Samedi 9 août 2008
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Chaque soir, le même scénario se met en place malgré moi. Je cherche le sommeil, je veux le sommeil.
Comme dirait mon fils . "Sommeil, où es-tu ?"
J'en ai besoin : depuis que j'ai recommencé à travailler, je me lève à 6 heures et je dois prendre du repos si je veux pouvoir donner mes cours sereinement, même si les élèves sont peu
nombreux.
Je cherche donc le sommeil, je le veux, mais je mets tout en place pour qu'il ne vienne pas, pour qu'il reste sur le seuil de
ma chambre, ou même à la cuisine, moqueur, feuilletant un magazine ostensiblement, faisant claquer ses pages de papier glacé, sifflotant parfois, se servant même un café avec bruit.
Je me contrecarre. J'ai trop reculé l'heure du coucher, je n'ai pas accepté de renoncer à mes activités et je suis traversé par une agitation malvenue. Ca pique sous mon crâne.
Malgré tout, je m'allonge et j'attends, alignant avec précaution mon corps dans la diagonale du lit pour le
calfeutrer dans la position correcte : sur le ventre, le bras gauche replié sous la tête, un coussin roulé en boule contre le flanc et le duvet posé sur les mollets. Voilà la position exacte,
celle qui me permet de passer sous la surface et de plonger dans la région bleue.
Mais très vite, la chaleur jette son drap moite sur mon dos, je me sens lourd, mon estomac est trop rempli. Je me déplace alors sur le côté, il est déjà trop tard.
Avec des gestes lents, mesurés, comme pour me faire croire que je suis au bord du sommeil, j'enclenche mon vieux ventilateur pour rafraîchir l'air marécageux de ma chambre et je me rallonge sur
le dos.
Mes yeux sont écarquillés.
Les pales d'acier tapent par intermittence contre leur cage de métal produisant un tac-tac-tac irrégulier qui plante de petits clous sur le pourtour de mon crâne et dessous.
Je ne dors pas.
Reste la solution sans issue. A la cuisine, je le croise, il a fini mes magazines. Maintenant, il lit le dernier Houellebecq, tranquillement allongé sur le banc en tek, les pieds sur la
table.
- Me raconte pas la fin.
- Toi, va te coucher.
Il ricane, content.
- Connard, passe-moi la crème et les oeufs.
La solution sans issue, c'est le cocktail good nigth :
Deux stilnox, voire trois,
Deux imovane,
Certains soirs (il faut y aller mollo, les pharmaciens ont les pires réticences à vendre ce médicament, même sur ordonnance, tant sa réputation est mauvaise. Ce sont des cons, moi, je l'aime
bien. Son petit goût granuleux et gris au petit matin après trois heures de sommeil, il me faut bien 4 à 5 cafés pour le faire passer, après je flotte toute la matinée. Pas désagréable en fin de
compte).
Bref, certains soirs donc : un dormicum et demi
Broyer le tout, épaissir avec 2 dl de crème mi-écrémée (la ligne, la ligne, la ligne, c'est l'été !), un oeuf pour lier et 4 à 8 dl, selon l'humeur, de whisky pour diluer...
C'est mon cocktail good nigth.
Là, il me regarde avec un sale oeil, il sait que ça va être serré.
En ce qui me concerne, tout est en place, la scène est prête pour que le spectacle de mon non-sommeil commence !
Je me remets au lit de façon méticuleuse, presque rituelle, je lis un peu, mais ça s'agace sous mon crâne, le débit des pensées s'emballe, d'incroyables connections s'établissent comme si les
liens entre mes synapses se multipliaient, malgré la dose respectable de pilules bleues et blanches.
Je m'énerve, je me tourne, me retourne, je m'agite, je prends des positions inhabituelles, je ne parviens plus à trouver celle qui me convient, je tressaute tel un saumon remontant le cours de la
nuit, les plis du drap me dérangent, m'irritent, je rejette avec rage le duvet à présent collant de sueur, il retombe sur les jouets de mon fils : une tour de cubes s'effondre, c'est le
fracas.
Lui, il casse une lampe dans le couloir, au matin, je trouverai mille morceaux de verre comme des petits pièges disposés sur le chemin qui mène à la sortie.
Il est plus d'une heure.
Je ne dors pas.
Retour à la case lecture, l'égoïste romantique et je continue à empiler les pages. Si je titube sur les phrases, j'avance quand même très vite.
C'est ce que j'appelle un livre d'ambiance, rien de bien sérieux, mais des petites choses à attraper par endroits. Quand je rentre chez Beigbeder, je sais ce que je vais trouver, de
l'auto-fiction contemporaine, de la littérature légère, pétillante, rassurante au fond. On est pas obligé de se faire tout le temps du mal avec des livres sans photo sur la couverture.
Parfois vers trois heures, malgré, il faut bien le reconnaître, une certaine accoutumance, le cocktail commence à envoyer un son sourd le long de mes veines, rendant mon sang lourd et épais, mes
gestes gourds m'amènent, ce chemin est toujours si long, au bord d'un état de flottement où chacun de mes mouvements se fait dans de la mousse.
Je suis dans la zone étrange
où mon immense gommier murmure des mots d'apaisement (ses feuilles grasses se penchent sur mon visage las),
où mon masque, un fang du Gabon, me parle en secret et me dit que ce n'est pas grave,
où mon cobra vietnamien me susurre qu'il est temps de lâcher prise.
Alors enfin quelque chose tombe en moi, mais il est si tard.
Au matin, la fatigue s'accumulera à la fatigue, mes yeux s'enfonceront un peu plus dans mon visage.
Toute la journée j'attendrai le soir.
réactions choquées