'ai même dansé, tiens, pour une fois. Bref, une soirée très réussie. On ne pouvait pas rêver mieux.
Je le regardai longuement bien en face, droit dans les yeux. Il semblait tellement vide et absent.
- Tu ne pourras pas porter éternellement le poids du monde, malgré toute ta force, tu le sais, non?
- Je sais, je sais, soupira-t-il en tirant nonchalamment une cigarette de son slip rouge, il reste du café ?
Il s'avança sur la véranda qui craqua dangereusement sous son poids, rota, s'assit avec difficultés, gratouilla le chat qui se prélassait au soleil et alluma sa Morland's special de son regard laser.
Il tira lentement une longue bouffée qu'il expira en volutes sinueuses et s'amusa à former de grands S gris qui s'évaporaient rapidement sous le soleil.
De mon côté, j'avais mis la main sur un joli petit humidor en cèdre laqué. Il contenait toute une série de cohiba siglo 1 sagement rangés les uns à côtés des autres. Après les avoir tâtés pour me faire une idée de leur degré d'humidification, j'en choisis un à la cape bien foncée, maduro, et je le fis rouler entre mes doigts. Il était à point et semblait n'attendre que moi. Je rejoignis Kal sur la véranda et je pris place à ses côtés. Son corps dégageait une chaleur si intense que je dus m'écarter un peu de lui pour ne pas me mettre à transpirer à son contact. Un coupe-cigare en acier au format d'une carte de crédit bondit soudain d'une des poches de mon costume. Je tranchai la vitole au milieu de sa convexité fianle, pour concentrer un peu les arômes, puis, après une brève hésitation, j'appliquai la tête de mon cigare sur l'épaule du super-héros qui déprimait à mes côtés. Il grésilla assez vite avec un entrain qui faisait plaisir à entendre. L'ambiance reprenait.
- Ben, faut pas te gêner mon gars, laissa tomber le héros d'un ton morne.
- Non, je ne vois pas de raison de me gêner. Et puis tu vois, même dépressif tu sais te rendre utile.
- Ouais, utile... fit-il en extirpant une autre cigarette de son slip rouge et en la glissant aux côtés de la première, utile, ouais.
C'est alors que, sans prévenir, tandis que cette douce matinée de retrouvailles se déroulait si bien, l'air sembla se tordre devant nous, une sorte de poche sombre et poisseuse s'ouvrit au-dessus du jardin méticuleusement ordonné, comme vomie depuis une autre dimension. Une odeur terriblement fétide, particulièrement immonde, en émergea et souffla d'un coup mon cigare qui commençait à peine à me calotter le palais.
Rester con, c'est ne pas être prêt quand l'ennemi, lui, l'est.
| Février 2012 | ||||||||||
| L | M | M | J | V | S | D | ||||
| 1 | 2 | 3 | 4 | 5 | ||||||
| 6 | 7 | 8 | 9 | 10 | 11 | 12 | ||||
| 13 | 14 | 15 | 16 | 17 | 18 | 19 | ||||
| 20 | 21 | 22 | 23 | 24 | 25 | 26 | ||||
| 27 | 28 | 29 | ||||||||
|
||||||||||
réactions choquées