journal d'un con

Vendredi 26 décembre 2008 5 26 /12 /Déc /2008 08:00
- Tu vois, j'avais l'impression qu'il ne m'aimait pas vraiment et...

- Mais de quoi tu parles, d'amour, c'est ça ?
- Oui, Solal, c'est ça, tu sais bien que...

- Non, je ne sais pas, je ne vois pas de quoi tu parles et, pour te dire les choses franchement, je ne sais pas ce que c'est, cette merde qui semble te faire défaut, l'amour. Je crois même pourvoir te dire en toute honnêteté que je n'ai jamais entendu parler de ça, l'amour.
- Tu vois, quand tu es comme ça, Solal, dédaigneux, puant, on ne peut même plus parler avec toi. Tu es sur ton île, tu te drapes dans ton rôle de seigneur blessé par la vie, ce que tu n'es pas et...
- Je me drape, moi, je me drape ?
- Oui, tu te drapes et tu fais chier et tu es trop con, voilà tout.
- Mais ma belle, mon sucre, mon ange, mais oui, je suis con. Je le revendique haut et fort, je suis con, avec une amertume dorée et magnifique, je suis con. Je ne connais pas l'amour, je n'ai ni coeur ni âme, juste un portefeuille bien rempli et du temps libre en quantités plus que suffisantes. C'est beaucoup à offrir, pour une femme je veux dire, j'aimerais que tu en sois consciente, car, et ne le prends pas mal, hein, je ne dis pas ça pour toi,  mais en général, vous ne méritez pas mieux, il faut dire les choses telles qu'elles sont. En fait, je pense que la plupart des bons petits maris n'offrent même pas ça à leurs tendres épouses.
- Pas mieux que quoi, espèce de crétin suffisant ?
- Mais pas mieux qu'une soirée à 300 ou 400 balles et une baise décente entre sept et onze, voilà tout. Tu sais, passé trente ans, il faut cesser de se bercer d'illusions, tu as raté le coche, manqué le dernier wagon, alors tu cours, tu compares avec tes copines, qui pour la plupart sont sans doute des connes frustrées, et un funeste sentiment d'échec, voire d'injustice te prend à la gorge, alors que tu es la seule coupable de ce que tu considères comme de la solitude. Tiens, regarde tes chaussures, non mais franchement... Après, ne viens pas me dire que tu fais des efforts.
- Quoi, elles ne sont pas bien ? Elles ne me vont pas ?
- Mais non, mon amour, elles ne te vont pas ! Elles ne te mettent pas en valeur ! Le talon est beaucoup trop bas, il rase tellement le sol que ça en devient mesquin ! Une chaussure de femme est une chaussure de femme à partir de six centimètres de talon, sinon c'est une espadrille pour faire le ménage. Le coup du pied doit impérativement être découvert. Une chaussure de femme, tu vois, ma belle, mon sucre, c'est un écrin pour le pied, un trône pour la cheville, les tiennes sont d'ailleurs un peu épaisses, je te montrerai des exercices, pour les affiner et surtout, l'essence de toute sa grâce et de son pouvoir de séduction. Ce sont les raisons pour lesquelles il faut les choisir avec le plus grand soin. Tu comprends mon sucre ? C'est un aspect à ne surtout pas négliger.
- Oui, je comprends, je comprends surtout que les hommes n'imaginent pas un instant qu'on doit aussi pouvoir marcher, dans ce que tu viens de décrire avec un plaisir trop manifeste, monsieur le fétichiste. Et puis je n'ai plus vingt ans.
- Mais non, tu n'as plus vingt ans, et c'est tant mieux ! Les filles de vingt ans sont ridicules, incultes, hautaines et d'un inintérêt abyssal. Tu n'as plus vingt ans et tu es belle, tu es belle, mais tu pourrais être magnifique, mon sucre. Écoute, je connais un petit magasin de chaussures pour femme en vieille-ville, un ami à moi. Faisons un saut après le travail, on prend un petit apéritif tous les deux et on va jeter un oeil ?...
-...
-...
- Solal ?
- Oui mon sucre ?
- Tu veux me baiser ?
- Là, je te trouve un peu raide, ma belle.
- Tu veux me baiser, tu tends tes filets de prédateur, tu vas me faire ton numéro, me jeter dans ton lit et me filer cinquante balles pour le taxi après, c'est ça ?
- Tu schématises, mon sucre. Moi, tout ce que je propose, c'est de descendre prendre un petit apéritif en ville après le travail, d'aller voir pour de jolies chaussures dignes de toi et ensuite, on verra. La soirée dépend de nous, de notre humeur, d'une certaine ambiance. Ne nous fixons pas d'objectifs impérieux et contraignants... Ceci dit, mon sucre, si tu t'appliques, je te promets de te garder un moment chez moi, voire de te faire un câlin et de ne pas appeler tout de suite un taxi.
- Si je m'applique ?
- Oui, il est bien ce verbe, non ? Scolaire, un tantinet méprisant, juste ce qu'il faut, motivant peut-être. Non ? Bref, oui, si tu t'appliques.
- Solal ?
- Oui mon sucre.
- Tu n'es qu'un connard méprisant.
- ... Écoute, ma belle...Tu ne prends pas les choses du bon côté, tu te braques. Si je te propose ça, c'est surtout pour toi. Moi, tu sais quelle est ma position.
- Laisse tomber... c'est d'accord, mais je te préviens, ton portefeuille va prendre une sacrée gifle.
- Il ne demande que ça mon sucre, il ne demande que ça. C'est tout ce qu'il me reste.

Rester con et entraîner des malheureuses dans sa longue chute.

Par Solal Aronowicz - Publié dans : journal d'un con
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Mercredi 24 décembre 2008 3 24 /12 /Déc /2008 10:00

rire fort

se tenir droit, les jambes un peu écartées, les pectoraux bien bombés

frapper les collègues fort dans le dos


boire son café d'un geste sec et rapide


rire fort


être franc dans ses propos, éviter toute nuance


scuter longuement le corps des femmes, le regard lourd


avoir un avis tranché en toutes circonstances


rire fort


boire un deuxième café d'un geste plus mesuré alors que les autres ont déjà rejoint leurs classes, hésiter un instant



Rester con, rester seul.


Par Solal Aronowicz - Publié dans : journal d'un con
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Samedi 8 novembre 2008 6 08 /11 /Nov /2008 09:00
Tout semble correspondre, même si cela peut sembler inhabituel, voire étrange. Je dois pourtant reconnaître que je m'en étais toujours un peu douté : ma plante d'appartement, mon gommier, l'emblème de ma circoncision, cadeau de mon grand-père, l'ancien maître d'armes à la cour du Négus, ou de cet oncle du mossad devenu réalisateur de cinéma, je ne sais plus, est carnivore.
Elle mange des gens, pas entièrement visiblement, lorsqu'elle n'a pas assez à boire. Je suis donc sans doute en partie responsable de ce carnage, je ne l'arrose pas souvent, mais bon,  à ma décharche, il faut reconnaître que tout cela est difficile à admettre et puis au fond, je crois honnêtement que je m'en fous un peu. Il y a de toute façon trop de clochards, de mendiants, de romanichels dans cette ville qui croule sous cette crasse nouvelle et après tout, je ne connaissais pas ce type, ce gars là ne va sans doute manquer à personne et puis ma plante semble si revigorée, tellement pleine d'énergie qu'elle fait franchement plaisir à voir.

C'est donc en sifflotant que j'enfile un vieux training gris, que j'empoigne serpillières, scie et seaux pour faire un peu d'ordre dans mon entrée.
En me penchant sur le corps, dispersé en quatorze morceaux, comme il se doit pour un gommier qui a sans doute lu Ezra Pound, je me rends compte qu'assez étrangement, ce cadavre disséminé aux quatre coins de mon hall carré respire toujours. Un souffle rauque émerge de cette tête aux yeux arrachés, sorte de remugle fétide et âcre, sifflant et râpeux, tandis que plus loin, une poitrine meurtrie soulève ses côtes nues et blanches dans ce qui semble un fragile simulacre de vie.
Malgré une relative surprise, je me demande assez vite comment mettre fin à ce long râle qui n'en finit pas. J'hésite un instant à aller chercher ma plante et à lui demander de finir son plat, mais je me rends compte aussitôt que je ne saurais pas comment comment communiquer avec elle. Par l'intermédiaire du masque peut-être ? Mais en quelle langue ? Assez rapidement, je me dis que ce serait plus simple si je me débrouillais moi-même. Alors : étrangler ce cou sans chef ou étouffer cette bouche à la mâchoire fracturée ? Tandis que je tergiverse, une main  terminant un bras définitivement tordu agite soudain compulsivement un petit livre à couverture blanche, En attendant Godot. Un murmure rauque se fait entendre:
- Prouhèze...
- Comment dites-vous, quelle prouesse ?
- ... Prouesse.
- Ah, Prouhèze, oui, eh bien écoutez, je ne vois franchement pas où vous voulez en venir. J'aimerais régler ça rapidement, si vous voulez bien, et dans l'état où vous êtes, franchement, ce n'est pas le moment de parler de Claudel, et puis honnêtement, je ne connais pas bien son oeuvre.
- ...
Cette conversation ne menant à rien, j'écrase cette tête qui n'en finit pas d'agoniser en trois ou quatre coups de batte bien placés tout en me promettant d'aller jeter un oeil chez Mauntz qui parle sûrement de Prouhèze d'une manière ou d'une autre.

Après avoir fini de débiter le type, je lui fais les poches et je mets la main sur  trente-cinq mille francs en grosses coupures et sur une magnifique Jaeger le Coultre, un superbe chronographe Master Compressor monté avec un bracelet de cuir brun foncé de toute beauté. Cette agréable découverte me donne un coup de fouet salutaire qui achève de me réveiller. La crise financière qui jette des banquiers désespérés au pied de mon immeuble a finalement bien des aspects positifs.
Je nettoie à grande eau mon hall avant le retour de Superman qui ne s'absente jamais très longtemps, je ne sais pas s'il apprécierait mon initiative de nettoyage radical et je descends les restes de mon bonhomme aux cuisines du restaurant à la cuisine indéfinissable qui sévit en bas de chez moi.
Hermann, un ancien comparse de collège, par ailleurs comédien et  infotronicien méticuleux, me reçoit, comme toujours, avec la plus grande discrétion en habitué aux livraisons étranges que lui amènent tous les recouvreurs de dettes de la ville, la cité des banques étant forcément aussi celle des arriérés de facture et d'impôts, et se met aussitôt à mijoter un ragoût à la saveur sans doute rance et à la texture durcie par une frayeur bien compréhensible.
Tout bien réfléchi, quelle fin tragique que celle de cet homme isolé et sans doute meurtri par la vie. Nous vivons vraiment une époque difficile.
Cigare (Ashton, corona).

Au moment où je traverse la place, deux policiers en uniforme prennent, avec l'air borné et concentré qui leur sied si bien, la déposition d'un vieux poivrot qui assure avoir vu de ses propres yeux une plante géante dévorer son ami qui avait une si belle situation dans la finance et qui lui promettait une place de portier, avec des perspectives intéressantes, chez Pictet ou Lombard-Odier.
En ce qui me concerne, comme cela m'a été recommandé par un pouvoir supérieur, je vais aller investir une partie de mon modeste pécule fraîchement gagné dans l'achat de quelques actions Novartis et laisser en route, d'une rotation du poignet dont j'ai le secret et moyennant un coup d'oeil soumis aux hommes en bleu, le portefeuille du défunt dans la poche du vieil ivrogne, histoire de lui donner un endroit où dormir ce soir et sans doute les nuits prochaines.

Rester con, c'est s'approprier de façon irréfléchie une montre destinée à marquer le temps pour un autre que soi.


Par Solal Aronowicz - Publié dans : journal d'un con
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Jeudi 6 novembre 2008 4 06 /11 /Nov /2008 06:00
Suite à cette trop courte nuit, je me réveille comateux, la peau cartonnée, pesant, empesé et tout autant, si ce n'est plus, fatigué, voire épuisé que la veille.
Une journée, comme bien d'autres auparavant, qui commence dans le poids des heures passées les yeux ouverts, tels deux plaies aux bords rongés.
Assis sur le bord de mon lit, une fesse sur Suite à l'hôtel Crystal d'Oliver Rolin, un livre impossible à finir, prétentieux et ennuyeux, torché par un auteur sans doute remarquablement con, et l'autre sur le deuxième volume de Persepolis, un excellent roman graphique écrit par une jeune iranienne, les pieds bien à plat sur le parquet glacial, je constate assez vite que si une chose est rentrée dans l'ordre : mon gommier, visiblement en pleine forme, le tronc épais et les feuilles plus grasses que jamais, trône bien à sa place dans son pot de plus en plus étroit pour lui, une autre chose n'est pas du tout, mais alors absolument pas du tout, en ordre.
Mêlée à la désormais habituelle coulée de terre que ma plante d'appartement m'a habitué à voir derrière elle, luit une longue traînée de sang encore humide, brillante et vermillon.
C'est donc encore une de ces journées...

Je m'ébouriffe les cheveux, j'écarquille le regard, je me tapote les joues, je ferme les yeux quelques secondes, mais cette vision étrange, tout de même un peu brutale pour un matin d'insomnie, ne disparaît pas : le gommier de retour dans son pot, immense, ses branches se courbant contre le plafond, de la terre et du sang épais par terre.
Je secoue ma montre, je vérifie si j'ai reçu des messages. Rien.
La terre, le sang, cette plante qui me domine.
Résignation.

Je me lève avec prudence, écartant des feuilles qui me caressent le visage, leur contact est  chaud, poisseux, suintant. J'ouvre la fenêtre pour laisser sortir un trop plein d'air comme vicié par une respiration lourde et malaisée, je sors de ma chambre, suivant la traînée laissée par mon gommier, un coup d'oeil vers le frigo m'apprend que Superman n'est toujours pas revenu, un autre, au bout du couloir,  m'apprend que les restes d'un corps gisent éparpillés dans l'entrée...


Je ne suis pas du genre à paniquer. Etant donné que rien ne bouge, étant donné que, malgré ce spectacle inhabituel, tout semble calme, je ne vois pas de raison de me dépêcher. Sur la pointe des pieds, pour éviter de marcher dans la chair et le sang, je ne suis pas du matin, je vais fermer la porte de l'entrée qui bloque sur un pied droit déchaussé.
Une sorte de réflexe stupide qui révèle le coupable qui sommeille en moi me pousse à vérifier si personne n'est sur le palier en train d'attendre mon réveil, l'air déterminé et fermé, les pieds chaussés des incontournables ribouis au cuir cartonneux officiels qui confèrent une sorte d'autorité de mauvais aloi à celui qui les porte sans honte.
Rien, pas un chat, pas un chien devrais-je écrire, mon seuil est vierge de tout importun impétrant. Soyons donc désinvolte et n'ayons l'air de rien, je vais pouvoir régler ça en famille, c'est-à-dire entre moi et mes dieux Lares, porte fermée.

Deux tours de verrou et je vais prendre une longue douche bien chaude, puis, après avoir  nettoyé mon corps avec un lait à base de rhum, de feuilles de tabac fermentées et de poudre de grès, je m'installe à la cuisine pour mon café et mon siglo 1 habituels.
Alors que je m'assieds, je sens mon coeur, paisible et puissant qui bat sourdement dans ma poitrine dont les cicatrices sont toujours élégamment boursouflées, et dures comme de la pierre. Bien que je les touche environ toutes les dix minutes, ce qu'il faudrait d'ailleurs éviter, leur contact me semble toujours étranger et me ramène immanquablement à ce qui s'est passé ou à ce qui a suivi.

- Tu verras, tu vas avoir une belle chéloïde, bien épaisse, un peu comme une guirlande de Noël. Toi qui aimes les décorations à même la peau, tu vas être joli. Tes élèves vont bien rire quand tu les emmèneras à la piscine pour la sortie d'automne.
Dr. D., un style inimitable, la compassion à l'état brut, du baume au coeur.
- Ecoute, merci, vraiment, tu vois, j'avais justement besoin qu'on me remonte le moral.
- Je sais, sous tes dehors de dur, de tatoué, de borgne, hein, il faut le dire, t'es un écorché vif, un sensible. Allez va dormir, t'as encore une plus sale gueule qu'un mort de six jours.
C'est important d'avoir des amis médecins, ils savent systématiquement comparer votre état de santé au degré de pourrissement d'un cadavre. C'est une échelle de valeurs assez définitive. En ce qui me concerne, six jours, je trouve que c'est vraiment mauvais signe.

Puisque ma santé ne me permet toujours pas de revenir au travail, je dois maintenant avoir l'aspect d'un macchabée de deux ou trois jours, ce qui représente un net progrès, je profite de ces petits matins tranquilles pour savourer mes rituels qui m'emmènent de Cuba au Brésil ou à l'Afrique en toute quiétude. Ce sont les traditions qui nous structurent et qui nous permettent de nous réunir avec nous-mêmes, préalable indispensable pour aller vers l'autre,  et surtout pour éviter qu'il soit systématiquement un enfer, surtout si cet autre est un corps coupé en morceaux et éparpillé sans ordre apparent sur un parquet fraîchement ciré.

Tout semble calme, normal, l'atmosphère est placide, sereine, rien ne bouge, la fumée monte en corolles rondes et grises, je me réveille doucement. Le soleil sec et froid de cette matinée de novembre trace une limite claire et nette le long de la table de la cuisine, mon cigare est complexe et puissant, mon café corsé.
Je suis assis un corps démembré sur une chaise de bois patiné gît ensanglanté je fume lentement et je jette un dans mon entrée coup d'oeil distrait sur les statistiques de mon blog rictus horrifié dix-sept lecteurs orbites vides cinq commentaires dont trois de ma lectrice Véro attentive une quantité incroyable de sang je suis content de entrailles dispersées mon référencement.

Alors que mon regard glisse sur l'écran, je finis par constater que mon masque fang n'est, lui non plus, pas à sa place. Il est fixé contre le mur qui me fait face à un endroit où rien ne semble le soutenir. Il tient par lui-même, posé contre la paroi ou alors fixé par des milliers de petits crochets invisibles et acérés. Son visage blanc, barré de scarifications verticales bleues, paraît impassible mais repus.
La petite figurine qui le surmonte arbore un très léger sourire à la tonalité indéfinissable, sous un certain angle, presque menaçante. Son petit ventre de bois est plus rebondi qu'à l'
ordinaire. Tous deux, le visage et la figurine, semblent me regarder avec une fixité hiératique et inquiétante. C'est assez dérangeant, mais l'impression qu'on me voit vraiment me taraude.  Je recule un peu. Le bois dont le masque est fait suinte une sorte de poix épaisse qui forme une mare noirâtre sur le carrelage douteux de la cuisine. Je la prends entre le pouce et l'index, elle est chaude, très collante et se détache difficilement de ma peau qui prend une teinture noirâtre.
Je cendre mon cigare avec une vigueur inutile et je finis mon café qui a très vite refroidi. Je résume : ce masque n'est pas à sa place, il devrait être dans le couloir, suspendu au petit clou de cuivre ad hoc. Je rallume mon siglo 1. Ma plante est sortie se promener cette nuit après avoir été surprise en train de feuilleter un magazine, GQ, si mes souvenirs sont bons, dans cette même cuisine en compagnie du masque incriminé plus haut. Superman est une  autre histoire et n'entre donc pas en ligne de compte dans ce résumé. Et puis, j'aime autant qu'il ne soit pas de ce coup là, après tout, je ne sais pas dans quelle mesure il m'est vraiment attaché, il pourrait mal prendre toute cette affaire.
Je me sers une petite mesure de rhum (il est huit heures passées, j'ai la conscience tranquille), un matusalem gran reserva fait en République dominicaine, l'alcool qui achève de convaincre les filles de rester encore un peu, voire de renoncer au dernier train, ce qui n'est pas arrivé depuis fort longtemps, mais qui est tout aussi bien pour terminer le petit déjeuner sur une note douce et euphorisante.
Je bois quelques lampées et je réfléchis un peu, le vrai luxe des gens qui n'ont rien à faire.
Je réfléchis un peu, car je me demande ce qui se passe dans cet appartement. Je dors de moins en moins ces derniers temps et j'assiste, je participe même, à de plus en plus de péripéties étranges et brutales qui finissent dans le sang, pas toujours le mien, certes, mais relativement souvent quand même.

Je me dis donc que je devrais vraiment faire mon possible pour dormir plus et je me fais un deuxième café.

Par Solal Aronowicz - Publié dans : journal d'un con
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Jeudi 23 octobre 2008 4 23 /10 /Oct /2008 07:00
Tout en ramassant la terre que mon gommier a laissée derrière lui, je me dirige d'un pas de plus en plus moite vers le salon, Superman sur mes talons, effectuant de petits mouvements rapides pour mobiliser ses articulations.
J'ouvre la fenêtre alors qu'il fléchit les genoux avec une grimace douloureuse : ça craque plutôt sèchement.
- Euh, ça va ? Tu es sûr de vouloir y aller ?
- Aucun problème, il faut juste que je me ménage un peu, je vais quand même sur mes 71 ans.  Je suis de trente-huit après tout... Bon, je tiens le coup, mais c'est plus comme avant. Et puis franchement, le Soleil n'a plus la même qualité, alors des fois, je suis un peu fatigué, je voudrais me reposer plus longtemps. Ma vue, en particulier, a pas mal baissé. Elle est toujours bien meilleure que la tienne, hein, bien meilleure que celle de n'importe quel humain, que celle de bien des télescopes, attention, mais j'ai parfois des difficultés à me rendre là où mon oreille me conduit. Car j'entends tout, Solal, j'entends tout, bien plus qu'avant en fait. Parfois, ma tête est remplie de cris et je ne sais pas où sont tous ces gens, je ne sais pas comment les rejoindre et les aider. Et puis d'autres fois, je suis tellement bien et tranquille sur ton frigo, à côté des invitations à des vernissages auxquels tu ne te rendras pas, que je n'ai plus vraiment envie de bouger, je me dis que ce n'est plus la peine, que ça ne mène  nulle part, que rien ne changera et que je ferais mieux de me laisser statufier définitivement par le temps qui passe et le froid qui monte en moi.

Tandis qu'il se tapote le ventre et se pince la peau près de la ceinture, je le détaille. Une fois descendu de l'autel sur lequel je l'ai hissé, il n'a plus la même allure. On dirait un ancien dieu bloqué dans le corps d'un avatar dont il ne parvient pas à changer.
Certes, il est très impressionnant, sa présence dégage une énergie lourde, puissante, profonde. Sa musculature est beaucoup plus imposante que celle de ses incarnations cinématographiques. Il est terriblement massif, on dirait une sorte de bloc qui dégage une force minérale, certaine, inéluctable, mais alors qu'il se penche pour remonter ses bottes rouges, je m'appuie sur son dos d'idole des temps passés, la fatigue et ma jambe boiteuse me rendant faible. Je sens alors sous le tissu de son costume et de sa cape, un relief étrange, comme si sa peau était parcourue de milliers de fissures et de petites crevasses, parfois larges comme deux doigts. Lorsque je soulève ma paume, elle est recouverte d'une fine poussière rouge et bleue.
Le héros le plus puissant de la terre est ébréché par tant d'efforts donnés pour le bien-être des hommes.
Il se redresse, bombe le torse et fait rouler ses énormes épaules.
- Où vas-tu ? Pas enrayer la crise financière quand même ?
- C'est déjà fait, sourit-il avec tristesse, j'ai donné une formule économétrique au président américain et au conseil de l'Europe qui permettrait d'obtenir une croissance régulière et saine tout en endiguant la pauvreté dans le monde. Ce serait l'affaire de deux ans. Ils étaient tous très embarrassés, ils m'ont quand même dit merci, j'ai bu des thés, des cafés, et je te raconte pas le bazar pour pisser avec ce costume. Enfin voilà, je ne peux pas en faire plus. Non, là je vais aider à distribuer des vivres au Soudan et mettre sous les verrous deux ou trois seigneurs de la guerre. Toi, en ce qui te concerne, eh bien, tu ce que tu pourrais faire, disons dans la mesure de tes moyens, je crois, c'est acheter des actions Novartis, ça va monter bientôt. Allez, j'y vais.

Superman s'envole après un bref instant de lévitation au-dessus de mon parquet et traverse le ciel genevois à une vitesse mesurée, sans doute pour éviter d'entrer en collision avec un avion, le trafic aérien étant de plus en plus dense au-dessus de notre petite ville, sans doute aussi pour que les habitants le voient bien et sachent qu'il est toujours parmi nous, contrairement aux autres dieux qui nous ont abandonnés depuis longtemps.
Il laisse derrière lui, un peu comme une comète, une traînée de poudre bleue et rouge qui tombe lentement sur la place jonchée de feuilles mortes, de journaux dispersés et de clochards endormis.

Il est à présent fort tard, ou très tôt, comme toujours, c'est une question de point de vue, et la fatigue est toute entière sous ma peau et derrière mon regard.
Avant de fermer la fenêtre de salon et d'aller me coucher enfin, j'aperçois mon gommier, dont les feuilles grasses et épaisses ont d'étranges reflets sous la lumière encore froide du matin, avancer de sa démarche chaloupée vers un corps allongé entre deux bouteilles de bière, visiblement une sapporo et une asahi, ce qui dénote de moyens financiers et de goût en matière de boisson inhabituels pour un type qui dort à même le sol.

Rester con, c'est aussi ne pas arroser suffisamment ses plantes d'appartement.

Par Solal Aronowicz - Publié dans : journal d'un con
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Mardi 21 octobre 2008 2 21 /10 /Oct /2008 06:00
Nous traversions tous les trois un petit parc aménagé à l'anglaise, Alexandre courait devant, ramassait des branches, faisait voler les feuilles mortes à coups de pieds, parfois, il se tournait vers nous, un sourire magnifique illuminant son petit visage, il nous attendait un peu, trépignant sur place, puis, dès que nous étions arrivés à sa hauteur, il repartait dans sa course.
Nous marchions lentement, comme des personnes un peu plus âgées que nous l'étions en réalité, ou alors comme des gens fatigués après un repas trop copieux, une fête trop longue.
Nous marchions lentement, mais pas tout à fait à la même hauteur. Un certain décalage, très net à dire vrai, nous séparait.
A bonne distance toutefois, nous pouvions faire illusion.
Nous échangions peu de paroles.

Au bout du parc, une sorte de petit bois formait comme un îlot un peu plus sauvage dans ce parc entouré d'immeubles résidentiels cossus. Alexandre s'est précipité le long d'un chemin sinueux qui conduisait au coeur de cette esquisse de forêt.
Je l'ai suivi plus calmement, prenant garde à ma jambe traînante, et je l'ai rejoint au milieu des ces arbres aux troncs épais et à l'écorce parcourue de fissures larges comme la paume de la main. Lorsqu'on ne voit que d'un oeil, on est particulièrement prudent dans un tel milieu, truffé d'obstacles éventuels. Je me suis arrêté. Une odeur particulière, fraîche et humide, montait du sol couvert de branchages secs.
Mon coeur battait lentement, avec sérénité.
Alexandre nous appelait de sa petite voix confiante et joyeuse.
Je l'ai pris dans mes bras et je l'ai embrassé sur le nez, comme à mon habitude. Hissé à hauteur de mon visage, il s'est mis à jouer en tirant sur mes joues hérissées par un début de barbe.
Au sein de cette ébauche de forêt, la proposition d'un bonheur tiède respirait en silence.

Depuis l'endroit où nous nous tenions, je distinguais la silhouette de Pénélope. Les ombres de ce minuscule sous-bois et certaines branches tordues prêtaient à son corps une forme étrange, fantastique, tentaculaire.
D'abord hésitante, par crainte de salir ses bottes pourvues de talons hauts, elle s'est finalement approchée de nous et c'est une jolie femme, blonde aux yeux verts, qui nous a rejoint au centre d'un trio d'immenses marronniers aux troncs bien droits.


Alors que nous étions là, mère, père et fils, ensemble dans ce petit parc tranquille, je me suis demandé, alors que le jour baissait, pourquoi je ne rentrerais pas avec eux pour ne plus les quitter.
Je me suis demandé pourquoi je rendais les choses si compliquées, quel était l'obstacle intérieur ?
Pourquoi je m'empêchais de voir grandir mon petit garçon chaque jour pour des raisons, du moins sous cette lumière assombrie par les feuilles, de moins en moins claires.
Pourquoi je me refusais à simplement me laisser aller et à accepter cet élan instinctif et venir s'échouer doucement comme une baleine épuisée dans un de ces appartements traversants  et lumineux, y organiser des repas de famille aux cours desquels mon père et moi nous parlerions de placements judicieux, des repas aux cours desquels les femmes parleraient des résidences secondaires que nous comptions acquérir, moyennant justement des placements judicieux, des repas à l'issue desquels nous viendrions nous promener dans ce petit parc et nous verrions, le regard satisfait et humide, Alexandre courir de plus en plus vite, puis peut-être disparaître le long d'un autre chemin tracé pour lui seul, au delà du bois.
Alors, lui envolé, à l'issue de ces repas copieux et arrosés de vins coûteux, nous regarderions le spectre de la mort avec indolence et tendresse.
Il poserait son bras squelettique sur nos épaules flasques et velléitaires et nous marcherions tous de concert, d'un pas lent et mesuré vers une issue inéluctable.

Un appel moite et profond se fait entendre. Elle se rapproche de moi.  Il fait soudain plus froid. Il serait si facile et si tragique de céder, la prendre dans mes bras et dire :
"Viens, rentrons à la maison."
Sans point d'exclamation, sans effet de surprise, une affirmation pure et simple, pleine et indubitable. Elle me regarderait de son oeil lisse et sans fond, une eau noire et bourbeuse monterait de ses entrailles, jaillirait de ses orbites et je me laisserais noyer sans lutter.
J'aimerais avoir cette abnégation qui me fait tant défaut, mais mes bras restent ballants le long de mon corps. Je regarde au-delà du petit bois.

La pression se ferait, au fur et à mesure des années, difficile à supporter, elle serait même bientôt insoutenable. Je travaillerais sans doute de plus en plus, j'obtiendrais une promotion, j'arriverais peut-être même à la tête d'un établissement. Je pourrais alors, en toute discrétion, consacrer un budget de plus en plus important à des putes de plus en plus jeunes.
Je reviendrais néanmoins souvent dans ce petit parc dans lequel je finirais sans doute, il faut être réaliste, par violer la fille du concierge, une petite portugaise de douze ans.
Nous nous arrangerions avec ses parents en toute discrétion et nous l'enverrions dans une pension huppée à Zermatt.

Certes, j'aurais très nettement la sensation d'avoir été manipulé et l'intuition que si cette petite jouait si tard seule dans ce petit coin de forêt, c'est que sa mère avait sans doute une stratégie bien précise en tête.
Je dis bien mère, un père n'aurait jamais fait une chose pareille, non, seules les mères sont capables de tisser de telles toiles au creux desquelles elles piègent leurs enfants et les hommes qu'elles ne parviennent pas à cerner.
La seule incertitude dans cette trajectoire qui m'aspire est la façon dont, entre quarante-cinq et cinquante ans, je mettrai fin à mes jours, car passé un certain cap, on a plus la force de s'en aller, de prendre un cargo et d'aller de l'autre côté du monde.

Je prends mon fils par la main et je propose à Pénélope de les raccompagner jusqu'à sa petite voiture rouge.

Rester con, c'est savoir regarder grandir son fils d'un peu plus loin, seul.


Par Solal Aronowicz - Publié dans : journal d'un con
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Dimanche 19 octobre 2008 7 19 /10 /Oct /2008 09:48
Je voulais un petit peu de changement, je voulais aussi une image plus évidente, qui se laisse plus facilement regarder et puis, je dois reconnaître que j'aime bien cette photo de moi. On peut m'y regarder sans détourner les yeux. Il y a une certaine forme de calme, également.
Je ne suis pas vaniteux, mais j'ai la nostalgie de cette époque, pas forcément lointaine, ça dépend du point de vue, où mon visage et mon corps étaient normaux. J'éprouvais aussi une certaine confiance en l'avenir, des choses positives allaient m'arriver, c'était indubitable. On le voit bien, l'océan devant mon visage barré de lunettes noires est un terrain immense à conquérir. Plus tard, je fumerais un cigare inoubliable, un short de partagas, devant ce paysage sans limites.

La banniètre précédente était aussi une photo de moi, plus récente, prise à un moment différent. D'ailleurs, mon oeil unique est bien reconnaissable, étrangement détaché de la ligne ténue qui délimite le contour de ma tête.
Moi et quelques amis, nous étions arrivés au bord d'une zone étrange, celle à laquelle on accède en allant au bout de ma cuisine et en ouvrant la porte du placard à 47 degrés. Il faut alors rester au même endroit pendant 4 minutes au moins et, si les autres exigences sont respectées (elles ne seront pas dites ici), alors une nouvelle surface émerge et la zone étrange se laisse approcher. Nous en étions là lorsque la photo a été prise, d'où son  étrange apparence, peut-être certains diront de cette image qu'elle est ratée, mais ce n'est pas le cas, loin de là, elle est au contraire le fruit d'une importante préparation.
On ne le voit pas, bien sûr, mais à ce moment là, je suis presque au plus mal, juste quelques jours avant l'anniversaire du blog.

Sur cette nouvelle image, je suis plus jeune de sept ans. Au moment où le cliché a été pris, par une charmante jeune fille de dix-sept ans, je venais tout juste de franchir le cap de la trentaine et ce voyage à Los Angeles était un véritable aboutissement pour moi.
J'y voyais même un tremplin, une allée bien droite vers un futur, pas forcément glorieux, non, pas à ce point là, mais vers un futur où mon nom, Solal Aronowicz, serait inscrit dans un endroit relativement visible, où mon nom serait suffisamment reconnu pour me permettre de vivre en toute liberté de mes écrits.
Mon premier recueil de poèmes, nuits sans issue, était sur le point d'être publié par une maison française plutôt confidentielle, mais d'excellente réputation, et j'étais en Californie pour donner une conférence assez attendue par un public averti sur Konrad Mauntz, la période viennoise ou les prémices de la psychanalyse.
J'étais un de ces universitaires de seconde zone, un écrivain d'arrière-plan, surfant entre deux eaux et ça suffisait à ma modeste soif de réussite.
Mais il y avait cette charmante photographe de dix-sept ans et, on l'oublie trop souvent, les Américains ne plaisantent pas avec certaines transgressions...
Ceci est sans doute une autre histoire, c'est en tout cas la première étape de mon démembrement.

Rester con, c'est aussi vouloir donner des leçons d'éducation sexuelle après avoir fumé un cigare magnifique.



Par Solal Aronowicz - Publié dans : journal d'un con
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Mercredi 8 octobre 2008 3 08 /10 /Oct /2008 06:00
Les yeux écarquillés de fatigue, j'erre au bord du sommeil qui se refuse à moi.
Traîner dans les couloirs de mon appartement, hagard et épuisé
Chercher d'autres endroits où se calfeutrer pour s'endormir par surprise.
Le divan
Sous le banc
Recroquevillé dans un coin de l'entrée
Mais quelque soit la position, malgré la lenteur de ma respiration et un véritable besoin de se laisser aller, je ne dors pas. Une sorte de surface granuleuse, un peu piquante, est tendue sous ma peau. Elle me coupe tellement du sommeil que je ne peux même pas m'approcher de la lisière.
De toute façon, je ne suis pas le seul à ne pas dormir dans cet appartement...
Je forme une grosse boule molle avec mon duvet et les oreillers et je vais regarder ce qui se passe dans ma cuisine. Généralement, les nuits d'insomnie, des spectacles étranges s'y déroulent.

Mon gommier est sorti de son pot sans se faire remarquer, assez proprement, il faut le reconnaître, il n'y a pas de terre sur le parquet et le masque fang s'est installé dans les branches hautes. Ils lisent Monsieur, un article assez intéressant sur la mort du dandy qui précise bien l'immense stakhanovisme vestimentaire dont il faut faire preuve si l'on veut mériter cette appellation plus que galvaudée de nos jours. Malgré quelques efforts poliment relevés par mes amis et certains collègues, je me livre modestement à un culte raisonnable du soulier et de son corollaire intérieure, la chaussette. On dira que mon approche du dandysme reste très timide, voire terre à terre.
Quoiqu'il en soit, le gommier et le masque semblent passionnés, ils remuent à peine à mon arrivée.

Après m'être préparé un excellent thé blanc, je regarde Superman, que je n'ai pas non plus entendu descendre du frigo, faire des pompes sur le tapis rose de la cuisine. Il a dû repousser la table. 1m96, 100 kilos, il prend de la place, forcément. Il a aussi enlevé sa cape et l'a posée pliée dans la longueur sur le dossier d'une chaise. D'un geste discret, je tâte le tissu dont elle est faite.
Selon la plupart des sources sérieuses à son sujet, Konrad Mauntz parmi les premiers, notamment dans son remarquable Superman ou le romantique ignoré,  Martha kent, la mère adoptive du jeune kryptonien, a taillé le costume de Kal-El dans les couvertures dont il était enveloppé dans le vaisseau qui l'a conduit sur Terre suite à la destruction de sa planète natale et à la mort de ses parents biologiques. Cette matière serait donc d'origine extra-terrestre. Elle est très douce au toucher et visiblement étonnement résistante.
Ce contact est étrangement hypnotique, rassurant, mais peu à peu, je sens qu'il me transmet une pulsation sourde, puissante, qui résonne sous ma peau et qui bat peu à peu à l0unisson de mon nouveau coeur.
100, 200 pompes, je ne dors toujours pas. Une tasse, deux tasses. Lui, il ne force pas, il change de main. 300, 400 pompes, je finis mon thé et je touille mollement un fond de sucre avec ma cuillère. Mais pourquoi diable Superman fait-il de l'exercice? Depuis quand a-t-il besoin du moindre entraînement ?

N'ayant le courage ni d'effectuer le moindre appui facial, ni de me mettre à lire à mon tour,  ce qui serait plus raisonnable, je viens d'ailleurs de terminer le très bon, le très désabusé Guerre à Harvard du terriblement jeune Nick Mc Donell, je zone sans conviction sur internet.
Très vite, je me rends compte que la connection ne se fait pas comme d'habitude, je reviens systématiquement sur le même site d'art qui semble vendre des Pollock ou des Rotkho en ligne à des prix étonnement bas. Une filiale de Sotheby's visiblement. Curieux, je commence à établir une petite sélection de tableaux qui me plaisent depuis longtemps.
Mon gommier se penche lentement sur mon épaule, murmure un assentiment, rauque, à peine articulé, approuve une nuance de couleur, hochant de ses grandes feuilles vertes et grasses en silence. Le masque fang semble tourné vers moi. J'ai l'impression qu'il contemple mon visage et que son front s'incline un peu vers moi, comme s'il se demandait pourquoi je n'ai qu'un oeil. Une parole se détache enfin.
- Manger dit-il très lentement.
- Ma foi, je te donnerais bien à boire, mais comme tu n'es pas dans ton pot...
Il me semble, mais ce n'est pas évident à isoler dans le mouvement général qui fait doucement onduler ses branches, qu'il hausse légèrement les épaules.
Il quitte lentement la cuisine d'une démarche mi-rampante, mi trottinante, traverse le couloir, laisse cette fois deux ou trois pellettes de terre derrière lui, sorte de végétale revanche à mes propos peu respectueux du pouvoir mystérieux qui l'anime, une question d'ailleurs encore peu débattue, ces quelques lignes seraient pourtant l'endroit idéal..., et ferme la porte derrière lui sans la claquer.

Superman se redresse, il vient de terminer une série de 2000 abdos. Il jette un oeil rapide sur l'écran.
- Je crois que Tony Stark se débarrasse de sa collection. C'est sans doute une affaire, si tu as un peu d'argent. Tu sais, c'est celui qu'il a acheté à David Rockfeller en mai 2007. White Center (Yellow, Pink and Lavender on Rose).
- Ah. Combien ?
- un peu plus de 72 millions, je crois.
- Ah, là, il est quatre mille.
- Oui, tu peux même payer en plusieurs versements. Ce site à l'air sérieux. Quand on a envie de quelque chose, moi je pense qu'il faut y aller, me dit-il avec un sourire triste et désabusé.
Bon, le rapport de Superman à l'art contemporain n'est pas un aspect de sa personnalité systématiquement mis en valeur dans les travaux qui le concerne, passons, mais j'attends de lui une attitude plus rigide, plus paternaliste, du genre : "Mais non, tu sais bien que tu es à sec, et puis c'est sans doute une reproduction chinoise. Viens, faisons quelques tractions, ça te fera du bien."
- Tu sais, Solal, chacun son Superman. Je ne suis qu'une figurine sur ton frigo.
- Une figurine de 75 centimètres...
- Quand on sait pas faire la distinction entre des inches et des centimètres, sourit-il en mettant sa cape.
Bref, je n'ai pas un sou, mais je viens de m'offrir une american express en plus de la visa, de la mastercard et de la diner's club, il n'y aurait pas de plus belle manière de l'étrenner que de craquer pour ce Rotkho.
Il sera bien dans l'entrée, très lumineux, très coloré. Chatoyant , même, sous un certain angle. Il va sans doute en faire pleurer un ou deux, à la galerie Blue Square entre autres...
Je clique sur "valider la commande".

Rester con c'est faire ses achats déco, en ligne, tard le soir.


Par Solal Aronowicz - Publié dans : journal d'un con
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Dimanche 5 octobre 2008 7 05 /10 /Oct /2008 15:01
L'appartement est désormais rangé, ne restent que quelques ballons, reliquats colorés de l'anniversaire de mon fils, et une tache rougeâtre contre un mur autrefois blanc, reliquat de la petite fête organisée pour le premier mois de mon blog.
Tout est calme, tout est propre, rien d'autre ne traîne, mais je ne vais pas vraiment mieux pour autant.

Je passe souvent une main prudente sur ma poitrine qu'un ami chirurgien descendu en catastrophe de Londres a raccommodée au mieux. Vu l'étendue des dégâts, le peu de précautions prises au moment de l'opération et son état lorsqu'il me recousait dans la cuisine, la benson au coin de la bouche, un oeil sur le dernier épisode de californication.
- Putain, impossible à télécharger cette merde, heureusement que t'es encore assez con pour acheter des coffrets.
Vu, enfin, qu'il met un point d'honneur à effectuer tous ses trajets en vespa et, à grands renforts de claques, à opérer sans anesthésie.
- Putain, bois un verre d'eau et arrête de gueuler, j'entends plus rien !
Vu, donc, tout ce que je viens de préciser, je suis rafistolé certes, mais pas vraiment présentable.
Toutefois, je suis vivant, c'est sans doute ce qui compte le plus.

Je passe donc souvent une main prudente sur ma poitrine traversée par cette incroyable cicatrice, trace sans doute ineffaçable du coeur qu'on m'a arraché, puis remis.

Trace d'une faute,
Trace d'un amour non partagé
Trace de chair boursouflée.


Je ne suis pas encore retourné au travail, et même si mon ami londonien me refuse par principe tout certificat médical, la complaisance n'étant pas son fort, ni d'ailleurs d'un quelconque intérêt pour lui, il m'a tout de même, en échange de quelques kilos de films, orienté vers un des ses collègues, le fameux docteur N., qui lui saurait peut-être aborder mon cas avec le regard et l'écoute nécessaires et m'accorder, le cas échéant, les papiers dont j'ai besoin pour me remettre et me reposer un peu.
- Tu verras, il est bien, bon c'est un psy. Cliniquement, la psy est morte depuis la fin des années 90, tu le sais, mais je pense qu'il saura s'y prendre avec toi. Ne lui dis pas que c'est moi qui t'envoie, il est resté sur une défaite assez nette au tennis, je crois qu'il l'a mal digérée. Bon, il joue pas trop mal, mais il est en-dessous, tout simplement.

- Aronowicz, ouais, qui vous envoie chez moi ? Comment ça, vous pouvez pas me le dire ? !  Vous êtes complètement con ou quoi, vous savez à qui vous parlez ? Je suis le plus jeune prof ordinaire de toute l'Europe, sans doute du monde. Alors un gars qui m'appelle chez moi à une heure pas possible pendant que je suis en train de me faire sucer sans dire quel sac à merde lui a filé ce numéro privé, un gars comme ça peut aller se faire foutre. C'est pas parce que vous avez un nom de juif que je vais vous prendre. Le docteur D. vous dites ? Je vois parfaitement qui c'est, je l'ai écrasé au tennis il y deux ou trois mois à Londres, j'étais en congrès. Il joue pas mal, mais trop de fautes, aucune condition physique, une partie intéressante au demeurant. Écoutez, je m'occupe de votre certificat et je vous attends à ma clinique en fin de semaine, disons vendredi prochain, à 11 heures. Prenez vos affaires de tennis et quelques cigares au cas où.

Je passe donc souvent la main sur ma poitrine le long de cette étrange cicatrice et, alors que ce dimanche commence déjà à finir, j'allume un superbe Arturo Fuente, un double corona gran reserva. Je ne vais pas très bien, mais ce n'est pas une raison pour se laisser aller.
C'est plutôt une vitole pour le soir, à fumer après un bon repas, plutôt copieux pour avoir l'estomac bien calé. Ceci dit, ces modules impressionnants sont moins puissants qu'on l'imagine et puis celui-là a la particularité d'avoir bénéficié d'un vieillissement attentif, voire amoureux de 10 ans, grâce aux soins élaborés et méticuleux d'amis plus spécialistes que moi. Il sera idéal pour une dégusation tranquille de fin de journée.
Le tirage est parfait, lent mais facile, ample et généreux. Je crois que c'est ce qui compte le plus pour moi. Je déteste devoir m'époumoner sur un cigare trop serré. Ceux-là finissent par la fenêtre, dans le Rhône au mieux.
Je fume, les chasses du comte Zaroff commencent. Finalement, cette convalescence va être magnifique.

Rester con, c'est aussi obtenir des certificats médicaux foireux.



Par Solal Aronowicz - Publié dans : journal d'un con
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Mardi 30 septembre 2008 2 30 /09 /Sep /2008 06:00
Je dois reconnaître que pour un athée, ou du moins quelqu'un qui se prétend tel, la question de Dieu traverse une bonne partie de mon travail (ce terme est un peu prétentieux, surtout appliqué à soi-même, mais il me donne l'impression de faire quelque chose d'un peu sérieux, d'occuper un certain vide, surtout le dimanche après-midi alors que le soleil traîne avec froideur le long de cette grande rue vide et que j'hésite vraiment à aller au cinéma).

En fait, le sujet est effleuré, approché, suggéré, tout simplement, dans les peintures, puis, un peu plus tard, avec les images. Alors que je n'ai jamais écrit sur Dieu, il est venu de lui-même sous mon pinceau, mon marqueur en fait, j'écris trop mal pour signer autrement, et sans que je le décide, sans que je me dise : je vais peindre un sujet religieux ou mettons Dieu en image.

Pour être exact, il est apparu au moment où je me suis mis à donner des titres à mes toiles. A partir de là, dans un premier temps, je suis resté très polythéiste, mettant en scène des forces anciennes et sans doutes chthoniennes ou minérales, puis, dans un deuxième temps, une forme de conversion s'est établie et il me semble que j'approche d'un certain monothéisme (certes, celui clairement marqué par son aspect trinitaire, c'est quand même bien plus intéressant, plus troublant).

Alors, devant ce surgissement mystique, je ne peux pas m'empêcher de me poser des questions. Qu'est-ce qu'il fait là ? Qu'est-ce qu'il m'arrive ? D'un côté, si je suis honnête, je dois reconnaître en fait que je visite la plupart des églises que mes voyages mettent sur ma route. A un tel point que cette habitude quelque peu forcenée a autrefois été source de moqueries de la part de mes amis un peu lassés par ces moments de déambulations dans une ombre fraîche sous le regard souvent souffrant de figures mortes il y a longtemps pour défendre quelque chose que nous ne comprenions pas.

Car, d'un autre côté, il y a l'interrogation que suscite la foi. La foi est une idée, un sentiment, une sensation, la conscience d'une présence ou une forme de confiance pure, je ne sais pas, pour moi, c'est impossible de la qualifier, je ne la connais pas. Je ne la connais pas et, pour aller plus loin, je ne veux pas la connaître, tant je la considère avec circonspection, voire avec une certaine répulsion. En effet, il y a, à mon sens, une forme de non-réfléchir inhérent à la foi. C'est ce point particulier, cette étape où l'on accepte, en baissant la nuque et en joignant les mains, cette croyance qui demande une part d'aveuglement profond qui, automatiquement, me fait reculer de quelques pas, pour m'appuyer nonchalamment dans l'ombre d'une colonne et observer, parfois presque avec aversion, ceux qui s'inclinent.

Ceci dit, qu'on ne se trompe pas sur le sens de mes propos, ce n'est pas par fierté que je tiens à rester droit. Nous avons besoin de modèles devant lesquels nous pencher, d'exemples auxquels puiser du courage et de l'énergie, mais surtout comme le disait Konrad Mauntz dans ses prolégomènes à une culture de la circonspection : "Dieu exige nos murmures soumis dans le froid des églises et l'obscurité des temples, or l'effort pour la civilisation réclame nos fronts hauts et un hurlement constant pour la confiance en l'imagination". Ce n'étaient pas des mots faciles à écrire dans l'Allemagne du XVIème siècle, encore moins à faire publier et je pense qu'ils sont toujours d'actualité, tant nous avons besoin d'imagination, tant nous manquons d'imagination en fait.

En définitive, la question de Dieu me fascine, avec toutes les contradictions que cela implique, ses lieux de cultes m'aspirent, les textes qui gravitent autour de lui m'enthousiasment, mais au fond, plutôt que de me consacrer au morne abandon que demande la foi, je préfère écrire quelques mots pour continuer à célébrer le culte de l'imagination dont le temple est plus difficile à visiter, mais tellement plus vaste, tellement plus sonore, tellement plus scintillant et tellement plus dangereux.

Rester con, c'est ne pas oser regarder celui qui veille dans la lumière.




Par Solal Aronowicz - Publié dans : journal d'un con
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Samedi 27 septembre 2008 6 27 /09 /Sep /2008 07:00

A force d'agitation, de manière assez inattendue, il faut bien reconnaître, après tout, il m'a rempli la poitrine de linges et de serviettes pas forcément propres, Hank parvient à ralentir le débit du sang, puis à bloquer complètement son écoulement.

Toujours très fébrile, il s'empare  ensuite des bouteilles de château la mission vides et commence, formant un entonnoir avec le numéro de Monsieur sur la mort des dandy, à les remplir de mon sang dans lequel il se tient accroupi chaussé de ses converses autrefois gris clair. Il n'est sans doute pas très efficace, mais son désir de ne pas me laisser mourir est assez touchant. Un peu à contre-coeur, Michel se met à l'aider, alors que le grand guerrier, laissant le vieil homme aveugle un verre de prune grand-paternelle à la main, s'approche de moi et me pose la main sur l'épaule.

Il se déplace comme s'il pèse plusieurs milliers de kilos, comme si une puissance autre que celle que nous connaissons d'ordinaire l'habite. Cet homme est sans nul doute le fils d'un dieu ou d'une déesse. Il est à la fois ailleurs et tellement là. C'est difficile à exprimer, je dois manquer de vocabulaire pour cerner un personnage tel que lui. Sa présence est rassurante, sa paume durcie par le bois des javelines souvent lancées me calme, me redonne confiance et, à ce moment là, la perspective de la mort ne semble plus si inéluctable. Est-ce le début de la foi?

Pénélope produit alors un sifflement long et strident. Un immense chien surgi de je ne sais trop où arrive alors dans la cuisine. C'est un gigantesque braque de weimar. Elle jette mon coeur entre ses pattes et, après m'avoir lancé un long regard ambigu, il l'avale tout entier et disparaît aussitôt dans le couloir. J'ai juste le temps de me redresser, soutenu par la main solide du grand guerrier, pour le voir se glisser dans mon bureau.

Elle me regarde d'un oeil furieux et content, pourtant, là derrière, il me semble apercevoir une nuance de désespoir. Mettre à mort le père de son enfant, ce n'est sans doute pas une mince affaire dans la vie d'une femme.
- Voilà qui est fait, s'exclame-t-elle pourtant d'un ton léger. Qui peut me préparer un mojito correct pour fêter ça ?
- Permettez-moi de m'en occuper, madame.
Smoking vient d'entrer à son tour dans la cuisine.
Le grand guerrier et lui se jaugent du regard pendant une longue minute et Smoking finit par détourner les yeux pour se mettre à la recherche des ingrédients dont il a besoin pour préparer l'ancienne boisson favorite de Francis Drake.
- Allons ma chère, ne restons pas là, ces messieurs me semblent bien agités et cette cuisine est fort sale, fait-il en tendant son coude à Pénélope.
- Je vous suis, murmure-t-elle d'une voix étrange.
Elle me jette un dernier regard, à moi, à l'homme dont elle a ouvert la poitrine d'un coup de hache, à moi l'homme qu'elle a fait père, à moi qu'elle laisse vide de sang pour suivre un personnage dont le statut est vague au salon.

Le vieil homme prononce alors quelques mots dans un grec que je comprends mal, habitué que je suis à une langue plus classique. Il est question de procéder, d'agir suivant les rites et de dire les paroles requises, demandées ou peut-être encore de laver les tuiles hautement à côté de la place forte, mais je dois reconnaître que tout ceci est assez flou.
Je ne garantis donc pas la traduction, d'autant plus que le vieil homme ne parle pas très fort, je pourrais avoir manqué certains mots importants, voire essentiels et enfin, le rite dont il est fait mention, et dont la description va suivre, n'est attesté par aucun spécialiste de la Grèce antique, si ce n'est par Konrad Mauntz, ce fameux philologue allemand qui aurait vécu entre le XIIIème et le XIXème siècle. Son oeuvre fondamentale est pourtant sujette à caution, malgré son immense crédit auprès de toute une série d'intellectuels de premier plan, dont les membres de la très sérieuse école de Poitiers ne sont pas les moindres.

Le grand guerrier, après m'avoir soufflé quelques paroles d'encouragement, relève la jupe de cuir renforcée de disques de bronze qui protège ses cuisses énormes, tandis que Hank lui tend un magnifique saladier alessi, sans doute le fleuron de ma batterie de cuisine, une pièce assez rare, une édition limitée à 100 exemplaires, acquise suite à une foire d'empoigne assez haute en couleurs dans un petit magasin de design de la vieille-ville.
Le grand guerrier s'empare donc du saladier, le glisse entre ses genoux écartés, donne son casque à Hank qui s'y cramponne avec un respect touchant et, après une grimace qui fait peine à voir, chie un étron plutôt considérable dans le réceptacle de porcelaine fine ornée d'un motif entrelacé doré assez difficile à suivre du regard.
Le vieil homme hoche la tête d'un air pénétré et articule des mots qu'un certain étonnement  et sans doute une lassitude compréhensible  et excusable m'empêchent de retenir tout à fait (pour plus de détails, on s'en remettra donc à Mauntz).
Le grand guerrier se redresse, se rajuste sans se presser, remet son casque, reprend sa javeline et me tend le saladier d'un geste mesuré.
Il n'y a rien à dire, c'est une très belle merde.

C 'est alors que nous nous regardons tous, conscients que quelque chose de particulier est en train de se dérouler, conscients que, modestement, nous participons de la perpétuelle re-création du monde et des entités qui l'animent, conscients aussi, moi sans doute plus que les autres, qu'il faut peut-être, sans sacrifier le côté cérémoniel du rite auxquels nous sommes en train de nous livrer, nous dépêcher un peu si le but fixé veut être atteint.

La fiole de rouge que le peintre m'a donnée est vidée dans le saladier.
Le vieil homme prononce les paroles qu'il faut dire dans le cas ayant eu lieu selon le rite dit.
Hank, un peu pris de court à dire vrai, jette maladroitement son joint dans sur la contribution du grand guerrier.
Smoking, sans doute attiré par l'étrange vibration que le saladier commence à émettre, prépare un cocktail à base de rhum et de whisky, le soumet à l'approbation du vieil homme, qui hoche la tête, hiératique, et le verse dans le saladier après l'avoir énergiquement agité.
Pour être tout à fait honnête, il y a d'autres personnages qui participent à cette élaboration, notamment pour y intégrer du bois rare et une pierre précieuse, mais il n'est pas dit que tous les secrets concernant cette cérémonie seront révélés au cours du même texte.
Michel et Louis-Ferdinand ne contribuent pas au rite, ils continuent de remplir les bouteilles de vin avec le sang qui stagne par terre.
Enfin, le vieil homme plonge les mains dans ce mélange peu probable pour lui donner sa forme définitive. Le résultat est assez étrange, inquiétant presque et difficile à décrire, comme si les concepts de notre géométrie manquaient eux aussi de mots pour dire cette sculpture incertaine et troublante.

Quoiqu'il en soit, le vieil homme tend son oeuvre au grand guerrier et à Hank qui la placent rapidement dans ma poitrine que Smoking referme en essayant gentiment de mettre les deux côtés du sternum bout à bout exactement sans me faire mal, puis de disposer la peau déchirée sans faire trop de plis. Il me tapote doucement la poitrine et me suggère de me changer, parce que là, je ne suis pas vraiment présentable. C'est la première marque d'attention qu'il me porte et je dois reconnaître que ça me touche.
J'ai un nouveau coeur, la transplantation a été un peu inhabituelle, ce n'est pas forcément un modèle du genre, certes, mais je me sens déjà mieux, même un sérieux travail de cicatrisation est à prévoir, Michel et Louis-Ferdinand me tendent les bouteilles de vin qu'ils ont remplies, ce n'est pas grand chose, mais avec ce qu'ils ont récupérés, je peux me remplir en partie.

Ma respiration reprend un rythme normal et, malgré l'immense fatigue qui m'accable, un certain calme, une certaine satisfaction se diffusent peu à peu dans mes veines, dans mon corps abîmé, mais renouvelé aussi. Je redresse la tête. Dehors, le soleil se lève enfin, mes invités s'en vont tranquillement. Pénélope réveille Alexandre qui rouspète un peu, mais se laisse doucement emballer au fond de sa poussette. Elle me laisse malgré tout l'embrasser sur le nez.

Hank emporte une bouteille de whisky, Smoking m'emprunte le coffret des OSS 117, le vieil homme et le grand guerrier prennent une histoire de la littérature et un tanto forgé par un grand maître contemporain, Michel et Louis-Ferdinand se préparent des doggy-bags, on se salue, on sert des mains, on s'excuse, on s'incline, on tâte une armure, on félicite mon fils sur la façon dont il dort bien, on pose, in extremis, des questions ayant trait à la création littéraire et au traitement de la tradition orale, on risque un geste vers un cimier, on récupère un bouclier, on parle brièvement cinéma et on se quitte en n'étant vraiment pas sûr de se revoir.

En ce qui me concerne, après tout, il s'agit tout de même de moi, de mon démembrement progressif, de ma mort, de ma survie, de cette nouvelle puissance qui m'habite, de ma fin, de ma faim, de mes fins. En ce qui me concerne donc, je m'allume un superbe el rey del mundo, un excellent cigare, conservé en suivant des règles de vieillissement très particulières dans un humidor fabriqué spécialement à mon intention et j'inaugure mon nouveau coeur avec des volutes qui m'apportent une sérénité bienvenue après cet anniversaire en fin de compte plutôt réussi. Nonobstant, une fois n'est pas coutume, l'immense bordel laissé par le passage de tous ces types venus de je ne sais où et je ne sais comment, ayant surtout reçu mon inivitation je ne sais par quel biais, travers, détours étonnants, je me laisse couler au fond de mon divan-paquebot, abruti de fatigue, une douleur étrange, mais signe de vie aussi, battant à l'intérieur de ma poitrine, détendu par la fumée, et  content, presque, oui,  il faut bien le reconnaître, car ce n'est pas un sentiment dont il faut se vanter, tant il va de pair avec une certaine niaiserie, mais je suis presque content : rendu meilleur par l'étron magnifique du demi-dieu. De quoi envisager un certain renouveau, alors que le soleil poursuit sa course et avance une flaque de lumière tremblante et rougeâtre sur le parquet de mon salon, repoussant l'ombre qui s'adapte, prête à attendre son heure tant qu'il faudra, tapie dans la zone étrange.

Malgré tous les efforts fournis par ceux qui sont venus de loin, il y a de fortes chances que je reste con pour encore un moment. Qui s'en plaindra ?

 

Par Solal Aronowicz - Publié dans : journal d'un con
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Jeudi 25 septembre 2008 4 25 /09 /Sep /2008 06:00
Michel et Louis-Ferdinand semblent un peu étonnés. Ils ne pensaient sans doute pas qu'elle irait jusqu' au bout de son plan, qu'elle aurait suffisamment de cran ou de haine en elle ,c'est une question de point de vue. Ils s'étaient dit : "elle va craquer, elle est juste un peu en colère, il en sera quitte pour une bonne frayeur, quand elle sera calmée, on pourra finir la soirée tranquillement." J'aurais pu les rassurer. Ca fait un bon moment que je sais que cette femme veut ma mort, lente si possible, brutale dans tous les cas.

Elle jette la hache dans le couloir, et du même coup raye profondément un parquet ciré  il y a peu par un professionnel pas donné, écarte encore plus mes côtes qui produisent un craquement difficile à entendre sans ciller et, à mains nues, sans enlever ses bagues, dont une  magnifique Cartier en or rose et gris que je lui ai offerte pour une raison encore difficile à déterminer, elle se met à m'arracher le coeur.
Nous devons offrir un spectacle assez étrange : cette jolie femme en robe de soie courte penchée devant ce torse ouvert sur des organes pas tous en bon état, les poumons et le foie semblent particulièrement atteints et dignes de l'attention d'un médecin spécialisé dans l'irrémédiable. Le coeur, en revanche, paraît plutôt frais par rapport au reste et présente une jolie teinte rouge foncée. C'est pourtant après lui qu'elle en a. La vie est sans doute mal faite.
Que les choses soient claires, ce n'est pas évident d'arracher un coeur, il faut quand même tirer assez fort. Premièrement, il est encastré profondément et deuxièmement, la veine cave supérieure et l'artère aorte sont tout de même relativement épaisses.
Bref, ce n'est pas simple, c'est assez long et, tout bien considéré, c'est plutôt salissant : mon sang gicle par saccades, aspergeant le visage de Pénélope qui ne ferme même pas les yeux,  tout en coulant à gros bouillons, débordant rapidemment de ma cavité thoracique.
Les deux écrivains se détournent, une main à plat sur la bouche, ne pouvant supporter le spectacle de ce qu'ils ont fait, ou du moins contribué à faire, et vomissent plus ou moins discrètement, l'un dans l'évier sur les assiettes à pien rincées, l'autre dans le pot du palmier.
Le grand guerrier et le vieil homme ne réagissent pas. Ils se tiennent un peu en retrait, le sang ne les tache pas. Ils se contentent d'observer ce qui se passe, attendant leur tour pour entrer en scène.

En ce qui me concerne, je ne me sens pas très bien. J'ai relativement mal à la poitrine et même si les deux autres m'ont lâché, je ne parviens pas vraiment à me redresser. Tout ce sang qui m'échappe doit m'affaiblir, j'éprouve vraiment des difficultés à réagir. Je crois que je ne crie même pas. Je reste, les jambes pendantes dans le vide, appuyé sur les coudes, le regard vague, incapable de focaliser mon attention sur ce qui m'arrive. Avec le peu de forces qui me restent, il me semble que j'essaie d'être ailleurs, de ne pas participer à ma mise à mort.
Pénélope, dont les yeux brillent d'une sorte de délire animal et vengeur, plonge soudain son visage au beau milieu de ma cage thoracique avec un hurlement proche de l'hallali et commence à cisailler avec ses incisives la veine cave supérieur qui résiste encore un peu. Dans une sorte de réflexe enfantin, je prends doucement sa tête dans mes bras alors qu'elle finit de m'arracher le coeur avec des grognements canins et satisfaits, je dépose un baiser sur son front tandis qu'elle se redresse, haletante, repue, ses yeux scintillants comme deux joyaux glauques au milieu d'un magma sanguin. C'est sans doute notre dernière étreinte. Nos regards se touchent doucement, se disent encore quelques mots discrets et silencieux : "Tu m'as tellement déçue, je t'aurais aimé quoi qu'il advienne." "Je l'aime, mais ce n'est pas suffisant pour construire une vie à trois." "Tu es vraiment un sale con." "Je sais."
Et puis c'est fini.

Il me semble que je suis en train de mourir, il y a beaucoup de vide en moi, je ne vois plus très clairement, juste de grandes flaques de lumière qui s'assombrissent peu à peu, comme sous-exposées. Je me demande si je vais avoir droit au truc du tunnel avec Dieu au bout. J'éprouve de nombreux regrets et peu de sujets de satisfaction me reviennent en mémoire, mais peut-être que l'instant n'est pas propice. Ne suis-je pas censé revoir toute ma vie défiler devant mes yeux ?
Assez étrangement, je me souviens d'une après-midi de vacances avec mes parents. Je suis encore un bébé et ma mère me baigne dans un grand bac orange. Nous sommes sur une vaste terrasse enluminée par un soleil très blanc, très chaud. Un peu plus loin, légèrement à l'arrière-plan, mais néanmoins parmi nous, mon père lit un livre à la couverture saumon. A ce moment là, bien des choses devaient être encore possibles, bien des choses qui ne sont pas arrivées.
Ce qui est arrivé, c'est cela : la mère de mon fils m'a arraché le coeur dans une cuisine à la lumière incertaine, accompagnée de personnes dont la plupart sont mortes depuis longtemps et dont deux au minimum n'existent que sous un angle bien particulier. Voilà ce qui est arrivé. Juste après ça, je vais mourir.
On peut donc raisonnablement dire que le bilan de cette vie trop tard avortée n'est pas vraiment positif. Je me demande si mon âme va flotter autour de mon cadavre pendant quelques jours, histoire que je puisse compter les présents (ce sera plus court que l'inverse) à mon enterrement. Je me console en imaginant que je vais peut-être retrouver Alexandra et notre enfant inconnu, mais enfin, comme le soulignait Pénélope, plutôt à juste titre d'ailleurs, il y a peu de chance, vu l'état de mon impiété.
Au moment où mes yeux cessent de fonctionner, je ne perçois plus que des sons déformés, allongés, comme s'ils devaient parcourir un chemin énorme jusqu'à prendre forme dans mon cerveau, je réalise soudain que je ne verrai pas mon fils grandir, que je ne me promènerai plus dans la forêt avec lui, que je ne lui montrerai plus rien, et qu'en définitive, vu son jeune âge, il m'oubliera sans doute et que ma réalité passée dépendra désormais entièrement des paroles de sa mère. Moins qu'à un fil, quoii. D'une manière ou d'une autre, cette pensée me donne l'énergie suffisante pour respirer encore une fois et ressentir assez de douleur pour demeurer conscient.

Pénélope recule de trois pas et lève son trophée encore palpitant au-dessus de sa tête, laissant ce qu'il contient encore de sang couler sur ses cheveux, la recouvrant bientôt entièrement, comme lors d'un mystère antique et cruel.
Michel et Louis-Ferdinand la regardent, fascinés, sans doute peu excités aussi.
Le grand guerrier est penché vers le vieil homme et lui murmure à l'oreille. Il doit être en train de lui décrire la scène. Ce faisant, il garde un oeil sur nous, méfiant, prêt à protéger celui qu'il a accompagné jusqu'ici.
Hank arrive soudain en courant et devant la vision un peu particulière qui s'offre à lui, il ne parvient pas à produire une suite de paroles articulées. Restant un instant figé sur le seuil de la cuisine, il plonge alors les mains dans ma poitrine, essayant sans doute de m'aider, de réduire le flot de sang dont je serai bientôt totalement vide.
Le sol de la cuisine en est couvert, formant une sorte d'immense miroir rouge sombre rectangulaire à la surface duquel nos images inversées, fébriles, se reflètent, perturbées par de petits objets flottants sur ce lac de mauvaise augure: un bouchon de liège, une pâte froide, une petite voiture noire à la dérive, une mercury sans roue arrière droite depuis bien longtemps.

Rester con, c'est laisser traîner des objets peu appropriés dans une cuisine mal rangée et y mourir entre les mains d'un écrivain américain qui a garé sa porsche en double file.

Par Solal Aronowicz - Publié dans : journal d'un con
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