journal d'un con

Vendredi 18 septembre 2009 5 18 /09 /Sep /2009 07:00

Dans un cri de victoire final, je parvins enfin à trancher le tronc d'un coup de scie définitif juste au moment où la hache qui avait servi à l'arrachement de mon coeur, ô l'inoubliable anniversaire, vins capiteux et cotillons, s'abattait une nouvelle fois sur moi.

Les pétales de l'immense fleur indigo qui émergeait de mon front bondirent aussitôt et réussirent à enlacer, dévier, puis bloquer la lourde lame d'acier vulcanisé qui s'arrêta pile sur ma clavicule droite.

Un mince filet de sang perla à la surface de ma peau, scintillant, soyeux dans la lumière rouge de cette longue et inhabituelle matinée.


Un tremblement saccadé agita alors le bras de cette statue maudite, immonde image figée des étranges errances sentimentales de mon passé terne inepte et stérile. Alors que ce tremblement atteignait son paroxysme, le sel grisâtre dont Pénélope était désormais faite se fissura soudain. Des morceaux tombèrent lourdement sur le parquet de mon loft de friedrichshain et la hache se ficha brutalement entre deux lattes, à présent inoffensive.


Au même moment, le tronc de ce gommier, autrefois symbole de mon entrée au sein de la communauté des Juifs, désormais devenu mon mortel ennemi, céda enfin. Il se brisa avec un terrifiant hurlement tandis qu'une longue giclée de pus blanchâtre, épaisse, poisseuse, fétide jaillissait de cette blessure fatale que je lui avait faite au flanc, aspergeant mon torse, mon ventre et mes bras qui aussitôt se mirent à me démanger violemment.

La statue, à présent traversée de longues crevasses, défigurée, laissant un bras derrière elle, battit rapidement en retraite, comme portée par un souffle nauséabond et disparut dans les ténèbres du couloir dans un grincement sinistre et ricanant.


Le calme et le silence s'installèrent à petits pas dans la pièce, enfin. Exténué par ce long combat, je me redressai lentement, tenant les mains prudemment éloignées de mon corps et, après un passage conséquent à la salle de bains, j'entrepris de faire mon lit.

Alors que je réunissais les oreillers froissés et le duvet chiffonné que la bataille avait dispersés, je me rendis compte que la fleur indigo, fruit de mon sixième chakra, siège des forces psychiques et de l'intuition, Ajnâ, ne s'était pas dissipée et que ses immenses pétales émergeaient toujours de mon front, un peu comme une algue énorme, immense, molle.

Les émanations indigo traînaient un peu partout, en hauteur et sur le sol, fouillant dans les placards de la cuisine ou feuilletant des livres au hasard, l'une d'elles semblait même avoir commencé un Nick Toshes, le Roi des Juifs, un bouquin au montage assez hallucinant, un excellent choix, peut-être mauvais pour le karma, à voir, quoiqu'à mon avis un bon texte ne soit jamais mauvais pour le karma, mais enfin, il y a sans doute karma et karma...


Bref, dans ce petit matin sanglant, végétal et spongieux, mais matin de grande victoire aussi, pas définitive sans doute, mais victoire tout de même, bref, dans ce petit-grand matin là, c'était, disons-le franchement, le bordel, un sacré bordel, oui.

 

De guerre lasse, mais un sentiment d'euphorie libérateur durablement épanoui dans ma poitrine, encore moite et collant du pus étrange que mon ex-plante d'appartement m'avait craché à la gueule, je m'assis au fond d'un large fauteuil de cuir aux teintes fauves patinées par des culs visiblement plus vastes que le mien et, tendant la main vers la boîte de cèdre, à l'humidité tendrement et quotidiennement contrôlée, qui trônait à ma droite sur une petite table de casuarina, je pris un superbe siglo 1 que je caressai avec douceur avant de l'ouvrir d'un geste précis à l'aide d'une petite lame damassée que je cachais entre les coussins du fauteuil.

 

Tout en tirant une délicate première bouffée, je lançai un de mes tentacules psychiques indigo en direction de la vieille cafetière italienne que Carver m'avait offerte. Fronçant les sourcils avec application, je tentai alors d'ouvrir la boîte de café que l'homme en bleu m'avait ramené de Jamaïque, du Blue Montain, tout en me demandant ce qu'il avait bien pu aller foutre là-bas.

 

Certes, ce n'était pas gagné d'avance, mais le moins qu'on puisse dire, c'est que la journée s'annonçait bien.

 

Rester con...avec plaisir !

Par Solal Aronowicz - Publié dans : journal d'un con - Communauté : Utopia
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Vendredi 11 septembre 2009 5 11 /09 /Sep /2009 07:00

Alors que j'étais sur le point de sombrer, de renoncer, de me laisser couler dans mes draps trempés par la sueur de cette nuit dont les rêves avaient été inquiétants et tourmentés, cette étrange boule d'énergie rouge montée de mon premier chakra, Mûlâdhrâra, le chakra de base qui nous relie tous à notre Mère la Terre, après un lent trajet le long de ma colonne vertébrale, parvint à la hauteur de mon front, juste entre les deux yeux, à la racine du nez où elle explosa comme au ralenti, dans un immense silence, émettant une puissante vibration qui tordit la surface de la réalité, mon sixième chakra, Ajnâ, le troisième oeil, celui qui commande aux forces psychiques de l'esprit, venait d'éclore, enfin...


La boule montée de mes reins s'ouvrit devant mon regard comme une fleur de feu intense, soudain violet, et aussitôt, lança ses pétales allongés et multiples à l'assaut des branches de mon gommier autour desquelles ils s'enroulèrent souplement, mais inexorablement.
Je sentis alors mon corps se libérer de la pesanteur, du poids des draps et de l'emprise de cette plante maudite, pour s'élever de lui-même et se dresser, flottant à quelques centimètres au-dessus du lit.

L'étreinte végétale faiblit rapidement, mollit, puis me lâcha tout-à-fait.

La fleur qui émergeait de mon front, devenue immense, se déployait à présent dans toute la pièce, semblant même en repousser les parois de brique rouge et de béton rongé d'humidité. Un mur se fendit soudain avec un craquement violent, les vitres explosèrent et des morceaux de verre tombèrent dans la rue alors que le jour finissait de se lever.


La statue de Pénélope, devant cette contre-attaque brusque et inattendue recula, comme glissant sur le sol, en direction de la porte. Le gommier, surpris, repoussé, mais loin d'être vaincu, se tenait à présent devant elle, dressant un épais rempart de feuilles lourdes et grasses agitées d'un mouvement lent et inquiétant, comme une vague venue de très loin.


Flottant, nu et serein au beau milieu de ma chambre berlinoise, je pris conscience avec une acuité étonnante de l'espace qui m'entourait et du pouvoir que j'avais sur lui. Il me suffisait de vouloir sincèrement pour obtenir ce que je désirais. L'univers lui-même paraissait à ma disposition.

Il me sembla soudain que je voyais la scène de différents points de vue à la fois, je l'appréhendais dans sa globalité.

Il sembla ensuite, de manière fugace, certes, saisir soudain la brutale, mais évidente réalité des choses et apercevoir les interstices à la surface du théâtre de la réalité, comme des échappées menant directement au coeur du cosmos.


Tout est illusion.

Nous ne sommes que des cercles à la surface de l'eau, heurtant d'autres cercles, aussitôt évanouis, aussitôt effacés, aussitôt remplacés.

Nous ne sommes que des personnages à la programmation limitée prisonniers d'un jeu vidéo dont les règles essentielles, dont le code nous échappe.

Rien n'existe et fondamentalement, tout est souffrance.


Bien, tout est souffrance, c'est clair, je commence à comprendre, depuis le temps qu'on me l'explique,("mais tu es incapable de penser à autre chose qu'au plaisir, c'est tellement vide de sens ! "), mais avant d'emprunter l'Octuple Sentier sur les pas de Bouddha, celui qui doit être notre maître à tous, le grand Illuminé (mais faut-il être con, mais con, pour quitter un palais de rêve où tout, je dis bien tout, est à disposition, les meilleurs cuirs, les cachemires les plus fins...), une tâche me tenait particulièrement à coeur.

Je sais qu'il faut savoir se défaire des attachements terrestres pour devenir pure compassion, je sais, mais là, en matière de souffrance, j'en avais trop gros sur la patate, ou le chakra, ou ce qu'on voudra. En matière de compassion, je n'étais pas prêt, loin de là. Le serais-je un jour ? Sincèrement, j'en doute, pas envie.

 

C'était la deuxième fois que cette salope de statue tentait de mettre fin à mes jours, de manière inattendue de surcroît, et il était désormais hors de question pour moi de faire profil bas. Cette salope allait morlfer dur. Point.

Un des pétales de ma fleur violette se transforma en scie égoïne géante. Je flottai aussitôt jusqu'au gommier et, ayant esquivé de justesse deux dangereux mouvements de branche que je brisai aussitôt, je m'attaquai vivement au tronc même de cette traîtresse de plante qui était passée à l'ennemie.

Tout en sciant avec acharnement, je me demandais ce que Pénélope avait bien pu promettre à ce monstre végétal pour le retourner contre moi. Ce gommier était tout de même mon cadeau de bar mitzvah. Peut-être un replantage en espace libre ? Ou alors elle était devenue antisémite avec le temps, marre que je lui pisse dedans les matins de cuite ?


Le bois était bien plus dur que je ne l'avais imaginé et je devais concentrer toute mon énergie  intérieure pour l'entamer et ne pas me laisser assourdir par le terrible hurlement de peur et de colère qui jaillissait à chaque coup de scie.

Je sentis néanmoins la statue se rapprocher de moi, glissant sur l'ancien parquet de bois gris, évitant les pétales violets de mon sixième chakra, tel un ectoplasme de sel, effrayante, épouvantable, un bras levé, cette éternelle hache se matérialisant dans son poing dur et crispé...

 

Par Solal Aronowicz - Publié dans : journal d'un con - Communauté : Sagitairesfousdudeuxièmedécan
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Vendredi 4 septembre 2009 5 04 /09 /Sep /2009 07:00
Je me réveillai en sursaut, trempé de sueur, à moitié étouffé par une longue branche du gommier enroulée autour de mon cou. Les mains crispées autour du membre végétal, râlant dans le petit matin sanglant qui illuminait mon loft de friedrichhain, je réalisai tout en me tordant au milieu de mes draps de satin, que cette saloperie de plante carnivore m'avait suivi jusqu'à Berlin.

Plus gigantesque que jamais, elle se tenait au bord de mon lit king size en cèdre du Liban, ses frondaisons frôlant le plafond qui culmine pourtant à plus de quatre mètres. Ses branches, longues, souples, épaisses, poisseuses d'une sève collante et blanchâtre, s'agitaient mollement comme autant de tentacules immenses autour de moi tout en émettant un étrange sifflement à la fois rauque et aigu.

Alors que je passais lentement, douloureusement, mais inexorablement de sommeil à trépas, je distinguai soudain derrière ce démon végétal la silhouette trop connue de celle qui était devenue une statue de sel. A l'instar des pires ennemis de James Bond, cette salope commettait une dernière erreur qui compromettait tout son plan vicieux et sans doute échafaudé de longue date : se montrer tandis que j'agonisais sous ses yeux ternes et morts.

Cette vision ne pouvait être celle que j'emporterais aux côtés de Bouddha, le grand Illuminé qui nous montre la Voie à tous. Bandant tous mes muscles, raclant au fond de mes reins jusqu'à la dernière parcelle de force, je m'arquai contre mon lit pour résister aux branches qui serpentaient désormais sur mon corps encore moite de cette chaude nuit d'été, un audacieux rameau pointant même en direction de mon anus.

Peu à peu, avec une vibration profonde et sourde, je sentis comme une boule d'énergie rouge pure , très dense, monter en moi depuis mon hara...


Par Solal Aronowicz - Publié dans : journal d'un con - Communauté : Sagitairesfousdudeuxièmedécan
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Jeudi 20 août 2009 4 20 /08 /Août /2009 07:00
D'un geste sûr et précis, je bloque la hache tournoyante de la main gauche. Le bois dur claque sèchement dans ma paume. Prenant appui fermement sur la racine du cèdre, j'effectue un rétablissement et je me redresse sur le sol de l'arrière-cour tout en rayant mes Hugo Boss de façon définitive.
L'apparition, si c'en est une, s'est maintenant quasiment évanouie. Mon fils est en train de disparaître tout à fait et je ne sais pas comment le retenir à mes côtés. Il devient peu à peu transparent, je passe la main au travers de son petit corps, quinze, seize kilos au maximum, et bientôt il ne reste de lui que son regard qui ressemble tant au mien.

Le crépuscule tombe complètement, je jette la hache d'un geste négligent dans la fissure et je me frotte les paumes l'une contre l'autre de plus en plus vite jusqu'à qu'elles deviennent rouges et brûlantes et que des particules de peau se détachent.
Une poigne solide se ferme sur mon épaule et la serre paternellement.
- Tu en chies, fils ?
- Ouais, c'est le moins qu'on puisse dire, une de ces périodes difficiles...
Il met sa main aux deux phalanges manquantes sur les miennes, calmement.
- Arrête ça, fils, arrête. Te fais pas du mal pour rien. Viens boire un coup, allez.
Sa barbe blanche oscille avec sérénité.
- Boire un coup, encore, la solution à tous les problèmes, hein ?
- ... Franchement, tu en vois une autre ?
- ...
- ... Alors, tu vois. Allez, viens.

Derrière nous, là où se tenait l'image de mon fils et de sa mère, le sol est resté trouble, flou, comme s'il était en partie ailleurs ou comme si un passage était resté ouvert. Je m'accroupis au bord de cette ouverture qui émet une sorte grésillement électrique et dont une odeur froide et dure de métal se dégage. Soudain pris d'une impulsion, je pose l'étrange petite statue du vieux juif à la surface de ce trou dans lequel elle s'enfonce lentement, comme dans des sables mouvants. Au moment où elle disparaît entièrement, un coup sourd se fait entendre et une petite carte rectangulaire, toute blanche, tombe à mes pieds. Je la prends et je la glisse dans mon porte feuilles (Bally, restons suisse, restons...)

- Allez, viens fils, viens boire un coup, on discutera.
- Ouais, j'arrive.
Nous franchissons la fissure, passons sous les branches lourdes et épaisses du cèdre et nous nous dirigeons d'un pas lent, écartant les grandes herbes coupantes d'une main lasse, vers l'immense séquoia qui pousse près de l'entrée. Nous le contournons pour découvrir une longue table sur laquelle un homme très grand, massif et puissant, vêtu de bleu et de rouge, est allongé, les paumes tournées vers le ciel. Notre arrivée le surprend un peu et il se redresse vivement faisant craquer la table de façon inquiétante.

- Oui, je... eh bien je faisais un peu de relaxation, histoire de me réunir un peu, de me retrouver. Je dors tellement peu. Un truc que je viens d'apprendre auprès d'un yogi indien.
- Des vacances dans le Rajasthan ?
Il me regarde comme si j'étais le dernier de ces connards d'occidentaux bourrés de pognon et d'anxiolytiques convaincus que leurs problèmes sont les plus importants du monde.
Alors que je me dis que ce n'est pas rien, de faire tenir tout ça dans un regard, même pour un super-héros de cette envergure, il me lâche d'un ton las :
- Non, inondation et famine dans le Kerala, au Sud.
- Ah ?... Tu as pu faire quelque chose ?
- Construit cinq digues, dévié un fleuve plus large que le Danube, évacué trente-cinq villages, distribué plusieurs tonnes de vivres. 150 000 morts. J'ose croire que le pire a été évité.
- ... Ah ? Bon. Eh bien..., j'imagine que c'est sans doute déjà ça.
C'est parfois difficile de ne vraiment rien dire quand il ne faudrait sans doute surtout rien dire, vraiment.
Il est tellement désabusé qu'il relève à peine.
- Ouais, c'est sans doute déjà ça, je pense.

Il s'étire péniblement, gonflant son énorme poitrine barrée de ce fameux "S" qui a pris une teinte jaunâtre avec le temps, se prend un instant la tête entre les mains, laissant sa respiration siffler comme une locomotive qui arrive en gare, puis détache sa cape, la secoue et se met à la plier avec minutie.
Ce qui se révèle plus compliqué qu'il n'y paraît puisqu'en fait la dite cape n'est pas rectangulaire, mais légèrement triangulaire et terminée par deux espèces de lambeaux qui permettent de la fixer sous le costume. Une vraie merde, un cauchemar de femme de chambre.
Soudain passablement énervé, il me tend un pan d'un geste sec et, dans le crépuscule berlinois, tandis que le vieux personnage à la barbe blanche et aux doigts tronqués prépare un curry mouton épinards, je plie avec précautions la cape de Superman alors qu'il garde le regard fixé sur ses chaussons rouges tachés de boue indienne, l'air absent, le visage marqué, paraissant soudain presque son âge.

- Au fait, me glisse-t-il soudain d'un ton plus serein, d'un air de confidence, tu n'aurais pas des billets pour cette soirée spéciale Sex-Göttin au Berghain ? Je crois qu'un peu d'insouciance me ferait du bien, un peu de légèreté, tu vois... même à mon âge... et puis tu sais, la solitude...peut-être que Diana sera là....enfin, bon, merci pour la cape.

Soyons désinvoltes, restons légers ! Quelqu'un voit une autre solution ?

Par Solal Aronowicz - Publié dans : journal d'un con
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Vendredi 14 août 2009 5 14 /08 /Août /2009 07:00
J'avais assez vite pris l'habitude de traîner le long de l'August Strasse, une jolie rue semée de petites galeries et de cafés. Souvent seul, parfois accompagné d'Herman, rarement de Carver, trop occupé qu'il était à tatouer le lion nu de Gir, un spécimen quasi unique de félin dépourvu de pilosité, je déambulais sans but précis, pour finir la plupart du temps, au bout de la rue, à moitié saoul et heureux propriétaire d'une sorte d'oeuvre d'art plus ou moins improbable, tableau cherchant à briser la frontière entre l'abstrait et le figuratif ou photo niant la notion de représentation.

Ce jour là, alors que je tenais d'un air circonspect une petite sculpture de métal poli que je venais d'acheter à un vieux juif à la mine étrange, je remarquai pour la première fois, entre un café et une librairie de livres anciens, un petit passage étroit qui semblait mener à une arrière-cour comme il y en tant dans cette rue.
Irrésistiblement attiré, je m'engouffrai aussitôt dans l'ouverture peu éclairée. Le couloir, couvert de graffitis inquiétants, était plus long, bien plus long que je m'y attendais.
Il me fallut plus d'une minute de marche pour parvenir de l'autre côté.

Je débouchai sur une arrière-cour étonnement vaste dans une lumière de fin d'après-midi très douce, reposante, orangée, presque tendre. Le sol était fait de gros pavés de pierre et de bois largement disjoints entre lesquels poussaient de hautes herbes sauvages, coupantes et de grosses fleurs rouges.
Adossé à un arbre au tronc puissant, visiblement un séquoia déjà âgé de plusieurs centaines d'années, un vieux bonhomme hochait la tête en silence, calmement, sur le rythme d'une musique intérieur. Sa longue barbe blanche qui oscillait en cadence sur son t-shirt sale et troué, dissimulant en partie un ancien logo difficile à déchiffrer, me fascina pendant un long moment.

Semblant soudain revenir à une certaine réalité, il me considéra gravement de son regard gris et dur, puis, d'un doigt raccourci de deux phalanges, me fit signe de me diriger vers le fond de la cour.
Intrigué, je me mis en route vers une paroi lointaine ornée de tags et de graffitis aux couleurs violentes, écartant les hautes herbes d'une main prudente et plus vraiment sûr des raisons qui m'avaient conduit dans cette étrange arrière-cour. La petite statue de métal du vieux juif palpitait contre ma paume. Une angoisse pronfonde montait en moi.

Ployant la nuque sous les branches basses et lourdes d'un cèdre du Liban dont les frondaisons dépassaient de haut le toit des immeubles encadrant la cour, je parvins au bord d'un espace vierge de végétation.
C'est là que dans cette lumière douce et calme de fin d'après-midi, un souvenir, une évocation,  avec cette longue paroi couverte de couleurs brutales et d'inscriptions difficilement déchiffrables pour toile de fond, prit forme peu à peu.

Une statue de sel au traits froids et coupants, très grande, représentant Pénélope, ou plutôt ce qui en restait, tenait dans sa main cette fameuse hache toujours sanguinolente, instrument de ma mort et de ma renaissance.
A ses pieds, un petit garçon de cinq ans à peu près, au regard doux et gentil, au visage ouvert et rieur, à la peau blanche, trop blanche, classait des cartes marquées de chiffres tracés d'une écriture spasmodique, la mienne.
Mon fils. Sa mère.

Je dus rester immobile un long moment devant ce spectacle inattendu qui me serrait le coeur. Je revins à la réalité au crépuscule, alors que la fraîcheur du soir commençait à picoter ma peau. De cette image surgie de mon passé genevois, ne restaient que quelques reflets moirés qui pâlissaient peu à peu, sur le point de disparaître.
Je fis alors franchement un pas en avant vers d'Alexandre pour le prendre avec moi, dans mes bras un instant, et jouer avec lui, ne serait-ce que trois minutes dans cette étrange arrière-cour.

Au moment où je m'avançais, dans un craquement sinistre, le sol se déroba soudain largement sous mes pieds et je m'enfonçai brutalement dans une faille profonde, me rattrapant in extremis à une des racines du cèdre qui reliait encore les deux bords de la crevasse.
Alors que je tentais, rayant de façon irrémédiable mes Hugo Boss, de me hisser sur le sol, Pénélope eut un geste unique.
D'un mouvement très vif du bras, elle me jeta au visage la hache qu'elle tenait depuis ce fameux anniversaire. Le glissement du métal froid et sanglant le long de l'air du crépuscule émit un cri strident...

Par Solal Aronowicz - Publié dans : journal d'un con
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Vendredi 7 août 2009 5 07 /08 /Août /2009 11:00
- Écoutez, bon, c'est assez complexe. Il est clair que vous êtes loin d'être en forme et je bon...comment dire ? Par où commencer ?... Un whisky peut-être, un rhum ? Non ? Allons, c'est à peine dix heures.

Le docteur qui me recevait pour m'aider à faire le clair sur mon arrivée à Berlin, un psychanalyste réputé pour son approche à la fois radicale et décalée, carrément iconoclaste selon certains, surtout selon Carver en fait, quitta son large fauteuil de cuir brun avec difficultés, et se dirigea lentement vers une haute armoire de bois visiblement précieux, sans doute une essence rare africaine. Il ouvrit cérémonieusement les deux battants et d'un geste bref de la main, m'invita à me laisser tenter par son contenu.
Le soleil, traversant l'immense baie vitrée, le quatrième mur du cabinet, qui s'ouvrait sur la Spree, rebondissait sur les quelques deux cents à trois cents bouteilles qui se trouvaient là, en désordre total, rhums,  liqueurs, whisky, bourbons, etc., sur les quatre étagères de ce que, dans mon for intérieur, je baptisais aussitôt le reliquaire des alcools.
Le docteur se servit généreusement un rhum martiniquais, en toussotant "un délice, du sucre, idéal pour préparer l'apéritif en douceur..." et me tendit avec autorité un verre rempli d'un liquide brun, presque bordeaux, d'aspect lourd, presque huileux, "vous verrez, c'est assez exceptionnel, encore un peu tôt, mais exceptionnel, vraiment, si vous deviez n'en goûter qu'un..."


- Bon, concernant votre cas, hein, c'est un cas, d'école, de congrès même ! Je n'hésiterai pas à être direct et, ...mais où avais-je donc la tête ? ! Un cigare peut-être ? J'ai des petits macanudo tout à fait délicieux, idéaux pour cette magnifique fin de matinée, vraiment...

Quant à moi, après deux gorgées de cet alcool étonnant, je me calai confortablement au fond de mon fauteuil et, au travers de la baie vitrée, je laissai mon regard partir le long de la Spree tout en tirant de tendres petites bouffées sur ce délicat corona que le bon docteur m'avait offert avec tant de professionnalisme.
A dire vrai, les raisons de mon arrivée à Berlin, désormais, je m'en foutais.
Genève était devenue nauséabonde depuis longtemps déjà et l'enseignement ne m'intéressait plus.
Je me trouvais bien dans cette ville immense et tranquille et j'avais l'intention d'y rester.
Une sorte de remugle de souvenir émergea soudain à la surface de ma mémoire le temps d'une respiration: je m'étais fait renvoyer, assez sèchement, après avoir refusé de mettre à mort un élève comme les nouvelles priorités du Département de l'Instruction Publique l'exigeaient à présent. Renvoyé pour faute grave, manque de réalisme, refus d'appliquer mon cahier des charges ou quelque chose de cet acabit.

Mon regard glissait au fil de l'eau. Le monde tel que je le connaissais était devenu flottant, sur des eaux qui étaient loin d'être calmes.
Il me sembla soudain, alors que le docteur, d'un geste compétent, "je pense que l'hypnose, dans votre cas, étant donné la situation qui est la vôtre...étonnant ce rhum, non ? " me servait pour la troisième ou la quatrième fois, il me sembla soudain que j'avais brûlé tout le contenu de mon appartement, peut-être même l'immeuble tout entier.
Je me revoyais, je croyais me revoir debout dans le bassin entre les deux bâtiments tandis que la place même était en flamme et que l'air du soir hurlait dans la chaleur.
Saoul, une fois de plus, passé à tabac, une fois de plus, seul, égaré, une fois de plus.

Des pensées confuses se croisaient sans forcément se saluer dans ma tête, mon fils, Alexandre, qui avait mis ses petits mains autour de son cou blanc et fait mine de serrer, un grand chien noir qui transporte mon coeur dans son estomac, Pénélope, dont la peau prend de plus en plus l'aspect de la pierre, sa hache encore maculée de mon sang à la main, figée.
Un autre geste, flou, mais toujours compétent, un autre verre, je ne les comptais plus, un autre cigare aussi, "santa damiana, très inattendu, vous verrez, un sur-moi écrasant, prendre place, se défaire des idoles que vous même avez mises sur pied..."
La Spree, la sensation de la voir entière, toute, surplomber le courant et être extirpé de moi, enfin.
Dernières pensées, Siddhartha, quel con, mais quel con, et Tania, la Sex-Göttin... Un surnom un peu léger pour celle que je sais être un nouvel avatar de Shiva.
La lumière, comme si je n'avais pas vraiment vu la lumière jusqu'à présent.
La lumière.

Rester con et fréquenter un médecin compétent.

Par Solal Aronowicz - Publié dans : journal d'un con
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Jeudi 30 juillet 2009 4 30 /07 /Juil /2009 11:00
- Vous pourriez cesser de tous parler en même temps ? ! Franchement, c'est insupportable. Déjà que vous tenez tous les deux des propos à la limite du cohérent, ou de l'incohérent, c'est à voir, hein, c'est selon, ok. Alors, je vous le dis tout net, vous êtes carrément difficiles à suivre, voilà. Merde.
Je touille mon cinquième kaffee normal d'un mouvement qui se voudrait mesuré, mais qui laisse sans doute transpirer une quantité notable d'exaspération.
- Merde ? Merde, ça, mon vieux, c'est le moins qu'on puisse dire...

Une vague de rire gras couche mes deux interlocuteurs de bâbord à tribord le long du banc qui me fait face.
C'est vraiment très énervant, mais en ce qui me concerne, je reste calme et serein, un vrai bodhisattva, du moins, j'aime à le penser.
Je remue d'un air distant mon café qui refroidit, je chasse une abeille qui s'intéresse d'un peu trop près aux reliquats de mon petit-déjeuner et je braque enfin un regard dur (et surtout bi-oculaire) sur ces deux cons qui se gondolent sans vergogne alors que je suis dans une précarité à laquelle mon train de vie ne m'avait pas habitué.

- Bon, écoutez moi bien, si vous êtes capables un, de vous taire et deux, de vous concentrer, ce dont je suis loin d'être sûr, autant vous le dire tout de suite.
- Ouais, hé ho hein, fais pas ton prof avec nous, hein. Si on avait pas été là, tu serais encore à poil dans le
 Tiergarten.
-
Oui, je remercie en effet le hasard de vous avoir mis sur ma route, c'est inespéré, voilà, merci aussi pour le petit-déjeuner et les cafés, je vais d'ailleurs en prendre un sixième avec un petit rhum, histoire d'aborder la suite des événements en toute détente. Ceci étant dit, chers amis, silence, écoute, voici la suite de mon programme...
- Ouais, on se tait, plus un mot, attention totale, respect le plus profond. Un homme qui a passé la nuit à chier dans son froc, faut l'écouter avec la déférence qu'il mérite, pas vrai Herman ?
- C'est pas faux Carver, c'est pas faux. On t'écoute Solal, on est attentifs et tout et tout.

Les deux se calent sur leur banc, repoussent leurs tasses et joignent les mains avec onctuosité tout en posant un regard concentré et passablement crétin sur moi.
Je ne peux m'empêcher de rendre un sourire à ces deux personnages jusque là un peu secondaires, il est vrai, mais qui n'ont pas hésité à sacrifier leur quotidien, l'un était enseignant, collègue pour être plus précis, l'autre comédien, pour me précéder à Berlin.
Au fond, avaient-ils vraiment le choix ? Ce n'est pas si sûr. Quoi qu'il en soit, ils ont tous les deux, après avoir rapidement fait connaissance dans le train Genève-Berlin, trouvé assez vite leur place dans la capitale allemande et travaillent désormais pour le
zoologischer garten en tant que gardiens de fauves. Herman s'occupe des tigres, Carver des lions.
- Bien, donc voilà le programme : me trouver des vêtements qui me vont, ne te fâche pas Carver, mais là, j'ai l'air d'un sac et,...
- Non, eh bien moi, ça me vexe, ça me froisse, je te prête ma veste, une des plus belles, et tu fais le difficile. Franchement, tu n'as aucun tact. Et puis je te rappelle qu'à poil, tu ne ressembles pas à grand chose, avec ta cicatrice et ton torse tout étriqué. Moi, je dis, un joli tatouage et quelques pompes ne te feraient pas de mal, mon vieux.
- Et puis écoute, rajoute Herman, moi je trouve qu'elle te va bien, la veste de Carver. Elle te donne un petit côté Batman, tu vois...
- Bref, merci les gars, merci. Je continue, je continue. Des vêtements donc, une UBS pour essayer d'expliquer mon cas et retirer de l'argent...
- Un exercice intéressant, sans aucun doute, coupe Herman.
- Je sais, on verra. De l'argent donc et, et un médecin spécialiste des pertes de mémoire pour m'aider à me souvenir comment, voire pourquoi j'ai atterri ici. Je n'ai rien contre Berlin, mais je ne vois pas le lien avec ce qui précède. Moi, j'étais dans la salle des maîtres, en train de parler à une collègue qui était limite désagréable avec moi.
- Un autre exercice intéressant, coupe Carver, mais tu ne dis pas tout, mon cher Solal, tu ne dis pas tout. Dans la voiture, tu nous as soulevé un point qu'il faut, du moins à mon avis, hein, mettre en tête de liste sur ton petit programme berlinois. Pas vrai, Herman ?
- Tout à fait mon cher Carver, tout à fait : Tania, la Sex-Göttin...
- Eh oui mon cher Herman, Tania la Sex-Göttin me semble être un piste indispensable à suivre pour, si je puis dire, mettre en lumière les tenants et aboutissants de tout ce bordel.

En effet, Tania la Sex-Göttin va jouer désormais un rôle central dans cette histoire et il faut reconnaître qu'il était plus que temps qu'un personnage féminin s'installe dans ce monde peut-être un peu trop masculin.

Faire une liste et s'y tenir pour ne plus rester con.

Par Solal Aronowicz - Publié dans : journal d'un con - Communauté : bons à rien mauvais en tout
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Jeudi 23 juillet 2009 4 23 /07 /Juil /2009 10:39
Je me réveille soudain, brutalement, comme si une immense quantité d'air rentrait d'un seul coup dans ma poitrine, gonflant, ouvrant, dilatant des recoins de mes poumons jusqu'alors écrasés par ma poitrine trop creuse.
Il me semble étouffer puis revivre dans la même respiration. 
J'écarte les bras largement et j'étire ma poitrine lentement.
Pour la première fois depuis longtemps, mes yeux s'ouvrent nettement sur le monde qui m'entoure, débarrassés des filaments onctueux et trop collants du sommeil et tout me semble plus clair et plus évident.

Je me redresse dans une lumière rasante qui illumine une petite clairière cerclée d'arbres de formes et de taille diverses, visiblement en partie taillés. Je fais quelques pas en m'étirant. L'herbe est un peu mouillée et de la rosée perle sur mes chaussures, une belle paire, fine et élancée, d'Hugo Boss que je porte souvent.
Elles sont d'ailleurs en petite forme, ces Hugo Boss. Il faudrait que je les brosse et que je les cire. Alors que je les détaille d'un regard critique, mon regard remonte le long de mes jambes pour m'examiner bientôt tout entier, là, dans ce beau soleil matinal, là, au milieu ou presque de cette jolie petite clairière, un cadre assez inhabituel pour moi, il faut le reconnaître. Alors que je les détaille donc, mes chaussures, je fais soudain une constatation, disons, contrastée, voire dérangeante.

D'un côté je me vois fort bien vêtu d'un costume Alexander Mc Queen noir de belle coupe, près du corps, élégant, mais d'un autre côté, il me semble que, c'est encore flou, mais ça se précise, il me semble que je sens la merde. 
Me tenant soudain, bras, jambes et fesses écartées, comme si je voulais m'éloigner de moi-même dans toutes les directions à la fois, je respire un bon coup, profondément, la narine analytique pour évaluer l'étendue des dégâts.
Les choses sont très vite claires dans mon esprit, je me suis copieusement chié dessus. Une quantité énorme de merde imprègne mes vêtements, comme si je m'étais vidé en une seule fois de tout ce qui n'était pas sorti depuis des années.
Sans hésiter, je me déshabille, ne gardant que mes chaussures, et je jette mon costume sans regret au milieu de la clairière.

Nu, en souliers de cuir noirs (Boss), les bras ornés de mon Omega et d'un bracelet en argent que je ne me connaissais pas, je sors du cercle d'herbe pour me glisser dans la forêt.
Quelques minutes de marche, d'un pas moins claudiquant que dans mon souvenir, me conduisent le long d'un grand étang visiblement aménagé, je franchis un pont, fend un groupe de canards à l'air affairé, puis je longe un sentier de terre battue qui se transforme en petite route goudronnée. Je marche sur les bords, comme si j'étais moins nu sur les côtés, plus discret sur les bords, mais je ne croise personne.
A chacun de mes pas, je goûte le plaisir d'une respiration ample, profonde, dégagée d'un poids dont je n'avais peut-être pas clairement conscience. De manière plus confuse, je sens une impression trouble, mais agréable, de libération au niveau de mes intestins et plus nettement, juste au-dessus de mon trou du cul.
Comme quoi, dormir en plein air, retrouver le contact avec la nature... Un citadin, je n'ose pas dire indécrottable, comme moi, devrait y penser plus souvent.

Au loin, un grondement sourd, intermittent, m'indique la direction de la route la plus proche. 
J'émerge du parc pour déboucher sur un boulevard très large encore peu fréquenté. Le soleil levant dore le goudron, rendant son éclat difficile à supporter. Un bras levé devant mon visage, je me risque sur la route d'un pas hésitant pour me mettre au milieu des voies, sur un long refuge étroit.
Alors que la lumière matinale réchauffe lentement ma peau, j'étire doucement ma poitrine et je tends la cicatrice, toujours aussi épaisse et blanchâtre, qui tranche mon torse sur plus de quarante centimètres, comme si je voulais y faire pénétrer l'énergie du soleil. Ce faisant, donc, plusieurs constatations, deux en tout cas, prennent forme clairement en moi.
La première d'entre elles est que, globalement, il me semble que mon corps va beaucoup mieux, plus précisément, je conjugue désormais mes yeux au pluriel, je vois de nouveau en relief, la notion de profondeur n'est plus seulement un concept pour moi, ce qui signifie un retour assez rapide sur les courts de tennis. J'en profite pour essayer de comprendre où je me trouve.
D'un côté, au loin, se dresse une immense colonne dorée, scintillante dans ce matin de renaissance, surmontée d'une femme ailée que je vois de dos, de l'autre, tout aussi loin, un grand portique avec un quadrige à son sommet, me tournant le dos également.

J'écarquille les yeux, je me tapote les joues et je tente de réfléchir un peu, tandis que les voitures encore rares ralentissent à ma hauteur. Il me semble saisir au vol une remarque ayant trait à la couleur de mon sexe, comme quoi il serait noirâtre. Une constatation d'ailleurs faite en allemand, ce qui ne laisse donc plus aucun doute sur ma localisation actuelle.
Alors que mon dernier souvenir remonte à une sorte de conversation foireuse sur mon état de santé général avec une collègue, je me retrouve à présent, disons le franchement, à poil, ou presque, au milieu de la 17 juni strasse, entre la colonne de la victoire et la porte de Brandebourg, c'est-à-dire en plein coeur de Berlin, après ce qui me semble être une nuit difficile, mais ô combien libératrice à bien des niveaux dans le Tiergarten.

Rester con, rester nu et héler un taxi? 
 
Par Solal Aronowicz - Publié dans : journal d'un con
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Vendredi 16 janvier 2009 5 16 /01 /Jan /2009 07:00
- Tu as vraiment une sale gueule, Solal...
- Merci, c'est agréable, je débarque à peine, pas le temps de faire mes premières photocopies que tu balances du salé. Tu sais, des collègues comme toi...
- Non, tu m'as mal comprise. Je veux dire que tu n'as pas l'air d'aller bien.
- Non, je ne vais pas bien, effet, c'est le moins qu'on puisse dire, je vais même très mal, voilà.
- Tu vois que je suis gentille avec toi, je me sens concernée par ce qui t'arrive, ou ce qui ne t'arrive pas.
- Oui, enfin, d'un autre côté, tu refuses systématiquement d'aller boire un verre avec moi.
- C'est parce que tu es un chacal, mon beau Solal, et puis nous ne sommes pas toutes sensibles à ta brutale virilité comme cette chère Irène. Enfin bref, je voulais te dire, par rapport à ton état de santé, disons, précaire, eh bien tu sais, tu devrais vraiment aller voir le docteur N., il paraît qu'il fait des miracles.
- Littéralement ?
- Littéralement.
- J'en suis à ce point là ?
- Non, c'est sans doute bien plus grave que ça, mais bon, je ne vois personne d'autre pour t'aider.
- ...
- ...
- ... Brutale virilité, hein ?
- Oui, mon beau chacal, brutale virilité, c'est particulièrement pathétique.



Par Solal Aronowicz - Publié dans : journal d'un con
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Dimanche 11 janvier 2009 7 11 /01 /Jan /2009 08:00
Je glissai un regard en biais à Carver qui s'affaissait de plus en plus sur son clavier.

- Alors, ça avance ?

- Tais-toi, t'es con ou quoi ? Quand elle est là, je peux rien faire, je peux pas réfléchir, mes doigts sont gourds d'amour et d'angoisse.

- Ooooh, "gourds d'amour et d'angoisse"... c'est joliment trouvé. En tout cas, la présence de notre charmante collègue élève ton niveau de langage.

Carver me coula un oeil lourd et moite de reproches.

- Ouais, ça compense le fait que je sois trop vieux, trop gros et trop marié.

- Sois po-si-tif : tu es un homme d'expérience à la carrure puissante qui sait faire preuve d'engagement.

- ... Tu te fous de ma gueule ?


- ... Non, je t'encourage pour que tu ailles au bout de tes résolutions. Tu te souviens : une confiance énorme etc.

- ...

- ... Bon, tu veux un café ?


- Volontiers.

- Alors file-moi ton passe, le mien est vide.

Par Solal Aronowicz - Publié dans : journal d'un con
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Dimanche 4 janvier 2009 7 04 /01 /Jan /2009 08:00
A l'hôpital, une vieille femme est alitée.

Les hommes déambulent lentement dans les couloirs, leur pas est pesant, leurs bras sont croisés sur la poitrine.

Ils échangent des propos brefs d'un air concerné,

ils cherchent à parler au médecin.

Parfois, ils se rejoignent au bord du lit de la patiente, sans l'approcher vraiment.

Les plus jeunes sont encore capable de la regarder avec une certaine tendresse.

Ils semblent presque étonnés d'éprouver une forme d'émotion.

Les autres, les plus âgés, leur regard est froid et baissé sur leur souliers, des mocassins à glands pour la plupart.

Les femmes, quant à elles, sont regroupées autour de la malade,

elles tiennent des conciliabules à voix basse,

elles tapotent la main tavelée de taches brunes,

elles arrangent la disposition d'une serviette,

elles préparent un verre d'eau

pour la  vieille femme qui est morte depuis plusieurs heures à présent.



Rester con, c'est aussi ne pas s'occuper des siens parce qu'ils toussent un peu trop fort.


Par Solal Aronowicz - Publié dans : journal d'un con
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Jeudi 1 janvier 2009 4 01 /01 /Jan /2009 08:00
Je marchais d'un pas lent et concentré, déchiffrant avec peine une liste griffonnée en toute hâte au sortir d'une nuit lourde et entrecoupée des éclairs cassants de l'insomnie.
Mon cocktail habituel avait finalement produit son effet sous le coup des cinq heures du matin, mais ses granulés gris et bleus circulaient encore dans mon sang rendu épais et dense.
Je marchais d'un pas lent dans un magasin du centre-ville et mon chemin croisait celui de personnes aux visages livides, aux gestes raides et mécaniques.
Nous nous bousculions avec une hargne semblait qui monter d'une façon inexorable.
Du champagne
Du chocolat
Des anxiolytiques, n'importe lesquels, pourvu qu'il y en ait assez jusqu'au 31 décembre 2009.
Je marchais.

Le magasin se remplissait de plus en plus. Les clients, les yeux injectés de sang, tenaient des listes longues de plusieurs mètres entre leurs doigts maigres et durs.
Ils titubaient, pressés, inquiets, tournant la tête avec des mouvements rapides et vifs.

Un groupe de femmes vêtues de couleurs criardes, maquillées d'épaisses couches de fond de teint qui tombaient en croûtes abondantes, s'agglutinaient autour d'un stand plutôt bien présenté qui offrait différents types de gâteaux qu'elles examinaient de près, soupesaient de l'oeil et de la main, goûtaient d'un doigt crochu terminé par un ongle rouge et tranchant, s'arrachaient avec des sourires tendus, puis des rictus irrités, rageurs enfin.
L'une d'entre elles, plus âgée que les autres, ou moins aguerrie, glissa soudain sur le sol trempé. Aussitôt, avec un geste à la fois bref, très décidé et discret, une jolie brune dans un manteau de fourrure près du corps, une pièce magnifique, lui planta la pointe de son parapluie dans l'oeil gauche qui explosa avec un bruit mou et aqueux que, malgré la clameur sourde qui semblait émaner du magasin tout entier, j'entendis très distinctement. Un talon (au moins huit centimètres, et je m'y connais) se ficha dans sa gorge, provoquant un long jet de sang d'une belle teinte rubis, et mit fin à sa brève agonie.
Des mains échangèrent rapidement des gâteaux, une tourte au fraise et un mille-feuilles au marron, du moins à première vue, alors qu'un employé s'approchait avec un seau, une serpillière et une scie égoïne visiblement usagée.

Secoué, percuté, heurté à chaque instant par de grands corps qui semblaient à la fois malades et remplis d'un énergie moite et malsaine, je fus projeté devant un long présentoir sur lequel s'étalaient de nombreuses bouteilles dont le prix était assez élevé, représentant parfois plusieurs mois de salaire.
Tandis que j'hésitais entre différents champagnes, la voix dure et pressée d'un homme très grand vêtu d'un costume trois boutons de couleur minérale s'éleva au-dessus de la lente clameur qui rythmait le mouvement des clients dans le magasin.
Il réclamait un champagne rare qui visiblement n'était plus en stock. La vendeuse, sans doute une auxiliaire, reconnaissable à son air affairé et timide à la fois, tentait d'orienter l'homme dont la colère s'aggravait, vers une autre marque, moins connue, certes, mais tout aussi intéressante, selon elle du moins, ou selon ce qu'on lui avait dit d'expliquer.
De manière très étonnante, car il se tenait très droit, et, malgré son énervement croissant, les bras le long du corps, l'homme gifla soudain la jeune femme à toute volée. Sa tête partit sur le côté pour donner contre le bord d'un étagère en bois foncé, sans doute du chêne patiné à la main, un très beau travail. A moitié assommée, l'arcade sourcilière visiblement brisée, la vendeuse essaya de se reprendre tout en s'efforçant de poursuivre son explication qui arrivait sur les détails de la production du champagne dont elle vantait la qualité.
Son interlocuteur ne lui laissa pas le temps de finir. Il l'insulta à plusieurs reprises d'une voix très sèche remplie d'une colère difficile à rendre avec des mots, la traitant de salope et de sale petite pute de vendeuse de merde.
Comme elle était visiblement d'origine africaine, il en arriva assez vite à des qualificatifs d'ordre raciste.
D'autres clients, des hommes pour la plupart, ralentissaient, approuvaient d'un air concerné, certains, peu nombreux à dire vrai, s'éloignaient d'un pas discret, alors qu'un garçon d'une quinzaine d'années, chaussé de baskets dorées et vêtu d'un sweat marqué de puta madre, sans doute le fils de l'homme vêtu du costume gris à trois boutons, quelque chose de similaire dans le regard, ou ce rictus du coin des lèvres, je ne sais pas, tenait les jambes de la fille que son père s'apprêtait maintenant à violer.

En ce qui me concerne, ma foi en ce qui me concerne, j'hésitais entre du Moët et Chandon et une bouteille de Veuve-Cliquot, du rosé, et j'aime autant préciser que le choix n'était pas facilité par la constante bousculade dont j'étais l'objet et par les cris, qui résonnèrent très clairement et qu'on entendit dans tout le magasin, que la vendeuse commençait à pousser.

Je dois reconnaître que nos regards se sont croisés alors que l'homme en gris s'agitait sur son  jeune corps tordu, mais mon choix était fait : un magnum de Moët. Il me fallait donc continuer mes courses et aller plus loin, le magasin n'allait pas tarder à fermer et je voulais terminer à temps.


Par Solal Aronowicz - Publié dans : journal d'un con
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