Vendredi 30 avril 2010 5 30 /04 /2010 10:00

- Bon, vous êtes prêts ? Chacun sait ce qu'il doit faire, où il doit aller, qui il doit neutraliser ou il faut qu'on récapitule une dernière fois, pour être sûr ? Il faut qu'on fasse ça sérieusement, OK ? Pas de bavures, pas d'approximations. Je compte sur vous pour que nous soyons sur la même longueur d'ondes, est-ce bien clair ?


Corto et moi échangeâmes un regard appuyé qui en disait long sur ce que nous pensions de toute cette funeste histoire, d'autant plus que Solal donnait ses ordres à voix si haute que le vigile extérieur du McDonald's était visiblement déjà sur ses gardes et dardait un oeil soupçonneux dans notre direction. Toute cette affaire s'annonçait mal, très mal, nous aurions dû nous en rendre compte tout de suite et décamper pendant qu'il était encore temps. Peut-être qu'en définitive certaines choses sont écrites et que le livre est mal classé, pas à sa place ou hors d'atteinte, quelque chose dans ce genre...

Corto s'assit silencieusement contre le mur au coin duquel nous étions plus ou moins cachés (et par plus ou moins, j'entends bien plutôt moins que plus, mais ça, c'était aussi à prévoir), repoussa sa casquette de marin d'un geste nonchalant, et néanmoins étudié, et but, avec une élégance remarquable étant donné la situation et tout ce que nous avions consommé auparavant, une énième gorgée de Mission Haut-Brion 89. Je tiens d'ailleurs à préciser que manipuler avec grâce une bouteille de trois litres n'est pas donné à tout le monde, non, loin de là. Boire une bière en fin de soirée après quelques verres sans en mettre à côté et saloper abondamment une chemise fraîchement amidonnée constitue déjà une épreuve relativement risquée pour la plupart d'entre nous, hélas.

 

- Écoute, Solal, tu es sûr de toi, tu veux aller au bout de cette histoire ? Tu sais, personne, mais vraiment personne ne t'en tiendra rigueur si tu laisses tomber. Tiens, d'ailleurs, moi-même, je me sens soudain un petit coup de pompe, comme un coup de fatigue, tu vois. J'irais bien me requinquer dans un bar, boire un whisky ou deux pour calmer le jeu, réfléchir tranquillement à tout ça. Franchement, un petit saut au Harry's bar ne te tente pas, non ?

- Écoute moi, répondit-il d'un ton calme teinté d'une touche d'exaspération, écoute moi bien, je vais être très clair. Il y a un temps pour tout, un temps pour planifier et s'organiser et un temps pour agir et ce moment-la est arrivé, c'est maintenant, ce soir, dans quelques minutes à peine, tu vois ce que je veux dire, hein, tu vois ce que je veux dire ?

Il plongeait ses yeux gris pailletés d'or dans les miens, tout en tapotant d'une main à la fois distraite et déterminée sur le gros tonnelet de fer que nous avions traîné tant bien que mal jusqu'ici.

- Ce que je veux dire, reprit-il sans me quitter des yeux, ce que je veux dire, c'est que nous avons désormais assez parlé, tout est clair et après la destruction de ce maudit McDonald's qui défigure ma ville d'élection, nous irons boire où tu veux, au Harry's bar si ça te chante et fais-moi confiance, ça sera ma tournée, tu peux y compter ! Mais je dis bien après...

Il me frappa amicalement l'épaule, puis, d'un geste décidé et précis, il rectifia sa pochette qu'il aimait porter froissée, celle-ci était bleu clair à motifs gris perle, et se tourna résolument en direction de son objectif.

Pendant ce temps, les vigiles s'étaient regroupés. Ils étaient désormais quatre à nous dévisager bien campés sur leurs jambes écartées, les mains posées sur leurs épais ceinturons de cuir noir.

De toute évidence, nous faisions de bien piètres révolutionnaires et j'avais bien peur d'être le seul à m'en rendre compte.

 

Quand j'y repense, même si le moment n'est pas forcément le mieux choisi, je suis en train de courir pour ma vie après tout, quand j'y repense, il m'est assez difficile de dire avec précision quand toute cette affaire a basculé, quand tout nous a échappé définitivement.


Sentant que tout ne serait pas aussi facile qu'il le prévoyait, mais voulant ne nous laisser aucune échappatoire, Solal avait tenu à allumer sa bombe là où nous étions (plus ou moins, voir plus haut) cachés et à ne traverser la place qu'ensuite, avec notre engin de mort armé, prêt à exploser. Il pensait, assez naïvement, il faut bien le reconnaître, que la vision de cette mèche allumée effrayerait les gardes et nous laisserait place nette pour agir.

Il se trompait.

Nous n'avions pas fait trois pas que les vigiles réagissaient  avec une vivacité qui faisait honneur à leur entraînement : ils se lancèrent dans toute une série de roulés-boulés rapides qui leur permirent de se déployer en éventail. Du grand art. En arrière-plan, des chiens hurlèrent à la mort, une sirène se déclencha, stridente et une deuxième escouade se pointa au petit trot, en rangs bien serrés. Tout cela était impeccable, fort bien exécuté et n'augurait rien de bon pour nous.

Partant, suite à un instant de confusion bien compréhensible de notre part, la bombe  se retrouva en train de rouler sur la place, passant tranquillement devant la vitrine du McDonald's et ses tables empilées pour se diriger tout droit vers l'Eglise de la Miséricorde Incompréhensible, un étrange édifice dont les styles architecturaux traversaient les âges et l'histoire de l'art en mêlant les courants d'une façon plus ou moins heureuse (voir plus haut pour cette histoire de plus ou moins). Les Vénitiens l'appelaient familièrement l'église des enfants sacrifiés ou la chapelle des anges en pleurs.

D'un seul coup, plus personne ne bougea. Vigiles, chiens et révolutionnaires, nous suivions tous des yeux la course de cette bombe dont le destin allait s'avérer en définitive plus iconoclaste qu'altermondialiste.

Avec un tintement presque joyeux, le tonnelet de fer s'arrêta contre les marches qui menaient sur le parvis de l'église.

Alors, avec une belle uniformité, comme si nous appartenions, l'espace d'un instant, à la même équipe, comme si nous partagions des objectifs communs et que nous jouions soudain dans le même camp, nous nous jetâmes tous au sol alors que la façade du vieux bâtiment volait en éclats dans la nuit vénitienne, encore un peu fraîche, il fallait bien le reconnaître, mais c'était  toujours de saison.

Il est impossible d'en jurer, je n'en mettrais pas ma main au feu, non, mais il me sembla toutefois très clairement qu'au beau milieu de ce bouquet de pierres et de marbres, un cri horrible, étrange, sépulcral jaillit avec force et violence tandis qu'une immense forme blanchâtre faite de milliers de petits visages apeurés et trahis bondissait vers le ciel pour s'y dissoudre.


Un long moment de calme s'ensuivit, nous nous sentions tous soulagés d'un poids dont nous n'avions peut-être pas conscience jusqu'alors, comme si quelque chose d'à la fois lourd et nauséabond s'était enfin évanoui. Nous brossions nos pantalons à petits coups, les chiens se léchaient les pattes et les gardes vérifiaient, le sourcil froncé, le fonctionnement de leur arme de service.

Inutile de préciser que nous mîmes ce court répit à profit pour prendre un peu d'avance, avec, hélas, le succès que l'on sait...


Rester con, c'est aussi alourdir sa dette envers des forces qu'on ne comprend pas, dont on ne saisit pas entièrement toutes les ramifications ni, au fond, la véritable nature.


Par Solal Aronowicz - Publié dans : journal d'un con - Communauté : Agora
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Mercredi 28 avril 2010 3 28 /04 /2010 10:00

"Toutes mes histoires, écrivait H. P. Lovecraft, même si elles n'ont aucun rapport entre elles, se rattachent à une tradition, une légende fondamentale selon laquelle ce monde a été peuplé autrefois par les êtres d'une autre race ; adeptes de la magie noire, ils ont perdu leur emprise sur cet univers et en ont été bannis mais ils continuent à vivre au dehors et sont toujours prêts à reprendre possession de la terre."


Howard Phillips LOVECRAFT, Légendes du mythe de Cthulhu, Christian Bourgois éditeur, 1975

Par Solal Aronowicz - Publié dans : citations - Communauté : Sagitairesfousdudeuxièmedécan
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Lundi 26 avril 2010 1 26 /04 /2010 10:00

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station de métro (Nollendorfplatz) dans la lumière

Berlin 27

Par Solal Aronowicz - Publié dans : images - Communauté : photo passion
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Vendredi 23 avril 2010 5 23 /04 /2010 06:40

C'était comme si nous étions bloqués en plein vol à l'entrée de la fondamenta, figés en pleine course, alors que les balles 9 millimètres se rapprochaient de nos nuques au double de la vitesse du son. Ces demeurés avaient d'entrée de jeu tiré pour tuer, ils ne plaisantaient pas. Une prime, voire un grade supérieur, chef de groupe ou responsable d'escouade, étaient sans doute à la clé pour eux. Des types sérieux, comme je le disais. Il ne fallait pas rigoler et prendre nos jambes à notre cou.


Je me voyais encore, dans la garçonnière de l'Ancien, en train d'essayer de calmer Solal, de l'apaiser un tant soit peu, de le faire revenir à la raison, ne serait-ce que pour goûter ce Mission Haut-Brion 89 que Corto était en train d'ouvrir avec un infini respect.

- Écoute, tu ne devrais pas prendre tout cela tellement à coeur, à quoi bon ? Tu médites toujours, tu tiens le rythme, ça va ?

- Pas vraiment non, ces temps-ci, j'ai beaucoup de peine à m'asseoir et à calmer mes pensées, ça part un peu dans tous les sens.

- C'est parce que tu veux trop en faire, tu n'es pas obligé de t'infliger des séances de marathonien à chaque fois, tu veux que tout soit toujours parfait, mais tu sais parfaitement que quelques minutes suffisent, même cinq ou dix, non ? Tu dois juste te recentrer un peu, te focaliser sur ce qui est essentiel et, crois-moi, se venger n'a rien d'essentiel, loin de là.

- Je n'ai fait que prendre des coups cette année, je n'ai pas contre-attaqué, rien, c'était impossible, ça aurait ralenti de dossier, alourdi l'affaire, nui à mes intérêts, mais du coup j'ai accumulé une telle amertume...  J'ai envie de faire du mal en retour, c'est tout.

- Mais ce sont des sentiments inutiles, tu le sais aussi bien que moi, voire mieux d'un certain point de vue. Ils te pèsent, ils t'encrassent et te tirent vers le bas. C'est un peu bête à dire mon cher Solal, mais tu es la première, et peut-être la seule victime de tes pensées négatives. Tu ne fais du mal qu'à toi. Tu devrais vraiment te remettre à méditer et essayer de cultiver des pensées positives tous les jours. Ne te disperse pas, tu tenais le bon bout il y a peu, non ? Juste t'asseoir le matin, tranquillement, après un bon verre d'eau, ta cuillère d'aloe vera, chercher le calme, le trouver, même un court instant, non ?

- Oui, je tenais quelque chose de solide, c'est clair, cet hiver, il y avait quelque chose de bien, qui me posait vraiment, mais je ne parviens pas à retrouver l'énergie, le calme et la sérénité de cette période. Ça me semble soudain insurmontable, le simple geste de s'asseoir le matin me semble hors de portée.

- Bon, mais il y a quelque chose, non ? Des traces sont restées, il y a encore un fil à tirer, même ténu, non ? Tu le sais, tellement de choses se jouent là.

Je tenais mes deux mains fermement posées sur ses épaules et je fixais intensément son regard gris acier.

- Oui, une graine a été plantée, je le sens bien et il ne tient sans doute qu'à moi de la faire pousser, de la faire prospérer, je le sais parfaitement, inutile de m'assommer de sermons bien-pensants, mais ce soir, que tu le veuilles ou non, ce putain de McDonald's pète, point final. J'espère que je suis tout-à-fait clair à ce sujet et que tu me comprends bien, car je ne reviendrai pas là-dessus, j'y tiens. La bombe est faite, et bien faite, tu peux compter sur moi, et j'ai l'intention de m'en servir, quelles que soient les conséquences. Le meilleur vin du monde n'y changera rien.

Un magnifique bruit de bouchon qui émerge de son goulot de verre eut le dernier mot pour l'instant. Corto Maltese se tournait vers nous, radieux, léger et confiant.

- Chers amis, je ne le dirai qu'une fois, vos récipients s'il vous plaît !

Alors que nous nous dirigions vers lui, nos verres à la main, je tentai une dernière recommandation, la plus simple, la plus essentielle, mais sans doute la plus difficile à mettre en application, surtout pour un personnage comme Solal, soucieux, tourmenté, écrasé par toute une série de peurs et de devoirs dont il était l'hériter malgré lui, malgré sa désinvolture proverbiale et les années de psychanalyse (et les milliers de francs qu'il y avait consacrés).

- Tu devrais lâcher prise, laisser aller, être juste ici et maintenant, rien de plus.

Il me jeta un bref regard désemparé et tendit brusquement son verre à Corto sans rien me répondre.

 

A présent, alors que des balles, peut-être à têtes explosives, on pouvait s'attendre à tout de la  part de types aussi zélés, volaient vers nos nuques sans protection et que nous étions figés dans une inutile pantomime de course le long d'une étroite fondamenta vénitienne, comme cette conversation me semblait alors futile et lointaine, comme je regrettais de ne pas avoir été plus convainquant la veille tandis que nous partagions ce fabuleux Mission Haut-Brion 89 et comme je regrettais de ne pas avoir couru plus assidûment étant jeune ou bu plus régulièrement mon concentré de Spirulina algae. Mais, je le disais moi-même à Solal  il y a peu: "ici et maintenant"... Ici et maintenant, l'expérience de la mort consciente peut-être. Sommes-nous prêts ? Suis-je prêt et surtout, Solal est-il prêt ?

 

Rester con, c'est aussi donner des conseils qui se révèlent difficiles à suivre sur le moment.


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Mercredi 21 avril 2010 3 21 /04 /2010 07:00

"Christophe Colomb a tort de vouloir explorer les confins de la planète. Il existe des contrées inconnues bien plus vastes, sauvages et suprenantes que pourra jamais en apercevoir un marin scorbutique perché sur la grande hune de son navire, à l'affût de la terre derrière sa longue-vue. Le monde de l'esprit réside en chacun de nous, mais rares sont ceux qui le connaissent."


Paul J. McAuley, Les conjurés de Florence, Editions Denoël, 1999

Par Solal Aronowicz - Publié dans : citations - Communauté : Agora
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Lundi 19 avril 2010 1 19 /04 /2010 07:00

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La mauvaise mémoire : ombre et transparence

le mémorial de l'autodafé

Berlin 26

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Vendredi 16 avril 2010 5 16 /04 /2010 07:00

Solal et Corto Maltese couraient le plus vite possible dans les petites rues de Venise. Autant dire tout de suite que le plus vite possible, après tout ce qu'ils avaient bu et fumé n'était pas bien rapide, loin de là. Mais ils avançaient, c'était déjà ça et vu ce qu'ils avaient aux trousses, avancer, au plus loin, pour tenter de se mettre en sécurité, hors d'atteinte, ce n'était pas chose aisée, mais c'était clairement dans leur plus strict intérêt, du moins à mon avis et dans le mien, ce qui était aussi mon avis.


Moi, je n'avais rien bu, je n'avais rien fumé. Bien sûr, ça les avait fait marrer au début, ils rigolaient doucement autour de leurs verres pleins et du plateau de  fromages de la région et puis Solal, pendant un moment, n'avait pas arrêté de me demander si j'allais bien, si me sentais normal, parce que franchement, cette lubie de se la jouer sobre et tout le tremblement, ça lui semblait louche et plutôt déplacé.

Il était l'heure de faire la fête et je devais le comprendre clairement. Les choses avaient désormais bien avancé, on pouvait se laisser aller et puis lui et Corto avaient de grands projets révolutionnaires pour ce soir, de quoi bien s'amuser et franchement, se coltiner un gars silencieux et sérieux comme un moine ou quelque chose d'approchant, ça n'avait rien de réjouissant, et inutile de se faire la moindre illusion, c'était bien de moi qu'on parlait.

J'avais tenu bon, je savais ce que je me voulais et surtout, je savais ce que je ne voulais pas. Corto, lui n'avait pas insisté, il se contentait de sourire et de hocher la tête d'un air entendu comme depuis le début de cette histoire. Pour l'instant, il se contentait d'un rôle d'arrière-plan.

 

Quoiqu'il en soit, là, plus personne ne souriait, non, on courait comme des dératés, avec les gars de la milice privée de McDonald's à nos trousses, et quand je parle de milice privée, je ne parle pas de deux ou trois flics ratés ventripotents et fatigués, non, je parle d'une petite escouade de types triés sur le volet et entraînés au niveau des soldats d'élite des forces spéciales américaines ou israéliennes, au minimum, équipés du dernier cri en matière d'armes de guerre (Glock 17, Jéricho 941 F et Sig P226, tous ayant au bas mot une capacité de quinze balles dans le chargeur) et secondés par une meute d'énormes bergers allemands visiblement croisés avec une race du type molosse, genre mâtins de Naples.

Bref, une petite armée était sur nos talons et en voulait personnellement à notre peau, voilà ce qui arrivait quand on s'attaquait sans trop réfléchir à un symbole respecté de la mondialisation (31 600 restaurants franchisés dans le monde, plus de 21 milliards de dollars de chiffres d'affaire et près d'un demi-million d'employés). Ils étaient sur le point de nous rejoindre, ça ne devait plus tarder maintenant. De toute façon, depuis le début, malgré l'effet de surprise (en fait plus ou moins gâché par les hurlements avinés de Solal), nous ne faisions pas le poids, cette mascarade de poursuite en devenait presque inutile. Elle aurait été presque cocasse si nous n'avions pas l'étrange impression que quelque part nos vies étaient sans doute en jeu.


Nous déboulions sur la petite place qui faisait face à l'église Madonna dell'Orto, tout en haut du quartier de Cannaregio, juste après le campo dei Mori et nous allions nous jeter  désespérément dans la fondamenta qui plongeait vers la Sacca della Misericordia (un petit port), quand nous entendîmes très distinctement le son de pistolets qu'on charge d'un  geste précis et mille fois répété, c'était comme si on voyait soudain par une sorte d'artifice cubiste les balles remonter comme au ralenti dans leurs petites chambres d'acier ou de matériau composite. Puis l'aboiement bref d'un chef trancha la douceur de la nuit (il faisait bon pour la saison) et le sifflement caractéristique du métal dans l'air se rapprocha de nous à une vitesse grandissante, inexorable. Ces connards nous tiraient dessus !

 

Il était très clair que le déroulement de la soirée nous avait franchement échappé au moment où Solal avait commencé à fabriquer la bombe qui, sans mauvais jeu de mots, avait mis le feu aux poudres. Il braillait des lieux communs ineptes sur les dangers de la société de consommation et sur les aspects immoraux de la mondialisation tout en réunissant le matériel dont il avait besoin.

Il faut dire que l'Ancien nous avait confié les clés de sa garçonnière du quartier de l'Arsenal et qu'on y trouvait un peu de tout, du cheval blanc 82, un saint-émilion particulièrement fabuleux dont il disposait en doubles-magnums au désherbant industriel en passant par de gros clous de cercueil rouillés.

Corto et moi, allongés dans de profonds canapés, nous dégustions tranquillement le divin nectar, goût de cuir et de cassis, très long en bouche,  alors que Solal remplissait un gros tonnelet d'un mélange fait d'un herbicide particulièrement agressif, de sucre (en gros, cinquante-cinquante) et des clous susmentionnés. Il semblait en très grande forme, cette entrevue avec son fils et la séance de legos qui avaient suivi l'avaient requinqué, il semblait très clairement au top et, selon ses dires, il tenait désormais à montrer l'exemple, il fallait que les choses se sachent, il ne se laisserait plus faire.

Alors que Corto, presque par inadvertance, mettait la main sur un jéroboam de Mission Haut-Brion 89, je me rendis compte que Solal était toujours animé par ce terrible besoin de vengeance qui lui rongeait les entrailles et que rien ne semblait pouvoir apaiser. Un besoin d'action incontrôlable et désordonné le traversait littéralement et lui menait la vie dure. En ce moment précis, cette fameuse bombe et son stupide projet de faire sauter le McDonald's de Venise était simplement toute sa vie et ni les meilleurs conseils, ni les meilleurs vins et ni l'amour merveilleux de Tania ne pourraient y faire quoi que ce soit, hélas.

Il était décidément plus que temps qu'il retourne chez son psychanalyste, les vacances avaient assez duré !

 

Rester con, c'est construire soi-même des bombes qui n'exploseront pas au bon endroit.


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Mercredi 14 avril 2010 3 14 /04 /2010 07:00
"Plus tard, en été, un autre jeune peintre vint le voir pour lui poser des questions et lui demander conseil.
- Comment dois-je m'y prendre pour développer mon propre style ? s'enquit le jeune peintre.
- L'originalité ! rit Bada. Je suis comme je suis, je peins comme je peins. Je n'ai pas de méthode, je ne songe pas à être original, je ne suis que moi-même.
- Mais il faut pourtant que je me décide entre le style de l'école du nord et celle du sud.
- Tu ne viens d'aucune école et tu ne vas à aucune école. De même, l'école ne viendra pas à toi et de toi ne viendra pas l'école. Prends un pinceau et de l'encre et peins dans ton propre style."


Richard Weihe, Mer d'encre, Editions Jacqueline Chambon, Nîmes, 2004

Par Solal Aronowicz - Publié dans : citations - Communauté : Agora
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Lundi 12 avril 2010 1 12 /04 /2010 07:00
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Immeubles berlinois vus depuis la Spree
Berlin 25


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Vendredi 9 avril 2010 5 09 /04 /2010 09:47

- Papa, c'est toi papa ?

- Oui, c'est moi mon garçon.

- Où étais-tu, papa ? Je ne t'ai pas vu depuis tellement longtemps. Tu as juste disparu après le tour qu'on a fait dans la grande roue, tu te souviens ? J'ai regardé le petit train et après tu n'étais plus là.

- Oui mon garçon, je me souviens très bien, c'était au mois d'août l'année dernière. Le 7 août, la dernière fois que je t'ai vu dans des conditions normales.

- Et pourquoi tu as disparu ?

-... Je n'avais pas le choix, je voulais vraiment te voir, rester avec toi, mais j'en ai été empêché, je ne pouvais pas faire autrement, je suis désolé mon garçon. On m'a enlevé ce droit, on t'a enlevé ce droit.

- Mais tu es un super-héros papa? Tu peux te défendre.

- Oui, enfin plus ou moins, ça dépend, c'est assez compliqué...

- Tu as des pouvoirs ?

- Oui, quelques uns.

- Lesquels ?

- Eh bien, crachat empoisonné par exemple, ou chance inexplicable, mais pas toujours celui-la.

- ...C'est un peu dégueulasse, non, le coup du crachat ? C'est pas comme voler ou devenir invisible. Et puis ça sert à quoi ?

- Oui, je sais, c'est un peu décevant, on ne peut pas tous être Kal-El que veux-tu. Attends, j'ai aussi : trouver le meilleur tailleur de la ville et ouverture des chakras. Ils sont bien ceux-la.

- C'est déjà ça, j'imagine. C'est mieux que rien.

- Oui, comme tu dis mon garçon, c'est déjà ça. Ouverture des chakras, c'est très bien, très bon pour le corps et l'esprit, ça m'a tiré d'affaire assez sérieusement une fois.

- Mais pas de super-force, pas de super-vitesse ou de pouvoir de régénération ?

- Eh bien écoute, en fait, maintenant que tu le dis, je dois reconnaître que je récupère plutôt bien, vu tout ce qui m'est arrivé, tout ce qu'on m'a fait subir. Alors tu vois, je sais pas si c'est un super-pouvoir, mais je suis plutôt solide, j'encaisse bien, je résiste, je tiens le coup et je me relève. Par exemple, avant, j'avais un oeil en moins, plein de cicatrices, je boitais, mais tu vois, je vais mieux, non ?

-...

-... Et puis le coup des chakras, c'est pas mal, non ?

- C'est quelque chose sans doute.

- Tu veux que je t'apprenne à les ouvrir, ça pourrait te donner un coup de pouce pour l'école, non, qu'est ce que tu en dis ? Peu de gens savent le faire, c'est mieux que de jouer à la playstation.

- Je ne joue pas à la playstation, papa.

- ... Tu as raison, c'est une activité inepte.

- ... Pourquoi tu es parti, papa ? J'avais besoin de toi. J'avais besoin de toi, le soir, le matin, la nuit. J'avais besoin de sentir ta présence, mais tu n'étais plus là pour moi, tu étais loin.

- Je ne pouvais pas rester et puis de toute façon, je n'ai jamais été là le soir, la nuit ou le matin quand tu te réveillais. J'étais là l'après-midi, le lundi, le mercredi et puis le samedi, on allait nager. C'était peu de choses, mais c'était ce que nous avions.

- Mais pourquoi tout ça s'est terminé ?

- Je voulais te voir plus, j'aurais voulu que tu viennes dormir à la maison et qu'on fasse plus de choses ensemble, mais ta maman ne voulait pas que tu rencontres Tania.

- Qui est Tania ?

- C'est mon amoureuse, elle me rend très heureux et j'aimerais bien que tu fasses sa connaissance. En tout cas, elle, elle aimerait bien te rencontrer. Elle trouve bizarre de savoir que j'ai un fils et de ne l'avoir jamais vu en vrai.

- Elle vit avec toi, dans l'appartement où je venais jouer ?

- Oui, elle vit là avec moi. Tes jouets sont toujours là, tu sais, dans le coffre en bois et en cuir, les voitures, nos fiches...

- Mais alors tu n'aimes plus maman ?

- Non, mon garçon, je n'aime pas ta maman. Elle a vraiment cherché à me faire du mal et je pense qu'en faisant ça, elle t'a beaucoup fait souffrir aussi. Cette année a été très difficile pour moi, et pour toi aussi je pense.

- Mais alors pour maman aussi ?

- Oui, pour ta maman aussi, mais elle en est l'unique responsable. Elle est la cause de tout ce qui est arrivé, du moins à mon avis.

- Tu veux dire que ce n'est pas de ta faute tout ça alors, si tu es parti, maman t'a forcé, c'est ça? A moi, elle a dit autre chose, et puis je sais qu'elle est très triste, parfois elle pleure. Elle m'a dit que tout est arrivé à cause de toi et que tu ne voulais plus me voir.

- C'est un mensonge, c'est un mensonge honteux !... Ecoute, en tout cas, oui, nous sommes sans doute tous les trois très tristes, mais le plus important, c'est toi et tu peux être sûr d'une chose, c'est que nous t'aimons et que nous voulons le meilleur pour toi. C'est toi qui compte le plus. Le reste, c'est une histoire de grandes personnes qui, au fond, n'a plus la moindre importance.

- Le meilleur, c'est quoi d'abord?

- Selon moi, c'est l'autonomie, c'est ce que je voudrais te donner, la liberté, et la capacité d'en jouir, l'indépendance. C'est l'amour qui te donnera la confiance nécessaire. Le reste vient ensuite.

- Mais tu ne t'entendras plus avec maman ?

- Non mon fils, plus jamais, ta mère me dégoûte.

- Tu ne devrais pas me dire ça.

- Non, je ne devrais pas, on m'a prévenu : "ne pas souiller l'autre, ne pas prendre l'enfant dans un conflit de loyauté" etc. Mais je suis désolé, ta mère me dégoûte, je pense que c'est une mauvaise personne, voilà tout. Donc non, je ne m'entendrai plus jamais avec elle, mais je ferai tout mon possible pour que ça ne te pèse pas et pour entretenir avec elle un rapport de surface, disons, de convenance, cosmétique, quel qu'en soit le prix. Mais ma vie est désormais avec Tania et nous sommes prêts à t'accueillir durant le temps qui nous sera accordé, avec plaisir, nous nous réjouissons beaucoup de te voir chez nous.

- ...Si tu étais vraiment un super-héros, tu pourrais tout remettre ensemble, non ? Tous les morceaux brisés.

- Je n'ai pas l'intention de remettre tous les morceaux brisés ensemble mon garçon, ce n'est pas indispensable. C'est dur pour toi, mais ce serait un mensonge. De toute façon, ces morceaux la n'ont jamais été ensemble, pas un seul instant, juste nous deux.

- Ne pas mentir, c'est plus important que moi ? Tu es plus important que moi ?

- Non, je pense que me sacrifier n'est pas bon pour toi. Ça te rendrait aussi malheureux que moi. On ne construit pas un couple sur le sens du devoir ou la culpabilité. La relation doit être amoureuse avant tout, sinon elle est fausse.

- C'est ce que tu dis.

- Oui, c'est ce que je dis, c'est ma parole.

- Des fois tu me parles comme à un adulte et des fois comme à un enfant.

- Oui, parfois, tu es mon adulte, tu me contrains à chercher l'adulte en moi et c'est une bonne chose.

-...

-...

-... On va faire quoi maintenant ?

- On peut jouer aux lego si tu veux bien. Je peux faire une tour et tu l'as détruit. Comme d'habitude ? Après on lira une histoire

- Ok, fais une statue alors, un grand totem magique avec les bras pas pareils.

 

Rester con, c'est donner des explications d'adulte aux enfants et ne pas savoir renoncer à la sourde colère qui nous dévore le coeur et les entrailles.


Par Solal Aronowicz - Publié dans : journal d'un con - Communauté : Sagitairesfousdudeuxièmedécan
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Mercredi 7 avril 2010 3 07 /04 /2010 07:00
" La télévision est l'Antéchrist, mon cher Daniel, et je vous dis, moi, qu'il suffira de trois ou quatre générations pour que les gens ne sachent même plus lâcher un pet pour leur compte et que l'être humain retourne à la caverne, à la barbarie médiévale et à l'état d'imbécilité que la limace avait déjà dépassé au Pléistocène. Ce monde ne mourra pas d'une bombe atomique, comme le disent les journaux, il mourra de rire, de banalité, en transformant tout en farce et, de plus, en mauvaise farce."

Carlos Ruiz Zafon, L'Ombre du vent, Editions Grasset et Fasquelle, 2004

Par Solal Aronowicz - Publié dans : citations - Communauté : Agora
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Lundi 5 avril 2010 1 05 /04 /2010 07:00

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Morceaux du Mur à l'abandon
Berlin 24

Par Solal Aronowicz - Publié dans : images - Communauté : photo passion
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  • Trente ans brutalement passés, malgré les nombreux serments passés avec soi-même et l'ombre de soi-même, pas la trace d'un texte publié, errance sur tous les plans depuis la fin de l'université, bref, un dilettante qui ne s'assume pas.

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