Des grues sur la Spree
Berlin 10
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Dans un cri de victoire final, je parvins enfin à trancher le tronc d'un coup de scie définitif juste au moment où la
hache qui avait servi à l'arrachement de mon coeur, ô l'inoubliable anniversaire, vins capiteux et cotillons, s'abattait une nouvelle fois sur moi.
Les pétales de l'immense fleur indigo qui émergeait de mon front bondirent aussitôt et réussirent à enlacer, dévier, puis bloquer la lourde lame d'acier vulcanisé qui s'arrêta pile sur ma clavicule droite.
Un mince filet de sang perla à la surface de ma peau, scintillant, soyeux dans la lumière rouge de cette longue et inhabituelle matinée.
Un tremblement saccadé agita alors le bras de cette statue maudite, immonde image figée des étranges errances sentimentales de mon passé terne inepte et stérile. Alors que ce tremblement atteignait son paroxysme, le sel grisâtre dont Pénélope était désormais faite se fissura soudain. Des morceaux tombèrent lourdement sur le parquet de mon loft de friedrichshain et la hache se ficha brutalement entre deux lattes, à présent inoffensive.
Au même moment, le tronc de ce gommier, autrefois symbole de mon entrée au sein de la communauté des Juifs, désormais devenu mon mortel ennemi, céda enfin. Il se brisa avec un terrifiant hurlement tandis qu'une longue giclée de pus blanchâtre, épaisse, poisseuse, fétide jaillissait de cette blessure fatale que je lui avait faite au flanc, aspergeant mon torse, mon ventre et mes bras qui aussitôt se mirent à me démanger violemment.
La statue, à présent traversée de longues crevasses, défigurée, laissant un bras derrière elle, battit rapidement en retraite, comme portée par un souffle nauséabond et disparut dans les ténèbres du couloir dans un grincement sinistre et ricanant.
Le calme et le silence s'installèrent à petits pas dans la pièce, enfin. Exténué par ce long combat, je me redressai
lentement, tenant les mains prudemment éloignées de mon corps et, après un passage conséquent à la salle de bains, j'entrepris de faire mon lit.
Alors que je réunissais les oreillers froissés et le duvet chiffonné que la bataille avait dispersés, je me rendis compte
que la fleur indigo, fruit de mon sixième chakra, siège des forces psychiques et de l'intuition, Ajnâ, ne s'était pas dissipée et que ses immenses pétales émergeaient toujours de mon front, un
peu comme une algue énorme, immense, molle.
Les émanations indigo traînaient un peu partout, en hauteur et sur le sol, fouillant dans les placards de la cuisine ou
feuilletant des livres au hasard, l'une d'elles semblait même avoir commencé un Nick Toshes, le Roi des Juifs, un bouquin au montage assez hallucinant, un excellent choix, peut-être
mauvais pour le karma, à voir, quoiqu'à mon avis un bon texte ne soit jamais mauvais pour le karma, mais enfin, il y a sans doute karma et karma...
Bref, dans ce petit matin sanglant, végétal et spongieux, mais matin de grande victoire aussi, pas définitive sans doute, mais victoire tout de même, bref, dans ce petit-grand matin là, c'était, disons-le franchement, le bordel, un sacré bordel, oui.
De guerre lasse, mais un sentiment d'euphorie libérateur durablement épanoui dans ma poitrine, encore moite et collant du pus étrange que mon ex-plante d'appartement m'avait craché à la gueule, je m'assis au fond d'un large fauteuil de cuir aux teintes fauves patinées par des culs visiblement plus vastes que le mien et, tendant la main vers la boîte de cèdre, à l'humidité tendrement et quotidiennement contrôlée, qui trônait à ma droite sur une petite table de casuarina, je pris un superbe siglo 1 que je caressai avec douceur avant de l'ouvrir d'un geste précis à l'aide d'une petite lame damassée que je cachais entre les coussins du fauteuil.
Tout en tirant une délicate première bouffée, je lançai un de mes tentacules psychiques indigo en direction de la vieille cafetière italienne que Carver m'avait offerte. Fronçant les sourcils avec application, je tentai alors d'ouvrir la boîte de café que l'homme en bleu m'avait ramené de Jamaïque, du Blue Montain, tout en me demandant ce qu'il avait bien pu aller foutre là-bas.
Certes, ce n'était pas gagné d'avance, mais le moins qu'on puisse dire, c'est que la journée s'annonçait bien.
Rester con...avec plaisir !
Alors que j'étais sur le point de sombrer, de renoncer, de me laisser couler dans mes draps trempés par la sueur de cette nuit dont les rêves avaient été inquiétants et tourmentés, cette étrange boule d'énergie rouge montée de mon premier chakra, Mûlâdhrâra, le chakra de base qui nous relie tous à notre Mère la Terre, après un lent trajet le long de ma colonne vertébrale, parvint à la hauteur de mon front, juste entre les deux yeux, à la racine du nez où elle explosa comme au ralenti, dans un immense silence, émettant une puissante vibration qui tordit la surface de la réalité, mon sixième chakra, Ajnâ, le troisième oeil, celui qui commande aux forces psychiques de l'esprit, venait d'éclore, enfin...
La boule montée de mes reins s'ouvrit devant mon regard comme une fleur de feu intense, soudain violet, et aussitôt, lança ses pétales allongés et multiples à l'assaut des branches de mon
gommier autour desquelles ils s'enroulèrent souplement, mais inexorablement.
Je sentis alors mon corps se libérer de la pesanteur, du poids des draps et de l'emprise de cette plante maudite, pour s'élever de lui-même et se dresser, flottant à quelques centimètres
au-dessus du lit.
L'étreinte végétale faiblit rapidement, mollit, puis me lâcha tout-à-fait.
La fleur qui émergeait de mon front, devenue immense, se déployait à présent dans toute la pièce, semblant même en repousser les parois de brique rouge et de béton rongé d'humidité. Un mur se fendit soudain avec un craquement violent, les vitres explosèrent et des morceaux de verre tombèrent dans la rue alors que le jour finissait de se lever.
La statue de Pénélope, devant cette contre-attaque brusque et inattendue recula, comme glissant sur le sol, en direction de la porte. Le gommier, surpris, repoussé, mais loin d'être vaincu, se tenait à présent devant elle, dressant un épais rempart de feuilles lourdes et grasses agitées d'un mouvement lent et inquiétant, comme une vague venue de très loin.
Flottant, nu et serein au beau milieu de ma chambre berlinoise, je pris conscience avec une acuité étonnante de l'espace qui m'entourait et du pouvoir que j'avais sur lui. Il me suffisait de vouloir sincèrement pour obtenir ce que je désirais. L'univers lui-même paraissait à ma disposition.
Il me sembla soudain que je voyais la scène de différents points de vue à la fois, je l'appréhendais dans sa
globalité.
Il sembla ensuite, de manière fugace, certes, saisir soudain la brutale, mais évidente réalité des choses et apercevoir les interstices à la surface du théâtre de la réalité, comme des échappées menant directement au coeur du cosmos.
Tout est illusion.
Nous ne sommes que des cercles à la surface de l'eau, heurtant d'autres cercles, aussitôt évanouis, aussitôt effacés, aussitôt remplacés.
Nous ne sommes que des personnages à la programmation limitée prisonniers d'un jeu vidéo dont les règles essentielles,
dont le code nous échappe.
Rien n'existe et fondamentalement, tout est souffrance.
Bien, tout est souffrance, c'est clair, je commence à comprendre, depuis le temps qu'on me l'explique,("mais tu es
incapable de penser à autre chose qu'au plaisir, c'est tellement vide de sens ! "), mais avant d'emprunter l'Octuple Sentier sur les pas de Bouddha, celui qui doit être notre maître à tous, le
grand Illuminé (mais faut-il être con, mais con, pour quitter un palais de rêve où tout, je dis bien tout, est à disposition, les meilleurs cuirs, les cachemires les plus fins...), une tâche me
tenait particulièrement à coeur.
Je sais qu'il faut savoir se défaire des attachements terrestres pour devenir pure compassion, je sais, mais là, en matière de souffrance, j'en avais trop gros sur la patate, ou le chakra, ou ce qu'on voudra. En matière de compassion, je n'étais pas prêt, loin de là. Le serais-je un jour ? Sincèrement, j'en doute, pas envie.
C'était la deuxième fois que cette salope de statue tentait de mettre fin à mes jours, de manière inattendue de surcroît, et il était désormais hors de question pour moi de faire profil bas. Cette salope allait morlfer dur. Point.
Un des pétales de ma fleur violette se transforma en scie égoïne géante. Je flottai aussitôt jusqu'au gommier et, ayant
esquivé de justesse deux dangereux mouvements de branche que je brisai aussitôt, je m'attaquai vivement au tronc même de cette traîtresse de plante qui était passée à l'ennemie.
Tout en sciant avec acharnement, je me demandais ce que Pénélope avait bien pu promettre à ce monstre végétal pour le retourner contre moi. Ce gommier était tout de même mon cadeau de bar mitzvah. Peut-être un replantage en espace libre ? Ou alors elle était devenue antisémite avec le temps, marre que je lui pisse dedans les matins de cuite ?
Le bois était bien plus dur que je ne l'avais imaginé et je devais concentrer toute mon énergie intérieure pour
l'entamer et ne pas me laisser assourdir par le terrible hurlement de peur et de colère qui jaillissait à chaque coup de scie.
Je sentis néanmoins la statue se rapprocher de moi, glissant sur l'ancien parquet de bois gris, évitant les pétales violets de mon sixième chakra, tel un ectoplasme de sel, effrayante, épouvantable, un bras levé, cette éternelle hache se matérialisant dans son poing dur et crispé...
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