journal d'un con

Vendredi 19 mars 2010 5 19 /03 /Mars /2010 07:00
- Quelqu'un n'aurait pas une peau de chamois, par hasard, non, personne ? J'ai oublié mon nécessaire à chaussures à Berlin. Non ? Vous là-bas, oui, au fond, vous portez des John Lobb, il me semble, le millésime 2009, si je ne me trompe pas, un choix qui manque singulièrement d'audace pour un homme de votre âge, du moins à mon avis, et je m'y connais, vous n'avez rien sur vous, non ? C'est fort imprudent, et fort dommage, enfin...

Solal, le menton tendu en avant, un doigt dressé, impérieux, interrogeait tout le Caffe Florian à la cantonade d'une voix forte et autoritaire, visiblement très inquiet pour ses derby santoni dont le cuir, autrefois gris taupe (avec de belles nuances de noir sur les contreforts arrières), était à présent constellé de taches d'origines variées : café, crème, sang et peau de saint liquéfiée.
Comme personne ne semblait vouloir ou pouvoir lui rendre service, Solal se contenta de mauvaise grâce de nettoyer ses souliers tant chéris avec une serviette de table et quelques gouttes d'eau minérale.
Le grand marin à l'oreille percée souriait toujours d'un air vague tout en sirotant son café à minuscules gorgées très rapides. Il tenait nonchalamment dans sa main gauche une pierre grosse comme un poing d'enfant qui renvoyait d'étranges reflets verts. Un oeil vif aurait pu y lire toute une série de signes, ou de lettres, peut-être de l'hébreu, inscrits au sein d'une sorte de pentacle, une oreille attentive aurait également pu percevoir une sorte de bourdonnement, une curieuse vibration, presqu'un chant qui en émanait, mais l'oeil de Solal, s'il était effectivement vif, avait pour l'instant d'autres sujets de préoccupation, ses santoni. Quant à ses oreilles, nul ne sait quel usage il en faisait à ce moment précis.

- Allons, laisse tomber, de toute façon, il faut qu'elles sèchent. Allons plutôt faire un tour en vaporetto avant la pluie, suggéra le marin, allez ! Tu as assez de chaussures de toute façon.
Solal suspendit son frottement appliqué avec une moue dubitative et leva les yeux.
- Euh, ouais, pourquoi pas Corto, je vais juste passer au Danieli avant pour mettre des embauchoirs dedans si ça ne te fait rien, hein, même si j'en ai en effet une quantité respectable, ce n'est pas une raison pour ne pas en prendre soin. C'est un peu mon patrimoine après tout. Je pourrai les léguer à Alexandre plus tard...
Alors qu'il levait les pieds pour vérifier une dernière fois la brillance du cuir, son regard fut soudain totalement captivé par le spectacle répugnant de la femme blonde à l'odeur pestilentielle, encore elle, qui avait léché quasiment tout ce qui restait de saint Marc. Le garçon, qui entre-temps était revenu avec du matériel de nettoyage, la regardait lui aussi, avec un certain étonnement, alors qu'elle était, la bave aux lèvres, en train de dévorer les testicules du cadavre, ultimes reliques du saint à l'apparence de lion. Repue, elle se releva lentement, tituba un instant, rota bruyamment, ce qui la remit visiblement d'aplomb et quitta les lieux sans un regard pour qui que ce soit ou quoi que ce soit.
- Quel appétit, fit le marin, et quelle piété ! Décidément, les voies du Seigneur et de ses fidèles sont parfois incompréhensibles, non ?
- Moi je pense que certaines personnes feraient n'importe quoi pour se faire remarquer, répondit Solal, surtout des choses, disons, plutôt salissantes.
Plus ou moins satisfait de l'aspect de ses chaussures, il allait enfin boire son café, qui avait  définitivement refroidi, lorsqu'un homme habillé à la mode du XVème siècle (chausses, tunique et tout le tremblement) l'interrompit et lui demanda sèchement de se lever.

- Quoi encore, c'est impossible d'avoir la paix ici.
L'homme déroula un mètre ruban et commença à mesurer Solal sous toutes ses coutures sans relever ses protestations.
- Mon nom est Andrea Verrocchio, monsieur, et je suis mandaté par les autorités vénitiennes pour ériger une statue en votre nom, et pas en votre honneur, je tiens à le préciser d'entrée de jeu, si je puis me permettre cette tournure de phrase un peu à la "va comme je te pousse".
- Et pour quelle raison, cette statue, c'est que mon café est sur le point de se transformer en glace et puis je n'ai pas que ça à foutre, monsieur le sculpteur de mes couilles, je suis en vacances, moi, mon programme est chargé, palazzo truc, palazzo machin, vous voyez, et puis il faudrait que je retrouve une sorte de pierre précieuse, alors vous voyez, votre histoire de statue...
- Inutile d'être grossier, monsieur, si ça ne tenait qu'à moi, on vous flanquerait au fond de la lagune avec des chaussures de bronze, mais hélas, ça ne tient pas qu'à moi, alors je mesure, je mesure..
- Et on va la mettre où cette statue ?
- A la place de celle que vous avez fait tomber, monsieur, à la place de la colonne de Saint Marc qui vient de s'écrouler sur la piazzetta, monsieur, une colonne en place fièrement depuis 1172, monsieur, à l'époque du doge Sebastiano Ziani, monsieur !  Elle a par ailleurs réduit en bouillie quatre personnes en tombant.
- Ah bon, des touristes au moins ?
- Des mendiants roms, monsieur.
- Parfait, c'est encore mieux. Ces gens m'insupportent, la pauvreté, ce n'est vraiment plus convenable, c'est dégueulasse, surtout de nos jours. Bon, grouillez-vous, je commande un autre café en attendant. Verrocchio, vous dites ? C'est vous qui avez coulé la statue de Bartolomeo Colleoni, celle qui est sur le campo ?
- Parfaitement, monsieur, un héros d'un autre acabit, si je puis me permettre...
- Sans doute, sans doute, finissez donc, voulez-vous...

Alors que Verrocchio mesurait son corps de héros à l'acabit de mauvais aloi, Solal se regarda longuement dans l'immense glace qui lui faisait face.
La surface patinée du miroir sembla alors réfléchir les images de façon incomplète, tronquée, presque irréelle. Le personnage désormais trois-fois-né se voyait entouré de masses énormes, pesantes, à la forme indéfinie. Noirâtres, visiblement visqueuses, elles lançaient comme de longs tentacules qui menaient une danse étrange, insidieuse, sournoise autour de la tête de Solal et parfois dans son crâne qui semblait perméable à cette sarabande de choses venues d'ailleurs. Il crut distinguer, tout au fond, derrière, une sorte de seuil qui luisait dans la pénombre, dessinant comme une porte qui ouvrait sur une noirceur épaisse, encore plus sombre et plus dense que l'obscurité elle-même. Une peur soudaine submergea brusquement Solal et lui noua la gorge, lui coupant la respiration.
Les jambes coupées, étranglé d'angoisse, il s'assit brutalement, mettant aussitôt fin à ces visions déroutantes.
Outré, le sculpteur se redressa vivement, fit claquer son mètre ruban et tourna définitivement les talons.

- Ça va, tu es tout pâle, tu veux t'allonger un instant ? Tiens ton café arrive. Essaie de le boire chaud cette fois, s'inquiéta le marin qui ne pensait qu'à filer au plus vite.

Rester con, c'est boire son café froid.

Par Solal Aronowicz - Publié dans : journal d'un con
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Vendredi 12 mars 2010 5 12 /03 /Mars /2010 07:00
Le grand corps désormais définitivement inanimé de Saint Marc l'Evangéliste gisait sur le sol constellé de verre brisé et de gâteaux éparpillés. Son visage, il y a peu rayonnant d'une puissante énergie qui semblait venir d'un monde plus harmonieux, moins agressif que le nôtre, était à présent en train de fondre comme de la vieille cire molle et se répandait sur le parquet, dont nous avons suffisamment parlé jusque là pour ne pas avoir besoin de rajouter de précisions, formant de grosses flaques poisseuses et nauséabondes où flottaient, frêles et intrigants esquifs, de délicates petites cuillères en argent et quelques sachets de sucre à l'effigie du Caffe Florian.
Un garçon à la tenue impeccable, empressé, se hâtait, efficace, en direction des locaux de service, sans doute pour revenir avec de quoi nettoyer cet étrange carnage dont le spectacle avait de quoi heurter certaines sensibilités. Alors que les conversations reprenaient peu à peu, certains touristes, à l'esprit mercantile ou dévôt, ce qui de toute façon revient au même, se risquaient à quatre pattes auprès de la dépouille du saint, exhibant, peu sûrs d'eux, il faut bien le reconnaître, des couteaux suisses ou français aux lames bien entretenues pour rogner des bouts d'ongles ou, pour les plus téméraires (ou les plus mystiques, c'est une question de point de vue), pour cisailler respectueusement, la langue légèrement sortie pour une concentration optimale, un bout de doigt, une phalange, deux à la rigueur. On aurait même vu une femme blonde, qui dégageait une odeur nauséabonde, découper sans complexe une bonne tranche de la cuisse droite du saint tombé, plus ou moins valeureusement, au combat.
Solal, quant à lui, remettait tant bien que mal un peu d'ordre dans sa tenue alors qu'on lui servait enfin son café et un petit chocolat bien mérité.

- Quand même, le coup du crachat, je ne suis pas puritain ni spécialement croyant, mais quand même, c'est un peu osé. Tu ne trouves pas ?
Le grand marin à l'oreille percée et à l'air détaché lui jetait un regard presque peiné.
- Ecoute, Corto, commença Solal tout en renouant ses laçets en prenant la précaution, pour pallier à son énervement encore tangible, de ne pas forcer sur les oeillets...

Un terrible bruit de chute interrompit brutalement leur conversation et, comme souvent après les cataclysmes, un silence lourd et angoissant pesa sur le café : plus personne ne parlait, plus personne ne bougeait. Les voleurs de reliques étaient figés dans leurs postures grotesques, toutes langues dehors et couteaux ensanglantés à la main, autour du saint à présent mort, les serveurs eux-mêmes, pourtant fort zélés, avaient suspendu leur ballet aérien de plateaux d'argent et de serviettes blanches. Seule la femme blonde à l'odeur pestilentielle continuait, certes, plus discrètement, de ronger les testicules du saint dont la tête avait désormais totalement fondu et qui, dans l'ensemble commençait à schlinguer, lui aussi, assez sérieusement. Par les hautes fenêtres du café, on voyait une brume poussiéreuse s'étendre sur la piazza.
On aurait dit, sans vraiment en prendre conscience, que quelque chose d'important mais d'indéfinissable se retirait en rampant, comme abattu, défait, de ces lieux où Solal semblait avoir remporté une victoire plus que discutable. A dire vrai, sur le moment, on aurait été bien en peine de se rendre compte des véritables conséquences de ce qui venait de se passer, surtout quand on gardait en perspective la venue prochaine, mais peut-être n'était-ce qu'une sorte d'étrange publicité, d'Agammemnon, frère de Ménélas, époux d'Hélène, sur / avec / dans / conjointement à (c'est dire si tout cela reste difficile à définir, voire hypothétique) la planète Nibiru.

Une voix angoissée jaillit soudain : "la colonna di San Marco è caduta su la piazza,  ! La colonna di Marco è caduta ! Siamo disgraziati !!"

- Oui, vraiment, continua le marin, des fois, je trouve que tu exagères un peu.
Solal, après un instant d'hésitation, haussa les épaules et continua de lacer ses santoni gris taupe avec des gestes mesurés et précis, surtout, ne pas contraindre le cuir, au grand jamais !

Rester con, c'est aussi ne pas se remettre en question et faire tomber de vénérables colonnes.

Par Solal Aronowicz - Publié dans : journal d'un con
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Vendredi 5 mars 2010 5 05 /03 /Mars /2010 07:00
Abasourdi par la violence du choc, Solal, allongé sur le fameux parquet dont certaines lattes remontaient encore au XVIIIème siècle (ce qui n'est pas rien, historiquement parlant), la nuque douloureusement tordue contre un auguste pied de table au style contourné, écarquilla les yeux pour se repérer et posa une main contrite et tremblante sur sa pauvre bouche qui commençait déjà à enfler sous la violence de l'impact. De l'autre, il cherchait à tâtons les dents qui lui manquaient.
Au sein du Caffe Florian, vénérable et touristique institution, le silence s'était fait d'un seul coup, brutalement et il aurait été très clair pour un observateur neutre, du type casque bleu ou médecin sans frontières, que toutes ces personnes peureusement réfugiées derrière leurs chocolats chauds à 10 euros 50 approuvaient du regard, sinon d'un mouvement, certes imperceptible, mais sans équivoque, du chef, le châtiment qui allait être infligé à ce juif qui ne respectait pas l'interdiction de fumer.
Voulait-il donc que tout un chacun périsse de son cancer à lui, ce salaud égoïste ? Certes, les paroles qui avaient été prononcées étaient dures, on ne pouvait pas le nier, plus vraiment d'actualoté, mais ce sémite l'avait bien cherché après tout. On ne fume plus dans les lieux publics, on ne met pas les pieds (même chaussés d'une magnifique paire de derbys trois oeillets santoni) sur des chaises au pedigree si historique et on ne pisse pas dans les bénitiers, non, point final.
Alors que la clientèle médusée, mais impatiente, voire avide, de la suite des événements se laissait vaquer à des considérations variées sur la ré-ouverture du ghetto (et par ré-ouverture, il faut bien sûr comprendre re-fermeture) de Venise dans le sestiere de Cannaregio, Solal, qui revenait peu à peu à lui, leva les yeux sur son terrible agresseur et le découvrit enfin dans toute son étonnante et extraordinaire splendeur.

L'homme, mais bien sûr, il était bien plus qu'un homme, mesurait près de deux mètres, une barbe et une chevelure dorées intenses donnaient à sa tête, qui rayonnait étrangement, des airs léonins et il tenait un livre fermé, sans doute le nouveau testament, dans sa main gauche alors qu'il pointait un doigt terrible et épais vers Solal en rugissant d'une voix à la tessiture inhabituelle qui semblait déferler d'un monde au-dessus des mondes.
- Ce jour est ton dernier jour sur la terre de Dieu, immonde racaille juive.
Le juif dont il était question (et le mot "question" est justement fort bien choisi puisqu'il semble refuser d'être reconnu comme tel, mais ça, c'est son affaire) au moment de lui répondre, eut l'impression de distinguer comme des ailes, larges et puissantes, qui battaient comme au ralenti dans le dos de son adversaire, le mot est lâché, mais peut-être était-ce un effet de la lumière de cette belle fin d'a
près-midi, peut-être...

- Dieu n'a que faire de la racaille sur terre, nous en sommes tous les deux les preuves éclatantes et puis, tu m'excuseras, mais tu sens le porc salé, tout saint que tu sembles être et ça me dégoûte. Tu m'as impoliment arraché à mes rêveries, je pensais justement à ma douce Tania, ma tendre fiancée, alors je vais te faire ravaler tes paroles grossières et te faire bouffer ton bouquin mensonger, inepte et dangereux.

Cette tirade était relativement acceptable, peut-être un brin trop théâtrale, certes, mais elle avait de toute façon hélas été dite trop rapidement et la main devant la bouche, ce qui, il faut bien le reconnaître, gâcha une bonne partie de son effet.
Néanmoins, au moment où Saint Marc l'Evangéliste leva le pied pour écraser d'un coup de talon vengeur le visage du juif étendu au sol, d'une roulade rapide et bien maîtrisée, Solal récupéra son cigare qui, par chance, voire même (osons le terme) miraculeusement, ne s'était pas éteint, et se redressa avec vivacité, tira une petite bouffée rapide pour raviver la combustion et planta vigoureusement son toscano au fond de l'oeil droit de son opposant qui hurla de douleur dans une explosion de miroirs et de verres brisés et posa un genou à terre.
Solal, qui avait le triomphe rapide, lui arracha aussitôt son livre des mains pour le montrer à la cantonade : un grand marin ténébreux à l'oreille gauche percée d'un anneau et au regard perçant eut un léger signe d'approbation à la fois amusée et circonspecte, mais le Saint n'avait pas dit son dernier mot : il saisit celui qu'il avait désigné pour ennemi par la taille, le souleva avec facilité alors qu'il se relevait et le jeta violemment contre les vieilles glaces patinées par le temps et les regards qui lui faisaient face.

Solal retomba lourdement sur les banquettes tapissées de velours rouge dans une pluie d'éclats de verre brillants et chatoyants. Dans le feu de l'action, il avait hélas lâché son précieux cigare qui roula au loin entre deux chaises. Il culbuta à nouveau au sol, déchirant irrémédiablement sen maints endroits critiques son  magnifique costume prince de galles qui ne le quittait plus, un vrai crève-coeur, tandis que l'Evangéliste, acharné, haineux, soudain animé d'une rage plus grande encore, tentait de lui écraser la tête à coups de sandales de pèlerin (il chaussait au minimum du 45), creusant d'énorme trous dans le vénérable parquet du Caffe Florian (là aussi, un vrai crève-coeur). Une main sur son oeil droit qui dégageait encore une fumée âcre, salée, presque putride, l'immense personnage venu de la dimension des Elohims hurlait à grands renforts de postillons épais et poisseux :

- Mon nom est Marc, Saint Marc l'Evangéliste et j'aurai ta peau, je vais te tanner jusqu'au sang et j'utiliserai ton cuir impur pour y écrire le Nouveau Testament. Sois heureux, juif, en définitive et malgré toi, tu vas servir le grand dessein de Dieu et la Rédemption de l'humanité malade, viciée et nauséabonde.
Solal, dans un dernier effort désespéré, grimpa rapidement sur un touriste japonais qui hoqueta de surprise sans oser protester et se jucha sur une table entre deux délicates pâtisseries à la crème brûlée.
- Marc, Saint Marc, je suis Solal Aronowicz le trois-fois-né et tu n'auras pas ma peau, ni mon cuir, des créatures bien plus mal intentionnées et bien plus déterminées que toi ne l'ont pas eue. Je suis tout simplement hors d'atteinte, intouchable, hélas et tant mieux, pour et de vous tous. Ceci étant dit, même si je te rejoins sur certains points, assez parlé : à mon tour, goûte-moi ça !

Solal, avec grâce et légèreté, bondit soudain dans les airs et atterrit avec les genoux plantés sur les épaules de Saint Marc, lui tenant la tête fermement à deux mains et se raclant bruyamment la gorge de toute la force de sa langue noircie et tavelée par bien des excès. Le Saint à la vénérable barbe de vieux lion poussa un dernier hurlement, sorte de chant du cygne (volatile blanchâtre, gros chat souffreteux et efflanqué, tout cela est à dire vrai bien confus)...

Rester con, c'est mener des combats impossibles contre des forces qui nous dépassent, et les gagner, peut-être...

Par Solal Aronowicz - Publié dans : journal d'un con
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Vendredi 26 février 2010 5 26 /02 /Fév /2010 07:00
De manière assez étonnante, sans que qui que ce soit ne pose la moindre question, ou n'ose poser la moindre question, ce qui de toute façon revenait au même, Solal, avait exhibé, allumé et fumé quasiment en entier un excellent toscano à la puanteur étudiée alors qu'il était confortablement avachi dans la Salle Liberty du Caffe Florian à Venise.
Il tenait nonchalament un volume des Mémoires de Casanova ouvert en équilibre précaire sur une de ses cuisses tandis qu'il se laissait aller en arrière, envoyant d'épaisses volutes grises vers les voûtes du plafond, nononbstant les regards courroucés, éloquents, mais silencieux dont il était la cible.
Il caressait tendrement le vieux cuir du livre qui ne le quittait plus depuis son arrivée dans la ville de la lagune, sauf pour faire l'amour avec Tania, ce qui arrivait, rendons à César ce qui est à César, plusieurs fois par jour, ou pour, à la faveur de leur nombreuses promenades, pisser abondammnent dans les innombrables bénitiers dont la capitale de la Vénétie pouvait s'enorgueillir.

Avec un sourire doux remontant sur son visage, il pensait aussi au "oui" ému de Tania, à ses yeux bruns-verts remplis de larmes de plaisir et de surprise, à leurs gestes soudain maladroits et gauches au moment d'enfiler la bague aux trois ors dont le choix avait tant obsédé Solal, à leur longue étreinte auprès de ce petit pont qui plongeait le long d'un étonnant palazzo, certes décrépit, mais dont l'achat avait aussitôt été décidé : tout prenait une dimension nouvelle, à la fois merveilleuse et réaliste.

Solal, au fond, était un homme simple : l'amour (ce qui ,au fond, justement, n'a rien de simple), de quoi lire intelligemment, une vessie vidée à intervalles réguliers et bien sûr, quatre cigares par jour et au moins un demi-litre de whisky, de rhum à la rigueur, que demander de plus ? Une heure de méditation, voilà tout ce qu'il demandait de plus et il faut reconnaître qu'il manquait d'opiniâtreté, on ne peut pas être parfait.
Parfois, vaguement intrigué, il repensait à l'étrange mission qui lui avait été confiée et se souvenait plus ou moins qu'il était censé entrer en contact avec un certain Pr. Jones. Ce dernier, mais à dire vrai, Solal n'avait pas tout compris, tant il avait été distrait lors de son entrevue avec le capitaine Francis Blake, ce dernier devait le mettre sur la piste d'un caillou fameux, le Grang Moghol... Autant dire que toute cette histoire s'annonçait plus que fumeuse, d'autant plus qu'une certaine "clavicule de Salomon" avait également été mentionnée. Bref, fumeux, quoi.

Solal émergea soudain de ses rêveries, se redressa et commanda au vol un café à un garçon qui passait, glissant sur les parquets du XIXème.

C'est alors qu'une main large comme un plat à poisson et dure comme une  pierre tombale se posa lourdement sur son épaule qui, sous le choc, s'affaissa de dix bons centimètres.
- Espèce de sale youpin de merde, immonde petite pute de raclure juive. Cette fois, tu vas pas y couper, je vais te cogner la gueule jusqu'à que tu ressembles à un césar d'honneur, celui qu'on donne en fin de carrière.

Solal eut à peine le temps de se retourner pour voir son grossier interlocuteur qu'un poing massif  et visiblement entraîné lui écrasait la bouche, brisant une canine et une pré-molaire au passage et le projetant brutalement contre la table qui se trouvait derrière lui, renversant deux plateaux, trois cafés, un chocolat et quatre mousses au passage et surtout lui renfonçant dans le gosier la réplique qui lui était venue aussitôt à l'esprit :
- Écoutez monsieur, vous êtes très impoli et puis d'abord, et je tiens à être clair sur la question, je suis bouddhiste, alors, je ne vous permets pas.
De sages paroles que hélas, personne n'entendit et que sans doute personne n'entendrait jamais.

Rester con, c'est aussi un problème d'identité religieuse.

Par Solal Aronowicz - Publié dans : journal d'un con - Communauté : Sagitairesfousdudeuxièmedécan
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Vendredi 19 février 2010 5 19 /02 /Fév /2010 07:00
- Alors, mon beau chéri, qu'est ce qui me vaut ce dos tout contracté et ces yeux noirs et fermés? Encore perdu dans de funestes pensées, mon beau ténébreux inaccessible ?
Tania caressait doucement les épaules de Solal qui gardait obstinément son regard fixé sur la baie vitrée transparente qui fermait l'immense salle d'eau dont son bureau était, tout bien considéré, une sorte d'annexe. L'eau bouillante créait une buée si épaisse que les deux amoureux s'en remettaient plutôt au toucher qu'à la vue pour se retrouver et palper leurs jeunes corps pleins d'énergie sans cesse renouvelée par leur amour toujours naissant, la pratique assidue de la méditation et des exercices fréquents de sexe tantrique.

Avant d'aller plus loin, il faut dire que la réputation du Watergate et de son nouveau propriétaire était telle que chaque soir, de nombreux Allemands, (et de plus en plus de touristes) étudiants, journalistes, anthropologues, espions ou spécialistes de la théorie du chaos se réunissaient sur l'Oberbaum Brücke pour essayer d'attraper, profitant justement de la transparence du quatrième mur de cette fameuse salle d'eau, au vol des bribes d'images, forcément fugaces, parfois tendres ou coquines, d'autrefois franchement érotiques, mais toujours riches d'enseignements variés, alors que les désormais mythiques Tania et Solal se douchaient en toute tranquillité d'âme.

En effet, la rumeur ne cessait d'enfler autour du corps merveilleux de la sex-göttin et de "  la taille effarante" du membre viril de son futur mari. D'ailleurs, il ne faut pas se le cacher, cette attention soutenue à leur endroit n'était pas pour déplaire, loin de là, aux deux objets de toute cette agitation régulièrement dispersée par la police berlinoise, refroidie serait un mot plus juste, à grands renforts de karcher, fluidité de la circulation et intransigeance germanique obligent...
Cette fameuse rumeur disait même que la chancelière Angela Merkel s'était fendue d'une petite note prudente portant sur des notions, élémentaires selon elle, de bienséance et de pudeur. Ladite rumeur précisait en outre, certes selon des sources peu fiables, que la note sus-mentionnée s'agrémentait même, en post-scriptum, d'une invitation à prendre le thé dans sa résidence secondaire dans le Brandebourg, une invitation, adressée uniquement à Solal, qui, connaissant Tania et ses réactions parfois vives, avait  rapidement éliminé la curieuse invitation qui avait fini au fond d'une corbeille en acier brossé, sous des cendres encore chaudes.
Toutefois, assez étrangement, la semaine qui suivit, la chancelière allemande chuta brutalement dans les sondages, causant bien du souci, des heures supplémentaires et en tout cas un ulcère à ses conseillers en communication.

Solal donc, au travers de la buée qui s'accumulait sur la vitre, gardait les yeux fixés sur cette foule qui bougeait telle une masse organique, comme vaguement agitée d'une sorte de vie primaire, tout en se grattant distraitement la base du sexe alors que sa belle Tania, son ventre porteur de belles promesses d'avenir collé contre ses reins, lui caressait tendrement les épaules et le haut du dos avec un savon doux au cèdre et à la cannelle.
- Allons mon beau ténébreux, c'est ce mystérieux entretien avec cet étrange moustachu d'un autre âge qui te tourmente les méninges ?
- Eh bien oui, bougonna Solal, il me casse un peu les pieds, je dois le reconnaître, ce n'est pas le moment...
- Chuuut, mon gros chat, explique moi tranquillement toutes ces vilaines choses qui te tracassent tant.
- Si j'étais un chat, ma chérie, gros ou pas, voilà un bon moment que je ne serais plus sous cette douche avec toi, malheureusement, ma belle, sourit Solal.
- Allons, mon sauvage à moi, raconte, feula gravement Tania en caressant tendrement les bourses flapies par la chaleur de son homme contrarié par ses soucis.
- Eh bien, bon, il s'agirait d'Agammemnon, tu sais, le roi grec de l'Iliade, il serait de retour pour 2012, en décembre, avec une puissante armée. Francis Blake m'a parlé de conquête, de destruction, de fin du monde, enfin tu vois le tableau.
- Oui, mon chéri, je vois plus ou moins le tableau, mais de retour comment ?
- Sur la planète Nibiru, ou la planète X ou Perséphone... Enfin quelque chose dans ce goût là. Tu vois, moi, reprit Solal après un profond soupir, moi, ce qui me dérange vraiment au fond, c'est que toute cette histoire tombe mal. J'étais justement sur le point de me remettre à mon travail de post-doctorat sur les superhéros, tu te souviens, non ?
- Non, mon amour, je suis toute contrite, je ne me souviens pas très bien, mais je suis sûre que tu vas tout m'expliquer de nouveau, fit la jeune femme d'un ton mutin en resserrant légèrement son étreinte sur les bourses de son homme.
- Mais enfin, Tania ! De Daredevil à Superman, du local au mondial, de Hell's Kitchen à Krypton, les modalités du sur-homme en question ou un itinéraire des transfigurations du Héros... Tu sais que je tiens beaucoup à ce travail et là, je sens vraiment que je tiens le bon bout.
- Non mon chéri, le bon bout, c'est moi qui le tiens.

Rester con, c'est aussi une certaine forme de procrastination.

Par Solal Aronowicz - Publié dans : journal d'un con - Communauté : Sagitairesfousdudeuxièmedécan
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Vendredi 12 février 2010 5 12 /02 /Fév /2010 07:00
Solal regardait le grand personnage moustachu avec circonspection tandis qu'il pliait son long trench-coat burberry avec soin et le posait, après un instant d'hésitation, sur le dossier du fauteuil en cuir dans lequel il s'assit avec un plaisir évident.
Solal, qui lui même avait pris place en face de lui, décontracté, mais, il fallait bien le reconnaître, assez intrigué, lui désigna une vieille boîte à cigares en cèdre posée sur une petite table en acajou tout en posant dans un cendrier en bois de rose le churchill de Roméo et Juliette qu'il venait de terminer.
Francis Blake refusa avec politesse tout en sortant lui-même sa fameuse pipe de la poche interne de son veston en tweed et une blague à tabac marquée par un sceau à la forme étrange et inhabituelle : un cercle traversé par une ligne verticale légèrement ondulée avec deux points, l'un intérieur, l'autre extérieur au rond, qui la bordaient.

les deux hommes sacrifièrent alors à leurs rituels de préparation dans un silence recueilli que seul le son assourdi qui montait du dancefloor venait nimber d'une sorte de transe méditative qui ne faisait que souligner, voire renforcer l'atmosphère sacrée qui se dégageait de leurs gestes précis et méthodiques.
Rouler entre les doigts, sentir, couper, tasser, mettre en bouche, goûer à froid, allumer lentement sans brûler.
Rapidement, un épais nuage de fumée monta dans la pièce, cachant peu à peu la vue qui donnait sur la Spree. Les volutes denses et crémeuses du D4 de Partagas, un superbe cigare à bague rouge, se mariaient harmonieusement avec celles plus légères, légèrement bleutées, de latakia, un excellent tabac chypriote aux feuilles plus noires que de coutume.
De concert, comme si quelque chose avait été programmé ou prévu de longue date, ils s'enfoncèrent plus profondément encore dans leurs fauteuils, croisèrent les jambes et se regardèrent enfin.

- Intéressant ce tabac, une couleur assez étonnante, remarqua Solal à mi-voix.
- Oui, merci, old fellow, je le fais venir par valise diplomatique de Kyrenia, c'est plus sûr, il est d'ailleurs de plus en plus rare, fit Francis Blake en lissant délicatement sa fine moustache.
Il eut soudain un geste désolé et laissa retomber sa main mollement sur l'accoudoir de son fauteuil.
- La grandissante hégémonie américaine s'étend même jusqu'à l'univers du tabac, que voulez-vous old chap...
- C'est inévitable, comme bien des choses d'ailleurs, comme peut-être ce qui vous amène  ici, de manière assez inattendue à dire vrai... La fin du monde, dites-vous finit Solal en tirant une longue bouffée sur son D4.
- Oui, plus ou moins. Nos informations viennent de sources diverses, pas toujours fiables, hélas. Ceci dit, sans vouloir peindre le diable sur la muraille, l'image d'ensemble, tout en étant  étrangement déconcertante, demeure assez inquiétante. Bref, nous nous devions de vous contacter. Votre traitement de l'affaire Pénélope a été assez exemplaire et puis, pour être tout à fait clair,  on vous a recommandé.
- Je vois, fit Solal dans un sourire. Je ne sais pas si je mérite  de tels lauriers, pour le cas que vous mentionnez, je n'y suis pour rien, ou pour peu de choses. Elle a juste définitivement disparu de mon horizon. Elle n'est simplement plus, ce qui d'ailleurs est bien agréable.
- Non, je ne vois pas vraiment, mais j'apprécie, by Jove, j'apprécie. "Elle a juste disparu !" Très bien, problème réglé ! Si tout pouvait se résoudre de la sorte en politique internationale, mon métier serait une vraie sinécure, croyez-moi. Et puis vous avez le don de vous entourer de personnages, disons, étonnants, mais souvent assez efficaces.
- Vous me prêtez bien des talents, sourit Solal. Vous savez, moi, Tania, et puis mes cigares, les chaussures, enfin vous voyez. Bref, de quoi s'agit-il ? Qu'est ce qui peut amener le chef du MI6 jusqu'au Watergate à Berlin en janvier 2010 ?
- Ecoutez bon, à première vue, old chap, ça peut sembler difficile à croire, mais on ne risque rien à vérifier, n'est-ce pas : au pire, on voyage, on se cultive, on se change les idées, non?  Bref : Agamemnon, vous qui avez fait des études classiques, ça vous dit quelque chose, je présume ?

Cigare, pipe, volutes. La densité de la fumée s'accroît encore dans le bureau de Solal, elle prend des formes étranges, la lumière filtrant depuis l'autre rive de la Spree, rouge, bleue, dessine d'étonnantes arabesques corinthiennes sur le contour insaisissable des volutes grises.
Les deux hommes, le chef du fameux service de contre-espionnage britannique, le capitaine Francis Blake et Solal Aronowicz, dilettante et écrivain malheureusement velléitaire, candidat au démembrement mais à l'amour fou aussi, enfin, Européen convaincu, Suisse sans remords cependant, les deux hommes donc semblent se recueillir et goûter soit la saveur de leurs objets sources de fumée onctueuse, baume à leurs esprits, hélas, loins d'être aussi sereins qu'on aurait pu le croire, soit, et c'est à dire vrai sans doute bien plus probable, soit ils goûtent une autre saveur, plus surprenante et plus inattendue celle-la, la saveur de ce nom au goût de sang et d'ambition, terrible et ne présageant rien de bon : Agamemnon.

Agamemnon, l'immuable, l'obstiné, fils d'Atrée et de Merope, frère de Ménélas.
Agamemnon, roi de Mycènes et chef de l'armada grecque contre Troie au cours de la légendaire guerre pour Hélène, plus belle femme du monde d'alors.
Agamemnon, enfin, mort, piteusement assassiné dans son bain par Clytemnestre sa tendre épouse, ivre de vengeance pour la mort d'une enfant chérie...

Rester con, c'est affronter des ennemis improbables et puissants et puis allumer un autre cigare...encore et encore...

Par Solal Aronowicz - Publié dans : journal d'un con
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Vendredi 5 février 2010 5 05 /02 /Fév /2010 07:00
Solal posa délicatement son cigare, un churchill de Roméo et Juliette à la bague dorée, comme toujours un délice de crème et de velours, au creux du cendrier métallique qui était juché, en équilibre précaire, sur la pile branlante de GQ qui se trouvait dans les chiottes de son bureau et, à la faveur d'une dernière poussée ferme et décidée, le front crispé par l'effort, il se mit à réfléchir calmement.
Le chili con carne de l'Ancien, c'était désormais évident, ne passait pas. Trop d'oignons, trop de tabasco, trop d'haricots rouges. Il fallait maintenant agir avec la plus grande circonspection. Choisir avec précaution le matériel adéquat.

Solal avait en effet un mystérieux rendez-vous dans quelques minutes. "Une affaire d'état de la plus haute importance" lui avait-on écrit en anglais dans un étrange télégramme dont le papier semblait dater des années cinquante. "Vous êtes le plus qualifié pour cette mission dont le sort du monde dépend".
Très clairement, il ne pouvait pas recevoir son rendez-vous la merde aux doigts.

Son regard se porta alors naturellement sur le dernier Amélie Nothomb qui traînait, oublié, sur la même pile de GQ. Voilà qui conviendrait parfaitement, Albin Michel, un éditeur au demeurant de grande qualité, utilisant un papier qui absorbait bien.
Solal tira donc une longue bouffée sur son cigare, déchira une généreuse poignée de pages de l'immondice littéraire qu'il avait abandonné aux lieux d'aisance et se torcha avec application, attentif à bien racler, sans irriter toutefois, le long des bords de l'anus, une zone à la fois délicate et cruciale.

Ayant réglé son affaire au mieux et jeté le reste du misérable opuscule à la poubelle, le cigare au coin de la bouche, il se lava les mains méticuleusement quatre ou cinq fois au savon d'Alep, ce qui, il fallait bien le reconnaître, était aux limites du toc, et enfin, se regarda dans la glace. Il n'était pas encore habitué à se voir avec deux yeux, même si l'un d'entre eux, celui qu'il avait récupéré à la faveur de l'étrange retournement de situation de l'épisode 54, était beaucoup moins mobile que son voisin.
Il tapota d'un geste tendre sa poitrine habillée d'un magnifique costume prince de galles gris clair de chez Gieves and Hawkes, sans doute un des meilleurs tailleurs de la place londonienne, lissa sa cravate noire (reflets bleutés) et secoua, par habitude, son poignet gauche pour faire tourner le mouvement de son omega speedmaster broken arrow. Il était prêt à sauver le monde, du moins dans la mesure de ses modestes moyens.

Une fois la porte des toilettes fermée, il se rapprocha aussitôt de l'immense baie vitrée de son bureau qui donnait sur la Spree.
Il souriait calmement. Depuis une petite semaine, il était le nouveau propriétaire du Watergate à Kreuzberg, un des meilleurs clubs de Berlin. Une étrange transaction avait en effet eu lieu dans l'arrière-salle d'un café de Prenzlauer berg au cours d'une partie de poker fermé qui avait duré trois jours entiers. Un marathon à l'issue duquel Solal s'était retrouvé épuisé, sans doute cuit, comme jamais il ne l'avait été auparavant, mais heureux et inattendu propriétaire de cette boîte réputée dans toute la ville et bien au delà.
Les yeux dans le vague, il rêvassait encore à cet étonnant coup du sort tout en tirant de lentes bouffées de son Roméo et Juliette. C'est alors que la porte s'ouvrit pour laisser à la fois passer une vague puissante de cette musique électro sobre et minimaliste dont les Allemands ont le secret et un nouveau personnage de haute taille à la fine moustache blonde sanglé dans un trench-coat burberry
à la coupe un peu datée.

- Monsieur Aronowicz, Solal Aronowicz ?
- Oui, c'est bien moi.
- Ah, je suis heureux de faire votre connaissance, sport, mon nom est Blake, Francis Blake.
- Eh bien le moins qu'on puisse dire, c'est que l'un chasse l'autre.
- ...Oui, comme vous dites, old chap, comme vous dites, fit Blake avec un sourire fin. Je suis l'auteur de ce télégramme qui vous a peut-être interloqué et j'aimerais m'entretenir avec vous de la fin du monde, si vous n'y voyez pas d'inconvénient.

 
Par Solal Aronowicz - Publié dans : journal d'un con - Communauté : Sagitairesfousdudeuxièmedécan
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Vendredi 29 janvier 2010 5 29 /01 /Jan /2010 07:00
La silhouette grise et inepte de Lionel Buyer quitta le cercle net de la cible de son petit pas pressé, nerveux et fort mal chaussé, se hâtant sans doute vers un grand local vide à la vocation peu définie où une longue journée de gestes incertains et creux l'attendait.
Solal garda son canon désormais inutile pointé dans le vide pendant une longue minute, puis, d'un geste lent et calme, déchargea sereinement sa carabine et la posa doucement sur le sol, devant ses pieds, chaussés, quant à eux, de superbes derby deux oeillets à la patine violette de chez Corthay, de très, très beaux souliers, soyons clairs. Smoking lui servit un café brûlant en posant un regard à la fois curieux et étonné sur lui.


- Plus envie ? La vengeance est un plat qui se mange froid, glissa-t-il dans un sourire terne. Tu préfères attendre encore ou tu envisages une solution de proximité ? C'est toujours intéressant, la proximité, le message passe mieux, c'est plus clair, on se comprend d'homme à homme.
- Je ne suis pas ma vengeance, fit doucement Solal d'un ton apaisé, paisible, d'un ton, à vrai dire, qu'on ne lui avait encore jamais entendu. Et puis franchement, il n'en vaut pas le coup, si je puis dire. C'est à peine s'il existe, ce pauvre homme, il n'est qu'une vague silhouette à la consistance douteuse, autant se garder pour une véritable occasion, si elle se présente une fois.

Ils restaient tous deux immobiles comme des images en attente d'un marionnettiste, comme suspendus au bout d'un fil qui serait noué plus haut que le ciel au-dessus de leurs têtes. Même la clameur de la ville semblait, l'espace d'un étrange instant, très long à dire vrai, étouffée, mise à distance.

- Je ne suis pas ma vengeance, reprit Solal à voix légèrement plus haute, fermement, je ne suis pas ma vengeance, je n'ai donc pas besoin de me venger. Je ne suis pas mes émotions. Je suis simplement ici, je suis simplement maintenant dans ce matin froid et rose, en train de boire un café brûlant.
- Bien, ça a le mérite d'être clair. Je te félicite pour cette nouvelle manière de voir les choses. qui, ma foi, nous simplifie la vie. Je te prends donc la remington, si tu n'y vois pas d'inconvénient, tu n'en auras plus besoin, je m'occupe de la rendre à son propriétaire et je te laisse, ici et maintenant donc. Tout le monde n'a pas ce luxe, je me permets de te le faire remarquer, ici et maintenant, faisait-il en hochant la tête, dubitatif.

Smoking emballa rapidement, avec les gestes consommés et précis du professionnel aguerri, la carabine dans une couverture de chasse à motif burlington, se redressa, et tout en rectifiant  insctinctivement l'alignement de sa pochette, posa trois dernières questions à Solal, notre héros miséricordieux.
- Et ton fils, Alexandre ?
- ... Bonne question... Je n'attends plus rien. Je prendrai ce qui viendra. Je ne me battrai plus, car au fond, se battre, c'est prêter le flanc à la blessure et, étant donné la situation actuelle, c'est faire plus de mal que de bien. Je l'aime tout entier tel qu'il est et je suis là pour lui le soutenir, l'aider.
- Et Pénélope ?
- Réflexion faite, il semble de plus en plus clairement que ce personnage n'existe pas et ne fait pas partie de cette histoire, de mon histoire. On ne la verra plus.

- Dommage, un homme accompli comme toi a besoin d'ennemis dignes de ce nom, elle va manquer, enfin, c'est toi qui voit. Et Tania ?
- ... Elle est tout. Elle est la première, elle est la dernière, les autres n'ont jamais existé. Je suis tout simplement à ma juste place dans ses bras. Et puis, c'est une magicienne, tu le sais, elle dispose de puissants pouvoirs, elle a défait Circé elle-même il y a quelques années. Son ventre va bientôt commencer à s'arrondir doucement. Nous sommes prêts. Nous avons d'ailleurs pensé à toi comme parrain.
- Bien, toutes mes félicitations et salutations au bodddisattva en bleu et rouge, il fera  d'ailleurs sans doute un meilleur parrain que moi, il donne un exemple plus recommandable. Allez, ciao, j'ai du boulot en Iran.
- Ciao.

Smoking, tout en saisissant une échelle de corde tombée d'un hélicoptère en vol stationnaire au-dessus de l'hôtel, cria une dernière recommandation :
- Eh, Solal !
- Ouais.
- Je suis vraiment content pour toi, mais tout cela à l'air terriblement sérieux, alors, n'oublie pas d'être con de temps en temps !


Solal fit quelques pas lents le long de la terrasse de l'hôtel Forum. Il sirotait son café à la cardamone et au Kirsch tranquillement alors que l'hélicoptère s'éloignait comme une grosse libellule noire dans le jour définitivement levé. Il tendit son visage au soleil qui commençait à réchauffer l'air autour de lui le temps le dix respirations profondes.
Il se sentait bien, entièrement bien, à la fois plus complet et délesté d'un énorme fardeau, comme si une présence lourde, étrangère et néfaste avait été extirpée de son corps et de son esprit. Son énergie intérieure, pure, forte, dense connectait chacun de ses chakras de son flot doux, mais puissant.
Il posa sa tasse vide sur la rambarde métallique de la terrasse qui culminait à cent vingt-trois mètres au dessus de l'Alexander platz, laissa un peu son regard planer sur la large étendue qui commençait à grouiller de la foule des laborieux et prononça les mots suivants d'une voix qu'on ne lui avait encore jamais entendue jusque-là :

Je prends refuge dans le Dharma
Je prends refuge dans le Sangha
Je prends refuge dans le Bouddha


Pour lui, c'était comme une renaissance : une bonne partie des personnages avaient disparu et il se sentait désormais parfaitement libre, car conscient des attachements dont il souffrait, il savait à présent comment s'en défaire. Rien de tout cela ne lui manquerait désormais. Une nouvelle vie, la sienne, pouvait commencer.
Il était neuf, nouveau, re-né.
Avec Tania à ses côtés, il était enfin prêt à s'installer dans une  existence qui ne serait qu'à lui, une vie débarrassée des scories du passé, une vie tournée vers le présent.
Quant à son corps, son pauvre corps si souvent ouvert et refermé, son corps démembré et sacrifié, tordu et corrompu, eh bien, même si Solal n'était pas son corps, il le redécouvrait enfin régénéré, reconstruit (même si un saut chez l'un ou l'autre de ses nombreux médecins attitrés resterait sans doute indispensable) car débarrassé du poids écrasant et inutile du devoir, libéré de la contrainte du sur-moi, car tout bien considéré, il ne devait rien à qui que ce soit, peut-être même pas à lui-même.

Rester con, c'est savoir prendre de la hauteur

Par Solal Aronowicz - Publié dans : journal d'un con - Communauté : Sagitairesfousdudeuxièmedécan
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Vendredi 22 janvier 2010 5 22 /01 /Jan /2010 07:00

Photo-006.jpg


la carpe à la peau de brocart, d'un dernier bond courageux, chatoyante,
remonte la cascade, franchit enfin le col de haute montagne

de l'autre côté

un immense étang vert aux eaux profondes et calmes
dans un très ancien lac de cratère
aux roches autrefois
disloquées par
le feu


dix ans de patience, il était temps de revenir...


Par Solal Aronowicz - Publié dans : journal d'un con
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Vendredi 9 octobre 2009 5 09 /10 /Oct /2009 07:00
- Tu vois, il faut viser avec calme, anticiper la trajectoire de la cible et, au moment où l'espace est le plus dégagé, au creux d'une expiration, appuyer sur la gâchette. Attention, je dis bien appuyer sur la gâchette, pas tirer ! Il faut simplement faire un mouvement lent et mesuré du doigt vers l'arrière, surtout, pas de précipitation, le fusil s'occupe du reste. Tu comprends ? A 1200 mètres par seconde, on a le temps, on peut voir venir. C'est clair ?
- C'est très clair.

Je posai délicatement ma carabine Remington 700 XCR calibre 270 wsm sur le sol à côté de nous. Elle était arrivée hier soir par DHL de Limano, un petit village toscan retiré dans les hauteurs de Lucca : un prêt d'un ami proche très concerné par les questions touchant à la balistique et à la survie limitée d'un certain type de proies.
Smoking s'alluma une de ses cigarettes turques de chez Morland alors que je me préparais un short de partagas.
Le Soleil, encore froid et glacé, se levait à peine sur l'Alexander platz et nous étions les seuls sur la terrasse de l'hôtel Forum, haut de cent vingt-trois mètres, qui dominait toute la place de sa longue silhouette de verre.
Nous nous servîmes le café que l'ancien avait préparé ce matin vers quatre heures, juste avant sa séance de trompette quotidienne. Nous échangeâmes un regard complice en relevant avec plaisir le goût de la cardamone et du kirsch dans le breuvage brûlant. Nous nous calfeutrions dans nos trois-quarts noirs, piétinant sur place pour nous réchauffer, tapant des pieds sur le  béton, tandis que la lumière du matin avançait sur la place et que les premiers employés émergeaient des embouchures du métro. Il y avait quelque chose de tranquille et serein dans l'air.

- Bon, on va se préparer tranquillement, fit Smoking en me tapant brièvement sur l'épaule, donne-moi ton café, tu le finiras après. Pas trop de caféine, pas trop d'alcool, il faut garder les idées claires, rester maître de ses mouvements, en tout temps, en tous lieux. Surtout, vise avec calme, pas trop longtemps et contrôle ta respiration. Si tu le rates, pas d'énervement, pas de crispation, tu tires juste trois balles groupées dans la bonne direction au jugé, on avise ensuite. C'est clair ?
- C'est très clair.
- Bien, alors action.

Je posai le canon sur la bord de la rambarde et affermis ma position autour de l'arme sans tension, dans le calme, dans la détente.
- Si les renseignements de Carver sont au point, ce qui est sans doute le cas, il devrait apparaître dans ta lunette dans cinquante secondes à peu près, le U5 de 6h27 est à quai depuis une minute et quarante secondes. N'oublie pas, nous sommes à cent vingt-trois plus un mètres du sol, il sera plus ou moins à cent dix mètres de notre position, je te laisse faire le calcul, il n'est pas tout près. Donc, on se concentre. Ok ?
- Ok.

J'étais de plus en plus calme et déterminé. En moi, au rythme de mes inspirations et de mes expirations, je répétais mes mantras fétiches, guides, protecteurs :

"Je pense (inspiration), mais je ne suis pas mes pensées (expiration)"
"J'agis (inspiration), mais je ne suis pas mes actions (expiration)"
"Inspirer apporte la paix à mon corps (inspiration...), expirer apporte la paix à mon mental (expiration...)"
Et enfin :
"gate, gate, paragate, parasamgate, bodhi savha

J'étais prêt. Je me groupai autour de ma Remington, elle devenait un nouveau membre de mon corps, ma peau se durcissait à son contact alors que le métal dont elle était trempée se réchauffait contre mes muscles souples, gonflés d'une vigueur tranquille. Nous respirions lentement, profondément et nos pulsations cardiaques baissaient, sourdes, énergétiques, puissantes.
- On fait comme on a dit ?
- On fait comme on a dit, répondis-je dans un souffle glacé, ce sale fils de pute va payer une fois pour toutes.

Je sentis mon premier chakra, Mûlâdhârâ, palpiter avec force à la racine de ma colonne vertébrale au moment où Lionel Buyer apparut dans le petit cercle de verre, miracle de précision et d'optique de chez Swarovski...

Par Solal Aronowicz - Publié dans : journal d'un con
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Vendredi 2 octobre 2009 5 02 /10 /Oct /2009 07:00
Cette nuit, insomnie brutale. Dans la tête, ça tourne, vite, ça s'éparpille, vite. Rien à faire, inutile de lutter, ça empire. Tourbillon, sarabande d'aiguilles et d'idées chauffées à blanc. Une sorte de tension sournoise et électrique me traverse et me tarabuste sous la peau.
La journée, je m'assomme d'activités fébriles et précises, mais le soir, ça remonte et c'est comme des épingles qu'on mélangerait dans mon crâne à coups de mortier.
Et puis faire du rangement chez moi, chez nous désormais, me rend quasiment taré d'agitation mentale. Je visualise tout ce qu'il reste à faire et derrière mon front, c'est un tetris de livres et de disques, un sabbat de fringues et de godasses qui voltigent d'étagère en étagères.


Mes yeux écarquillés, globuleux de sommeil se perdent, égarés, le long des lignes d'un Vincent Ravalec au  rythme délirant et halluciné, Nostalgie de la magie noire.
Un livre qui n'aide pas à dormir, loin de là, non, tous ces fantômes, ces morts charriés par une Loire boueuse et stagnante, ces songeries effrayantes, sanglantes, obsédantes.
Cette civilisation qui s'écroule et si je m'achetais une arme moi aussi. Après tout, il ne faut pas se leurrer, on sait comment ça va finir.
Je sens de la violence sous ma surface, prête à éclater.

J'empile les pages à la lumière de ma lampe de poche et je jette parfois un oeil de plus en plus désabusé au temps qui s'égrène inexorablement sur l'écran digital de mon nouveau réveil:
supprimer les ondes, éteindre le téléphone portable la nuit, ménager ses cellules nerveuses...
Bonne idée, la santé quoi. Résultat, je ne dors pas, je m'agite, je m'inquiète et dans ma tête, la roue tourne de plus en plus vite, les épingles sont de plus en plus nombreuses, alors que Tania la Sex-Göttin roupille de son sommeil divin et calme à mes côtés.
Peu à peu, elle se met à léviter. Calmement, elle flotte au-dessus du lit. Elle fait toujours ça quand elle rêve.
Je suis partagé entre l'admiration et un énervement brutal.

Je lâche mon livre, la lampe de poche roule entre nous deux, je fixe la lumière orangée qui sourde du palier par l'encadrement vitré de la porte d'entrée.
Ça tourne, ça crépite, je ne dors pas.

Alexandre
Je fantasme nos retrouvailles, mais quand, mais où, sous la surveillance de qui ???
Pénélope
Je fantasme l'entretien à venir, l'audience à venir, la peur de ne pas rester calme, sa manière insidieuse de susciter ma colère, ses arguments obtus et arriérés, sa main de goule crispée sur le petit poignet blanc de mon fils.

Mon fils ?...?
Notre fils, hélas, notre fils. J'ai fait un enfant à / contre / avec cette femme et on ne peut pas dire que je n'étais pas prévenu, que je ne savais pas comment on faisait les bébés, alors je demande une fois de plus, mais en silence, Tania dort, dans cette nuit où je me tords, comateux de fatigue, quel noeud j'ai ficelé à mon insu, en plein coeur de moi-même, au beau milieu des miasmes nauséabonds de l'inconscient, quel noeud impossible et inextricable j'ai manigancé à mon encontre et pourquoi me suis-je joué ce tour étrange et ambigu ?
Voilà qui ne sera pas résolu d'un coup d'épée...ou en tout cas, il ne faudrait pas.

Et puis toutes ces personnes qui se sont emparées de ce qui est désormais devenu un dossier :
monavocatsonavocatleprésidentdelapremièrechambrel'assisantesocialeduSPMI
Que va-t-on dire de moi, quels mots va-t-on mettre sur la relation que j'ai avec mon fils, que va-t-on faire de moi, de nous ? Que va-t-il rester de toutes ces heures, de toutes ces après-midi passées avec lui, de nos goûters, de nos promenades, de nos jeux à nous deux.
Quelques lignes dictées par une femme boursouflée de haine, écrites servilement par la main molle d'un avocat crétin incapable de voir les non-sens qui se glissent sous sa plume.
Cet imbécile porte le même nom que moi...
Et c'est moi qui ai besoin d'un psychiatre...

Bref. J'accumule du mauvais karma, il faut que je m'apaise.

Se lever, tituber en silence jusqu'aux chiottes et pisser à gros bouillons, c'est déjà ça et puis chercher à tâtons les ingrédients, aaaah dormir enfin, de mon cocktail de sommeil et, merde, trois fois merde, se rendre compte qu'ils ne sont plus là, ni dalmadorm, ni imovane, ni lexomil, ni aucune petite pilule qu'elle soit grise ou bleue, ronde ou ovale, il n'y a juste rien et je dois reconnaître que ça me fait chier, voilà tout, parce qu'au point où j'en suis, même moite et fallacieux, le sommeil, je n'attends que lui, mais voilà bouddhisme, méditation et tout ce fatras d'idées à la con font que je ne dors pas et que la magie chimique, cette nuit, ne viendra pas à mon secours.

Toute cette agitation intérieure, bon ou mauvais karma ? Surtout, ne prendre aucun risque. A mon avis, je ne suis pas loin de rompre le cycle des renaissances, alors pas d'écart, ce serait trop con, je suis près du but. Cette ouverture de chakra la semaine dernière, cette lévitation spontanée, ce sont des signes de progrès évidents, clairs et nets. Alors, ne pas flancher, surtout, ne pas flancher.
Savoir accepter son anxiété, ne pas lutter contre l'angoisse, pratiquer quelques respirations profondes, par le ventre, expulser l'air par les narines avec énergie, puis s'asseoir au salon au creux de mon immense divan gris, et se servir un rhum, et s'allumer un cigare, un cohiba, siglo VI. Il n'y pas de raison de se refuser quoi que ce soit, au point où j'en suis, franchement.
Après tout, si je ne dors pas, autant que ce soit pour une bonne raison. De toute façon, à l'échelle d'une existence, une nuit de sommeil en plus ou en moins, hein ?

Je glisse le dvd de la première saison de Californication dans le lecteur d'un air vicieux, je m'installe confortablement en tirant une délicate première bouffée et c'est toujours un enchantement. Dire qu'il y en a pour snober ce siglo VI...

Du coin de l'oeil, j'aperçois un grand type massif habillé en bleu et rouge qui fait des tractions  à une main dans l'entrée et un autre gars en smoking brioni qui démonte un Walter PPK dans la cuisine devant un reste de curry mouton-épinards...

Rester con et ne pas foutre à la porte des coloc' qui ne paient pas le loyer...

Par Solal Aronowicz - Publié dans : journal d'un con
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Vendredi 25 septembre 2009 5 25 /09 /Sep /2009 07:00
- . . . mmh, euuh, mmh . . . Je ne dérange pas ? Je sais que c'est un peu tôt, mais j'ai senti le café.

L'homme à la cape rouge se tient sur le seuil de mon loft, un peu incliné pour ne pas toucher le haut du chambranle de la tête, l'air embarrassé, visiblement un peu essoufflé par la montée des escaliers, huit étages, tout de même, à plus de septante ans, ce n'est pas rien. Ses épaules massives montent et descendent profondément le long de la colonne qui lui tient lieu de cou. Il me jette un long regard expectatif, hochant doucement la tête.

- . . . C'est quand même un peu le bordel, ici, non ? Tu . . . tu fais de l'ordre ?
- . . . Non, pas vraiment . . . quoique, d'une certaine façon, si. Enfin, tu vois quoi.
- . . .
- . . .
- . . . Non, écoute, je ne vois pas. Je ne vois franchement pas. Et puis en fait, si tu veux franchement mon avis, Je te dirai deux choses et tu m'excuseras d'être un peu direct. Premièrement, tel que tu me vois, là, sous tes yeux, je reviens du Brésil où j'ai mis plus ou moins fin à une émeute dans la plus grande prison du pays, et j'aime autant te dire que ça n'a pas été coton, mais j'ose croire que le pire a été évité. 1500 détenus, 800 policiers, 350 civils pris en otage, deux incendies...Alors honnêtement, je pense que tu n'as pas de quoi te plaindre. Deuxièmement, ça fait au moins trois épisodes, au bas mot, qu'il n'y a pas un dialogue dans tes articles, alors moi, je dis, mais ça n'engage que moi, que tu devrais faire un effort, même si c'est un petit, ne serait-ce que pour le confort de lecture de ceux qui te lisent, comme Véro, Emily, Eric, David ou la mystérieuse maman de ton jeune homonyme.

Je dois intérieurement reconnaître que le deuxième point de son argumentaire me fait soudain douter de la réalité de certaines choses, je tends fébrilement la main devant moi, caressant l'air devant mon visage, puis je fais un mouvement rapide des doigts, comme pour déchirer du papier.
L'homme en bleu a une moue désolée, puis il s'avance vers la cuisine d'un pas lourd, mais décidé.
- Alors, ce café ?
- Je m'en occupe, mets toi à l'aise.

Lorsqu'il passe près de moi, je ne peux m'empêcher de détailler son visage aux traits fatigués et épaissis par trop de nuits sans sommeil. Sa présence dégage une puissance pure, énorme, comme une pulsation sourde, profonde, émanant de la terre elle-même. Sa force et son pouvoir sont incommensurables, il est impossible d'en douter, mais il n'ira jamais plus vite que le temps et il le sait. C'est sans doute ce qui le rend si pesant. C'est sans doute aussi ce qui rend son costume plus sombre de jours en jours. Je crois surtout que l'espèce humaine le désole de plus en plus. Après tout, il est le seul parmi les héros et les dieux à être resté parmi nous. Peut-être qu'un  matin pas si lointain, à son tour, exténué, épuisé, dépassé, il prendra son élan pour la dernière fois et les rejoindra sur Mars ou Pluton pour observer le spectacle de notre fin en compagnie des siens, assis sur sa cape rouge, définitivement pliée.

Débarrassé du haut de son costume, il se réchauffe  tranquillement un reste de curry mouton-épinards, reliquat des prodiges culinaires de l'Ancien, tout en se grattant la poitrine d'une main distraite.
C'est la première fois que je vois le héros à poil, ou presque, et je ne dis pas ça par hasard, parce que des poils, il en a une petite forêt, et je ne peux pas m'empêcher de constater que sa peau semble parcourue de blessures par centaines, brûlures, coupures, balafres plus ou moins cicatrisées et autres ecchymoses visiblement plus fraîches que le reste. De toute évidence, des souvenirs du Brésil.
Toutes ces traces forment comme un étrange réseau, complexe, hypnotique. S'il restait immobile assez longtemps, je pourrais sans doute y lire une sorte de terrible mantra contenant le secret de sa redoutable et relative invulnérabilité.
Je détourne aussitôt le regard, me concentrant sur mon cigare.

- C'est la seule casserole propre, j'imagine ? fait-il d'un air las.
- Euh, en fait, je ne suis pas sûr qu'elle soit vraiment propre.
- . . . Bien, c'est égal.

Il se place devant la fenêtre que l'onde dégagée par l'ouverture de mon chakra a brisée, inspire profondément, les os de son torse craquent, et commence une série de mouvements de yoga exécutés avec une grande souplesse et une vitesse très équilibrée. C'est assez impressionnant pour un homme de son âge, il faut le reconnaître. La posture du guerrier est tout particulièrement réussie. Il la tient pendant de longues minutes, parfaitement immobile, le visage détendu, presque serein, tout en respirant de manière ample et régulière.
La casserole commence à laisser échapper une sorte de fumée de mauvaise augure.

- . . . Tu veux que je m'occupe du curry ? Ça me dérange pas, tu sais.
- Non, c'est bon, finis tranquillement ton cigare, j'ai terminé.

Alors qu'il met la table, je lui prépare le café avec le seul pétale disponible de mon sixième chakra, tous les autres lisent, soit Nick Toshes, soit Ravalec, ce qui est plus léger, mais tout-à-fait recommandable aussi, son projet littéraire est à la fois étrange et rigolo, prennent un bain à la mousse de marron d'Inde, et c'est très clairement le bordel dans la salle de bains, ou finissent de découper le gommier pour visiblement préparer un bon feu.

Bref, tout le monde est très absorbé, il me reste donc à savourer tranquillement la fin de mon siglo 1, toujours très soutenu dans le dernier tiers, ce qui achève de me réveiller complètement et me forme le palais pour attaquer un bon curry mouton-épinards à peine brûlé.

Par Solal Aronowicz - Publié dans : journal d'un con - Communauté : Utopia
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