journal d'un con

Vendredi 19 septembre 2008 5 19 /09 /Sep /2008 06:00

Je brise soudain un verre avec une violence inouïe. Je sentais cette pulsion grimper en moi depuis quelques jours déjà, comme un monstre bizarre qui gratte à la porte. Des images extrêmement fugaces d'objets du quotidien fracassés dans un geste d'une totale brusquerie, mon ordinateur éventré, le miroir pulvérisé, mon cobra en bouteille pulvérisé, mon visage lacéré par tous ces éclats raclaient sous mon crâne à certains instants bien particuliers. Quelque chose d'incontrôlable montait, menaçant... Cela s'est résolu d'une manière un peu ridicule à dire vrai, théâtrale, mais néanmoins inquiétante. 

Je regarde le vin couler sur le mur blanc. C'est dommage, un Comtesse de Lalande. Je savais pourtant que quelque chose allait m'échapper, que je déborderais. A peine servi, j'ai  à nouveau senti cette étincelle noirâtre pétiller en moi, près de la surface. Je me suis dépêché d'aller au salon, tenant le verre loin de moi et sitôt arrivé, je l'ai posé sur le parquet, j'ai rapidement reculé pour qu'il ne soit plus à ma portée, mais dans le même mouvement, alors que je nous mettais, moi et le verre en sécurité, je me suis échappé et je l'ai giflé du plat de la main pour l'envoyer s'écraser contre le mur dans une trajectoire rectiligne, violente et définitive. Etant d'assez petite qualité, il a explosé avec un bruit terne et sans intérêt.

Incapable de me faire face, je me recroqueville dans un coin pour étouffer ce qui guette en moi. Je comprends plus ou moins ce qui s'est produit, je suis même parvenu à l'anticiper, à savoir que ça va arriver, mais je ne le contrôle pas. Je commence à avoir un peu peur de ces mouvements qui m'échappent et de ce que je pourrais me faire lorsque ça déborde. Pendant de longues minutes, je m'efforce de contrôler mon souffle et de reprendre mon calme. Par bribes, j'entends qu'une sorte de dispute s'est élevée à la cuisine, entre Hank et Michel, d'après les voix. Je pensais pourtant qu'ils tomberaient d'accord sur certains auteurs américains, comme Bukowski ou Fante. Ou contre Nothomb, oui, ça aurait été bien, contre Nothomb.

Smoking revient, me jette un regard circonspect, renonce aussitôt à me consacrer la moindre attention et lance un nouveau dvd, la mémoire dans la peau. Très vite, il semble absorbé au point de repasser des scènes au ralenti. Il appuie sur la télécommande avec des gestes raides et mécaniques, tout en marmonnant,  le regard noir, les paroles d'une chanson de Souchon :

Quand je s'rai KO / Descendu des plateaux d'phono / Poussé en bas / Par des plus beaux, des plus forts que moi...

Hank, malgré une ivresse assez homérique, arrive en titubant et essaie de nettoyer les taches  de vin avec son t-shirt roulé en boule.
- Te mets pas dans des états comme ça, mec, bois un autre verre, fume un truc, mais calme toi. Te fais pas du mal. Tu sais, si tu baisais plus souvent, aussi, tu serais moins tendu. D'ailleurs, j'ai peut-être un plan pour tout à l'heure, vu qu'avec ta Pénélope, ça a l'air mal parti, ce qui est bien dommage, si tu veux mon avis.

Son t-shirt laisse de longues traînées violettes sur la tapisserie du mur qui n'est pas blanc, j'ai  un peu menti plus haut, mais franchement jaunâtre, voire brunâtre lorsqu'on examine certaines zones délicates de plus près. Il y a même quelques lézardes dans les coins.

Grimaçant une sorte de sourire, je me parviens enfin à me relever, mais je garde encore longtemps les mains à plat sur mon visage pour me réunir, puis je commence à recueillir les morceaux de verre avec précaution. Certains éclats sont vraiment minuscules et je dois me mettre à plat ventre pour les voir et les ramasser du bout des doigts. Je les pose un à un dans un cendrier que je vide peu à peu par la fenêtre. Alexandre vient souvent jouer au salon avec ses petites voitures, essentiellement une mustang shelby et une porsche 911, et son robot qui semble acquérir de plus en plus d'autonomie. Mercredi, on va y gonfler un château pour son anniversaire. S'il s'effondrait sur les enfants, je pense que je passerais un moment d'explications tendues avec plusieurs mamans, malgré le gewürztraminer et les petits pains ronds aux pousses de luzernes et au fromage blanc préparés spécialement à leur intention dans la cuisine.
Louis-Ferdinand, je ne l'ai absolument pas entendu venir, me saisit soudain par le coude et me secoue le bras, l'oeil mauvais. Il me postillonne d'épais restes de pesto sicilien au visage, sa face collée à la mienne, son souffle fétide formant de la buée sur mon oeil.
- C'est l'heure des cadeaux, Aronowicz. La Pénélope a quelque chose pour toi, viens à la cuisine, on va t'aider à déballer, connard.

Rester con, donc, c'est sans doute en arriver à jeter des verres contre le mur tout seul au salon et finir par accepter d'ouvrir des cadeaux offerts par des  invités dont l'affection sincère est loin d'être incontestable. Je suis néanmoins contraint d'obéir à cette poigne de vieil antisémite. Après tout, c'est un hôte, qui vient de loin et puis je ne suis pas vraiment en état de résister. Je me laisse donc traîner à la cuisine alors que Hank termine de nettoyer le mur. Je l'aperçois encore jeter son t-shirt par la fenêtre, s'effondrer aux côtés de notre cinéphile à la stricte tenue qui ne réagit pas à sa présence qu'à mon départ, et s'allumer une clope avec des gestes vagues.

Dans le couloir, nous croisons le peintre qui s'en va définitivement. Il me regarde d'un air à la fois attendri et désolé.

- Je te souhaite bien du courage pour ce qui t'attend Solal. Tiens, voilà quelque chose qui pourrait t'aider lorsque tu auras reçu ton cadeau. Je l'ai élaborée moi-même après pas mal d'années de travail et de patience.

Il me tend un petit pot de verre contenant trois ou quatre décilitres de peinture rouge et part sans se retourner. Alors que la porte de l'appartement va claquer, je l'entends encore échanger quelques mots avec des gens sur le palier. Ce sont peut-être les derniers invités, mais ils ont été très difficiles à contacter. Je ne sais même pas s'ils ont reçu mon bristol ou s'ils l'ont compris. J'y ai sans doute laissé de nombreuses fautes de grammaire, l'école est lointaine, tout ceci n'est plus qu'un souvenir tellement incertain que j'ai parfois l'impression que c'est celui de quelqu'un d'autre.

Ceci dit, il est visiblement trop tard pour regretter quoi que ce soit : Michel et Pénélope m'attendent à la cuisine, la table est débarrassée (la vaisselle n'est pas faite), Louis-Ferdinand, d'une bourrade de kapo confirmé entre les omoplates me pousse brutalement en avant tandis que Michel me saisit par le cou, me retourne et m'allonge fermement sur le dos, contre la table. Pénélope arrache ma chemise et sort une hache au tranchant assez impressionnant du frigo.

Un silence lourd nous rejoint à la cuisine d'un pas lent et s'installe sur la banquette de la fenêtre, un manuel de boucherie ouvert à la page 114 sur ses genoux épais. Pénélope pose le plat de la lame sur ma joue, près de mon dernier oeil. J'aime à penser que mon visage est resté de marbre à cette occasion, mais l'expression de la mère de mon fils, lorsqu'elle pose son pied sur ma poitrine nue et plante lentement le bout de son talon-aiguille juste sous mon sternum, son expression, à ce moment précis, n'a rien de rassurant, au contraire, une harpie prendrait des notes.

- Tu as peur pour l'oeil qui te reste, Solal ? Eh bien laisse moi te tranquilliser tout de suite... ton oeil, tu l'emporteras sans doute dans la tombe. Le prélèvement que je m'apprête à effectuer sera le dernier emprunt fait à ton corps pourrissant. Tu verras que je manie l'acier aussi bien qu'une pute, et c'est gratuit. En connaisseur, tant des putes que de l'ironie, tu apprécieras. De toute façon, si tu devais payer pour tout ce que tu m'as baisée... Bref, si tu avais la moindre once de croyance ou de foi en toi, je te dirais de faire tes prières, mais comme tu n'as rien en quoi espérer, je te propose de continuer à te taire et de te contenter de respirer avec difficulté comme tu le fais en ce moment.

Elle lève la hache au-dessus de sa tête, sa fine silhouette découpée avec une précision cinématographique par la lumière orangée de la cuisine. Elle me dévisage, frénétique, trahie, amoureuse encore sans doute. Michel et Louis-Ferdinand ricanent sourdement, me bloquant les poignets et le front avec une incroyable brusquerie. Kal-El ne bouge pas. J'entends Hank ronfler avec une étonnante régularité, Smoking doit sans doute manipuler le chargeur de son Walter PPK compulsivement, des claquements secs et rapides me parviennent. Quant à moi, je ne songe plus à me débattre, je n'en ai ni la force, ni l'envie. Qu'elle plante sa hache où elle veut et qu'on en parle plus. Cet anniversaire est définitivement raté. Je me console un peu en me disant que je vois un peu de sa chatte, étant donné la position un peu particulière dans laquelle elle se tient.

Il est vraiment très tard, à point tel que certains d'entre nous se demandent sûrement depuis combien de nuits dure cette nuit, en tout cas, moi je me le demande, lorsque qu'un personnage en armes fait son entrée dans la cuisine qui devient franchement bondée. Les derniers invités ont donc fini par nous rejoindre et à dire vrai, je ne sais pas si je dois m'en réjouir. D'une stature colossale, l'homme  semble animé d'une force et d'une détermination qui ne sont pas de notre monde. Il pose un grand bouclier rond décoré de motifs nombreux, entre autres par la représentation de deux cités, l'une en guerre, l'autre en fête, contre le frigo et, sans lâcher sa javeline, installe un vieillard aveugle sur la dernière chaise libre avec une grande tendresse. Il lui parle très doucement, avec des formules respectueuses et désuètes, mais empreintes d'un sentiment filial touchant. Le vieil homme hoche sommairement la tête à trois ou quatre reprises et esquisse un léger sourire. Nous considérant d'un oeil peu amène, le guerrier me demande si je n'ai pas une bonne bouteille de tsipouro ou, à la rigueur, d'ouzo, juste avec un glaçon, sans eau. Leur voyage a été long, ils veulent se rafraîchir un peu avant que nous commencions.

Il est clair que leur entrée a refroidi certaines ardeurs, Michel et Louis-Ferdinand font moins les malins, je ne sais pas par lequel des deux ils sont le plus impressionnés, mais quoiqu'il en soit, leur étreinte se relâche et un certaine anxiété agite leurs doigts. J'aperçois même Michel présenter son dos au vieil homme, tendant le tissu de sa chemise  auchan pour lui demander timidement d'y inscrire un autographe. La détermination de Pénélope, au contraire, n'a pas fléchit. Avec une rage et une énergie surprenante pour une femme de 48 kilos (suis-je haïssable à ce point là ?) elle me plante sa hache dans le sternum qui éclate sèchement sous le choc, ouvrant ma cage thoracique comme les ailes d'un papillon, mettant mes poumons et mon coeur à nu sous le regard appréciateur d'Achille, le fils de Pélée, lui-même.

Rester con, c'est aussi sous-estimer la rancune éventuelle de la femme à laquelle on a fait un enfant et qu'on a pas épousée pour autant.


Par Solal Aronowicz - Publié dans : journal d'un con
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Samedi 13 septembre 2008 6 13 /09 /Sep /2008 10:15
Je me lève pour aller ouvrir la porte laissant derrière moi Louis-Ferdinand et Michel attaquer la bresaola et le parmesan sans autre, une bouteille de Château Haut-Brion la Mission déjà ouverte, bien entamée. Je me demande comment ils font pour systématiquement mettre la main sur ce qu'il a de meilleur chez moi, alors qu'il me faut des heures pour trouver tout simplement de quoi manger.

En traversant le couloir de mon appartement, je constate que le peintre est arrivé depuis un moment et s'est mis au travail tout de suite. Il a installé tout son matériel dans le petit bureau et a dégagé un pan de mur entier, mes livres sont dans la salle de bains, les statuettes votives dans le lavabo, pour tracer le croquis d'une grande fresque
avec un crayon gras. Dès qu'il me voit, il me prend dans ses bras et m'étreint avec force, longuement.
- Alors, Solal, j'ai entendu que ça n'allait pas trop bien ces derniers temps ?
- Non, ce n'est pas la meilleure période de ma vie. Matériellement, je ne peux pas me plaindre, mais je me sens perdu, égaré, il y a des décisions importantes à prendre et je ne les prends pas. Je n'avance plus, mon travail m'emmerde et par rapport à mon fils, je suis constamment dans le regret, dans la culpabilité, tiraillé entre ce que je crois devoir faire et ce que je pense avoir envie de faire. Et mon corps ! Mon corps tombe en morceaux : un oeil crevé, une jambe dans un état bizarre, un rein subtilisé il y a peu et je n'ose plus toucher à ma bite tellement elle ne semble plus m'appartenir.
- Ecoute, je voudrais pouvoir te rassurer, mais tu es sans doute mal parti. Tu es trop dans l'intellectuel, dans le rapport de toi à toi. Tu devrais plus te laisser surprendre., laisser de l'espace pour du créatif. Tu as construit trop de petites cloisons dans ta vie et tu vas en payer le prix. Pour tes blessures, le début de ton démembrement en fait, tu en as rêvé, je crois, tu devrais prendre ça avec plus de recul, parce que, autant que tu le saches tout de suite, tu ne peux rien faire. Alors, profite des choses plus simplement, c'est tout. Ne te tourmente pas, tu vas assez souffrir comme ça, fais-moi confiance. N'oublie pas que mes fils se sont suicidés, tous les deux.  Ils étaient tellement dans leurs têtes. A quoi ça mène ? Réduits en charpie par des trains... Bon, c'est vrai que je suis mort depuis longtemps maintenant... ça aide peut-être à relativiser, je ne sais pas.
- J'ai toujours une pensée pour toi quelque part, pas au premier plan, mais tu es là. Je sais que c'est un peu ridicule, mais sur mon blog, j'ai mis un lien vers ton site, il est très bien.
Il me tapote la joue avec un sourire attendri.
- Tu es gentil, Solal, tu es gentil. Ce cancer a été si brutal... je n'avais vraiment pas terminé, je crois même que je commençais à peine, je tenais quelque chose, après toutes ces années à peindre. Bref, ne parlons plus, je te fais cette fresque.

Il se remet au travail. Sa concentration, la sobriété de ses gestes, son sens de la composition sont exemplaires. C'est sans doute celui que je regarde, qu'il soit personne, personnage ou autre, avec le plus de respect et d'admiration. Les autres sont là pour d'autres raisons, sans doute pas toutes bonnes, certaines franchement mauvaises.
Pénélope observe ses gestes avec une certaine langueur tout en tenant son verre de rhum près de ses seins. Elles a croisé les jambes sous ses fesses et semble entièrement absorbée dans les mouvements lents et précis du peintre. C'est pourquoi la dureté de ses paroles me prend complètement au dépourvu :

- Au lieu d'errer sans rien foutre, tu devrais t'occuper un peu de ton fils, connard, et lui préparer quelque chose à manger. Ce que tu as prévu pour tes invités ne va pas lui plaire. Si tu sortais un peu de jambon pour accompagner ses pâtes... Et pas de pesto, hein, c'est trop fort pour lui.
- Oui, bon, on a sonné là, je vais juste ouvrir, si ça ne te fait rien.
- Dépêche-toi, moi, je suis occupée, pour une fois que je vois quelqu'un qui a visiblement quelque chose de crucial à exprimer.
Elle me dit tout ça sans me regarder, fascinée par les traits qui se déploient contre le mur.

Inutile de lutter, cette soirée est censée être une sorte de fête. J'ouvre donc la porte sur un homme de grande taille, vêtu d'un smoking à la coupe impeccable, sans doute un brioni et chaussé de John Lobb plutôt élancées pour un modèle anglais. Après m'avoir salué avec une distinction empreinte d'une certaine brutalité, il entre, dépose une paire de ski et un parachute dans un angle et repère assez rapidement Pénélope. Il tente de l'arracher à la contemplation du peintre, mais sans succès.
Désoeuvré, il rajuste son noeud papillon et trouve son chemin jusqu'à la cuisine et fait au mieux pour se servir ce que l'on sait, je n'ai pas de martini. Assez étrangement, contrairement à ses habitudes, il n'esquisse aucune tentative de socialisation, pas même une plaisanterie douteuse, il faut dire que Louis-Ferdinand et Michel sont tout entiers à l'entrecôte de cerf et  échangent leurs points de vue sur l'Islam en toute harmonie. Ils semblent passer une excellente soirée, ils ont débouché une deuxième bouteille.
Un peu déstabilisé, Smoking revient au salon, me glisse comme une confidence qu'il a bien connu Genève et qu'il est désolé d'être arrivé si tard, mais qu'il tenait à passer par le quai Gusatve-Ador où il avait vécu un an pendant ses études. Soudain, comme un noyé s'emparant d'une bouée de sauvetage en pleine mer, il s'empare du coffret des OSS 117 et lance aussitôt Atout coeur à Tokyo avec un sourire ravi.
- C'est mon préféré. Quel con ce Bonnisseur de la Bath !
- Allez-y ! Au fait, c'est gentil d'être passé, je ne pensais pas que vous auriez le temps.
- No problem, ces temps-ci, c'est assez calme. Je voulais de toute façon faire un saut dans le canton de Vaud, j'ai encore une cousine Delacroix. Nous irons peut-être à Chamonix la semaine prochaine.
Il s'allume une Morland à l'odeur si caractéristique et sombre dans le film en émettant des ricanements gutturaux et sporadiques.

Hank Moody arrive très tard, complètement fait à différents types de substances. Il tape directement dans les clopes de Michel qui en est à son onzième thé. Lui et Louis-Ferdinand ont terminé de manger depuis un moment déjà
. Il doit les bousculer un peu pour atteindre le frigo et y glisser le gâteau qu'il a préparé. Comme épuisé par ce dernier effort, il s'écroule lentement sur mon tapis rose en braillant pour qu'on lui donne un ordinateur. Il doit avoir du retard pour son blog.
Je le regarde un moment osciller sur le dos comme un gros cafard, coincé entre la table et le frigo, coincé entre bien d'autres choses sans doute aussi et je lui pose mon pc portable sur le ventre. Il gargouille des remerciements peu clairs, s'allume une nouvelle clope et se met à tapoter sans changer de position, visiblement inspiré.
Je continue à l'observer un peu, tâchant de cerner à quel point je veux mener sa vie, puis je me sers quelques pâtes et j'essaie de m'intéresser à la conversation sur l'Islam, mais je n'y parviens pas.

Alexandre dort dans ma chambre, calfeutré dans un duvet trop chaud pour la saison. Il est comme moi, pour dormir, il faut que rien ne dépasse. Il a posé une de ses petites voitures rouges à côté de lui. Par crainte de le réveiller, je ne le touche pas et, après avoir fermé doucement la porte, je remets le jambon dans le frigo et je finis ses pâtes.

Pénélope est à la salle de bains et assez étrangement un bruit persistant de métal se fait entendre. Je laisse sa tranche de gâteau sur le banc du couloir et je reviens au salon.

Atout coeur à Tokyo pour OSS 117 est déjà terminé, le temps a passé plus vite que je ne le pensais, une bonne partie de cette soirée m'a sans doute échappé. Smoking est à la fenêtre,
un pied calé sur le radiateur, son walter PPK à la main, en position pour viser.
- Qu'est ce que vous faites ?
- Jette un oeil dehors, tu verras.
Sur la place en bas de chez moi, il y a plusieurs corps allongés dans de belles flaques de sang, toutes différentes les unes de autres. Généralement, les drogués du quartier traînent sur les bancs toute la nuit, plus ou moins endormis. Il en abat un dernier qui tentait de s'enfuir mollement en direction de l'église. Atteint par une balle en pleine tête, un très joli tir, net et précis, il tombe assez théâtralement dans le bassin qui clôt la place et se met à flotter à la dérive, se heurtant lentement aux bords de pierre blanche.
Son sang forme de grosses volutes changeantes qui semblent perturber la pieuvre noire et jaune brutalement tirée de son sommeil mauvais. Normalement unique locataire des lieux, elle avance vers lui avec l'horrible ondulation qui caractérise les créatures de son espèce et commence à lui sucer le cerveau, du moins ce qu'il en reste. Assez étrangement, il n'était pas tout à fait mort et le spectacle de ses jambes et de ses bras agités de spasmes frénétiques est plutôt curieux. Des gens, sans doute ivres, s'arrêtent et regardent, visiblement interloqués.
Il doit déguster, ce connard, mais après tout, personne ne lui avait demandé de venir cuver son héroïne sous mes fenêtres.
Nous ricanons tous les deux face à la nuit noire jusqu'à que notre souffle s'épuise dans un râle peu audible.
- Pourquoi vous faites ça ?
- Bah, je n'ai pas grand chose d'autre à faire. Les cibles potentielles sont peu claires ces derniers temps. Et puis ces pauvres merdes ne comptent pas. Qui va les pleurer ? D'autres pauvres merdes ?
Il me laisse pour aller nettoyer son walter PKK.  Je me retrouve seul au salon.


 
Par Solal Aronowicz - Publié dans : journal d'un con
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Jeudi 11 septembre 2008 4 11 /09 /Sep /2008 15:46
Pour fêter mon premier mois de blog, j'ai décidé de faire une petite fête chez moi et j'ai invité quelques personnes, quelques personnages que je tenais à réunir pour l'occasion.
Samedi en fin de journée, une fois n'est pas coutume, et malgré mon rein fraîchement manquant, je m'installe à la cuisine pour préparer un repas.
Ce n'est pas un domaine dans lequel je suis très à l'aise, les petits plats, mais sur fond de Lalo Shiffrin et après quelques whisky, un nikka légèrement fumé, idéal en cette fin d'été, et quatre ponstan 500 (je sens encore bien cette foutue cicatrice), je me mets au travail avec la sérénité et l'impression de facilité illusoires qu'apporte un certain volume d'alcool dans le sang.

bresaola et parmesan de Toscane roulés avec un filet d'huile d'olive
gemelli au blé dur, sauce pesto à la sicilienne
entrecôte de cerf saignante et lamelles de fenouil braisées
fromages d'alpage et pain noir
blocs de chocolats noirs réduits en éclats au pic et arrosés par une verticale de whisky
cafés
alcools en bataille (principalement un rhum de 25 ans d'âge pour tenir tête à tous ces whisky)
cigares, forcément cubains après une telle bouffe

Voilà ce qui est prévu. Je dois reconnaître, en toute modestie, que je ne suis pas mécontent de ce petit programme.
Satisfait, sans doute déjà légèrement ivre, je me laisse aller contre le dossier de ma chaise, alors que Bullitt dérape pour la énième fois le long de mon couloir.
Fixées au mur qui me fait face, trois femmes nues prennent pour moi des poses provocantes et immobiles.
Je suis bien.
J'allume un petit siglo 1 de cohiba, histoire d'attendre dans le confort chaleureux qu'offre un cigare lorsqu'on a le temps de le fumer comme il le mérite, c'est-à-dire calmement, sans hâte, pour pouvoir suivre chaque pas de son évolution et l'observer se volatiliser tranquillement dans l'espace, formant une nappe crémeuse, grise ou bleutée.

Je pense que pour fumer comme il se doit, deux règles de base s'imposent avant toutes les autres.
Premièrement, ne pas être pressé, ce serait vraiment dommage pour le cigare qui mérite, à mon sens, un véritable moment de recueillement. C'est toujours un peu une transhumance intérieure, une bonne vitole.
Deuxièmement, mais je sais que ce point peut être matière à controverse, parfois acharnée (un peu à l'image de la question du un bouton ou deux boutons à la veste), je pense qu'il faut fumer en espace clos.
En effet, tout perturbation potentielle doit être évitée comme la peste. Du vent, même subtil, un souffle, même léger, peuvent dévier le cours du fumage et altérer le plaisir que l'on éprouve, que j'éprouve en tout cas, à jouer avec les volutes en les laissant émerger lentement de ma bouche et flotter un moment à la hauteur de mon visage. Et puis je ne supporte pas quand un cigare ne se consume pas de manière uniforme.
Maintenant, bien sûr, par temps calme, fumer sur le lac, calfeutré par la rade, reste un plaisir rare et recherché.
Il est donc clair que je réprouve avec la dernière fermeté ceux qui, avec une abjecte ostentation, fume d'un bon pas le long des rues marchandes de la ville. Je pense qu'un homme peut difficilement tomber plus bas, à part, cela va de soi, s'il boit une bière en canette dans le bus ou dans le train, les pieds sur la banquette. Ou alors on est clochard et on fait toutes ces choses avec une certaine élégance décalée qui donne à croire aux passants qu'on a vécu royalement, avant.
Bref, je fume suivant mes usages, le soir descend à peine, un excellent repas est prêt, tout s'annonçe extrêmement bien.

Louis-Ferdinand arrive le premier, l'air assez fermé, suivi de peu par Michel H. et Pénélope. Tout de suite, je sais que je n'ai pas à me poser cette question, que ça ne me concerne pas, qu'elle n'a aucun compte à me rendre, je me demande comment ça se fait qu'ils arrivent ensemble, ces deux là.
De ce que j'en sais, Pénélope ne s'intéresse pas vraiment aux types du genre de Michel, mais pour me rendre jaloux, tout simplement, voire pour me faire du mal, je le comprendrais... Bref, je suis dans le doute. Une pipe rapide dans l'ascenseur est toujours possible, quoique, c'est vraiment un peu court et puis ce n'est pas vraiment dans ses habitudes.
Le concernant lui, je ne suis pas dans le doute du tout, au contraire. S'il a pu lui glisser un doigt, voire deux doigts dans la chatte en montant, il ne s'en est pas privé, c'est tout à fait son genre. Pénélope est une très belle femme et elle dégage, ma foi, une énergie sexuelle assez brute à laquelle la plupart des hommes sont loins d'être insensibles.

Dans la mesure où, en plus, quelque soit le temps, elle sort systématiquement jambes nues, le haut de ses cuisses à peine barré par une sorte de morceau de tissu, absolument hors de prix en général, eh bien, dans cette mesure là, les hommes sont très attentifs à sa présence. Quelques étages en ascenseur avec elle augmentent les pulsations de trente à quarante battements minimum... Ceci dit, une fois qu'on a quitté ses formes pour monter vers son visage, elle a une façon bien à elle de geler sur place toute prétention d'ordre sexuel. Ses yeux verts ont quelque chose d'athénien, au sens mythologique du terme. Bref, Pénélope n'est pas une femme facile.

Ceci dit, elle est venue accompagnée de notre fils, Alexandre, et à mon avis, si Michel  (qui de toute façon ne peut pas supporter les enfants) a tenté une approche, il a dû se faire rembarrer encore plus sèchement qu'elle ne l'aurait fait dans des circonstances normales. En tout cas, il arrive d'assez méchante humeur et allume coup sur coup trois clopes  avec une certaine fébrilité, alors que son chien, un welsh corgi d'aspect plutôt dégueulasse, renifle avec une anxiété étonnante tous les coins de la cuisine, puis semble se décider soudain et pisse  abondamment contre mon frigo. Je n'ose pas lever le regard vers Kal-El qui me tombera  sans doute sur le crâne à la première occasion.
Pénélope se sert un verre de vin blanc, un La Tour-Blanche 2004, l'année de naissance d'Alexandre (je ne fais aucun commentaire, parce que je sais que je n'ai pas intérêt à en faire, si je veux que tout se passe bien) et va jouer au salon avec notre petit bout d'homme qui, avant de filer avec deux voitures rouges à la main, vient me donner un petit baiser d'oiseau.
- Je t'aime, papa, dit-il de son murmure habituel.
Ce petit garçon de bientôt quatre ans est tendre et magnifique. Il a de beaux yeux bruns.
Sa mère me dévisage avec un intense mépris avant de tourner des talons chaussés de sandales haut perchées et surmontées de chevilles fines au point de pouvoir en faire le tour en joignant le pouce et le petit doigt, je le sais d'expérience
, ça me remplit de nostalgie et de tendresse à chaque fois que j'y pense, tout en me laissant avec le slip bien rempli, ce qui n'est jamais désagréable, même avant de passer à table.
Je donne un baiser mouillé à mon fils sur le nez, puis un deuxième, plus fort, plus appuyé et je le regarde partir en l'accompagnant d'une tape sur le derrière.


Michel éructe un commentaire peu amène à l'égard des femmes et de leur nature en général, propos que Louis-Ferdinand souligne d'un rire sarcastique qui dure étonnamment longtemps, comme s'il n'avait pas besoin de respirer. Il produit un son de scie rouillée assez désagréable  à entendre et finit par hoqueter assez piteusement.
Je ne relève pas, je me contente de tirer une dernière bouffée sur mon siglo 1 alors que d'autres invités arrivent, tout en me demandant comment ce vieil antisémite visiblement toujours autant bourrelé de haine a pu accepter une invitation chez un Aronowicz.

Rester con, c'est peut-être dresser une liste d'invités improbables.


Par Solal Aronowicz - Publié dans : journal d'un con
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Mardi 9 septembre 2008 2 09 /09 /Sep /2008 06:00
Après m'être rincé le pied et avoir passé la serpillière devant mon gommier, le parquet a salement morflé, certaines lattes se gondolent comme des chenilles, il va falloir appeler la régie, je me résigne à accepter ce fameux café et à articuler quelques mots en allemand.

Une femme à la beauté fatiguée et au visage d'une immense tendresse se tient dans ma cuisine, juste au-dessous de mon autel sacré de puissance magnifique. J'esquisse mon salut rituel à Kal-El, nos regards se croisent et je sens sa lourde désapprobation sur la façon de plus en plus chaotique dont je mène ma vie. Pourtant, je sais qu'il ne me juge pas et qu'il m'aime malgré mes défauts (du moins je l'espère sincèrement, la dernière fois qu'il m'est tombé sur la tête alors que j'ouvrais le frigo un peu brusquement m'a fait très mal). Je m'effondre sans grâce sur une chaise et regarde mes doigts encore gourds de sommeil ramper vers une tasse que je ne me connaissais pas.

Alors que je bois à petites gorgées tranquilles un café fort bien fait, je laisse flotter mes yeux sur le corps de celle qui, il faut sans doute l'admettre même si je ne m'en souviens pas, a été ma compagne d'une nuit. Sa silhouette semble légèrement alourdie par l'âge, mais son allure générale dégage une telle douceur que je me surprends à sourire comme un enfant, béat, confiant devant cette inconnue simplement vêtue d'une grande serviette de bain rouge. Ses cheveux blonds cendrés s'arrondissent sur ses épaules brunies par le soleil de cette fin d'été, sa tête est légèrement inclinée et elle tient une de ses jambes croisée sous elle. Elle porte un fin bracelet de cheville en argent martelé.

Lorsqu'elle se lève pour me préparer un autre café, je remarque une série de longs filaments noirs qui descendent le long de sa cuisse droite et soudain, l'image de l'incroyable tatouage qu'elle arbore revient brutalement derrière mes yeux.
Je la tiens sous moi et alors que je jouis longuement, elle me dévisage d'un oeil à la fois déterminé et attendri alors que les formes effilées, fleurs, flux, tentacules encrées sur son corps semblent glisser à la surface de sa peau, se déplacer, onduler et ceindre mes reins avec force. Au moment où je reprends mon souffle, encore démuni par la secousse du plaisir, je ressens une douleur précise et violente dans mon dos. Je m'écroule sur elle, soudain terriblement mou. Je cherche à l'embrasser, mais je n'y parviens pas. Elle me tapote pourtant gentiment la nuque tandis que je m'approche enfin à pas sereins de cette zone étrange que le sommeil me refuse souvent.

Elle pose une autre tasse devant moi, m'embrasse le haut du cou, caresse d'un  doigt léger mon oeil absent,
- J'aime beaucoup cette orbite vide, elle te donne un côté terrible, c'est très séduisant (je renonce à l'allemand, même si je pense qu'il faut systématiquement abuser des plaisanteries jusqu'à qu'elle deviennent puantes, et je me permets donc de proposer cette traduction impromptue)
me dit assez vite merci pour tout ce que j'ai fait pour elle, m'assure qu'elle est vraiment désolée, qu'elle ne pouvait pas faire autrement, rajoute qu'il est temps pour elle de se préparer, elle doit bientôt retourner travailler et qu'en ce qui me concerne, je devrais modifier mon hygiène de vie au plus tôt et rapidement aller chez le médecin, sinon, je risque des problèmes tout-à-fait définitifs.

Une fois de plus, voilà beaucoup, beaucoup d'informations à la fois. Lorsque je veux pivoter vers elle pour lui demander quelques précisions, une douleur soudaine, très violente, me cisaille le bas du dos, comme si on me découpait avec un bistouri mal aiguisé. Sous le coup, je vomis mon café et pas mal de bile. Electrocuté, il ne me reste qu'à poser mon front sur la table, dans cette petite mare nauséabonde, écraser ma tête avec les mains et attendre que la souffrance cesse, qu'on pose le bistouri et qu'on me laisse enfin passer quelques jours sans tourment.

Elle revient, habillée plutôt légèrement pour le pauvre soleil qui tombe sur les rues encore vides, son tatouage émerge en haut de ses épaules, le long d'une jambe, pointe à la taille. Elle ouvre le congélateur et, de manière sans doute agrammaticale, je lui demande ce qu'elle m'a fait. Elle me répond quelque chose qui resssemble à ce qui suit :
- Tu ne te souviens vraiment de rien mon pauvre chéri ? Ecoute, je suis sincèrement désolée, je ne fais pas ça pour le plaisir, il faut bien que je gagne ma vie. Tu sais, j'ai un fils et son père ne s'en occupe pas, mais pas du tout. Il est écrivain, tu vois, et il dit qu'il n'a pas le temps et pas d'argent pour nous. Et puis, je travaille pour des gens qui ne plaisantent pas, tu le sais sans doute. Alors, je suis désolée, j'espère que ça ira pour toi. Il faut juste que tu ralentisses sur les alcools et les cigares, hein ?

Elle pose devant moi, au beau milieu de la flaque de vomi, de ma flaque de vomi en fait, un conteneur de plastique blanc qu'elle ouvre avec précautions. Dedans, il y a un rein qui présente une jolie teinte rosée au milieu de petits glaçons tout ronds. Je me passe  aussitôt une main dans le dos, mais je sais déjà ce que mes doigts vont trouver : une longue cicatrice oblique, épaisse et boursouflée.
- Je suis désolé, elle va sans doute te laisser une sacrée balafre, les points sont un peu irréguliers, le fil n'est pas de la meilleure qualité, mais je te promets que j'ai fait de mon mieux compte tenu des circonstances. Après tout, la lumière n'est pas très bonne dans ta chambre et puis, et puis, ce n'est que la quatrième fois que j'effectue un prélèvement toute seule. Voilà, je vais te laisser. Repose toi bien, je t'ai laissé deux aspirines.

Après avoir refermé la boîte contenant mon rein, elle s'apprête à partir, puis se ravisant soudain, comme si un détail lui avait échappé :
- Au fait, excuse-moi, mais tu me dois encore trois cents francs pour cette nuit. Le prix à payer, il faut le payer, tu es d'accord, hein, Solal ?

Il me semble apercevoir une lueur ironique illuminer brièvement les yeux de Superman, là-haut, sur mon frigo bancal.

Rester con, c'est aussi se réveiller avec un seul rein le samedi matin.


Par Solal Aronowicz - Publié dans : journal d'un con
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Samedi 6 septembre 2008 6 06 /09 /Sep /2008 10:51
Le réveil a été particulièrement difficile. Une fois levé, j'ai momentanément dû renoncer à trouver la porte de ma chambre et pisser d'urgence dans mon gommier qui prend désormais une telle place que je dois écarter plusieurs branches pour approcher du pot et pouvoir poser mon gland couvert d'étonnantes taches noirâtres dans la terre humide.

Egaré quelques instants par la puissance du bouillonnement produit par mon jet contre le tronc de ce que dois maintenant me résoudre à appeler un arbre, et non plus une plante d'appartement, je titube doucement, rêveur, puis, je m'arrache soudain à cette contemplation maniaque et narcissique pour réaliser que plusieurs sujets d'étonnement s'offrent à moi d'un seul coup, assez brutalement.

Par écrit, mais qui s'en plaindra, il est impossible de rendre conte (certains petits soucis d'ordre financier me rendent soudain disorthographique, mais bon, profitons en toute liberté du français et de ses chemins de traverse), il est impossible de rendre conte donc, à moins d'être illisible et de jouir d'un traitement de texte plus élaboré que le mien, il est impossible de rendre conte donc de l'apparition simultanée de thèmes de réflexion matinaux inopinés. Je ne m'attarderai pas sur le fait que j'aurais préféré garder la tête vide encore un bon moment et je mettrai enfin par écrit ce qui force mes neurones, ou du moins ce qu'il en reste, à établir des connexions.

La quantité d'alcool ingérée hier soir a été absolument colossale, je n'avais tout simplement jamais bu autant, même au Japon. Je pisse à présent depuis deux minutes trente minimum et la pression est toujours bonne.

La couleur de ma bite (les traces noires, ce n'est pas de la merde, ce qui étrangement, m'aurait pourtant rassuré).

Une voix féminine dit : "Hallo, gut geschlafen ? Willst du ein Kaffe?"

Toutes ces informations, ces considérations pratiques, le souci de devoir formuler une phrase en allemand, tout cela en même temps, après trois petites heures de sommeil, c'est vraiment beaucoup trop.
Un spasme incontrôlable secoue mon épaule droite et désaxe soudain tout mon corps. Découragé, je n'ai pas la force de ramener mon jet d'urine à l'intérieur du pot et je finis de pisser sur mon pied droit avec, je le souhaite sincèrement, une sorte d'élégance naturelle et décalée.


Rester con, c'est boire suffisamment pour avoir ce genre de surprise au petit matin.



Par Solal Aronowicz - Publié dans : journal d'un con
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Jeudi 4 septembre 2008 4 04 /09 /Sep /2008 06:00
Alexandra était morte depuis plus de trois semaines maintenant et à cause de retards administratifs inexpliqués, on ne l'enterrait que ce soir dans un coin reculé et mal entretenu du cimetière.
Malgré tous les efforts de l'agence de pompes funèbres, une odeur sur laquelle on ne pouvait entretenir aucun doute montait de la fosse et léchait nos visages livides. Les nuques parfumées des femmes se pliaient sous cette caresse troublante. Les hommes redressaient imperceptiblement la tête comme pour s'élever au-dessus de cet effleurement délicat et nauséabond.
J'étais néanmoins convaincu que certains d'entre eux bandaient dans leurs pantalons noirs et trop serrés.
Pour ma part, je fermais les yeux et je respirais le plus lentement possible comme pour aspirer cette effluve morbide, mon dernier contact avec elle.

Il était tard, étonnament tard pour une telle cérémonie. Le ciel pleuvait des gouttes lourdes et froides, il ferait bientôt nuit. Une obscurité épaisse et poisseuse pesait sur nos épaules trempées par cette eau sale et par un chagrin, du moins en ce qui me concernait, impossible à exprimer.
Nous étions tous droits et raides dans nos costumes sombres qui formaient une carapace autour de notre peau toujours tendre dessous, peut-être, mais désormais insensible à toute caresse, à tout baiser. Peut-être qu'un petit nombre d'entre nous éprouvait une sorte de tristesse,  une certaine forme de regret, mais je devais être le seul à souffrir à un tel point.

J'avais été fou amoureux de ce cadavre qui descendait par saccades brusques dans ce trou  creusé à la hâte dans une terre réticente à accueillir un corps de plus. Le cercueil tapait contre les bords de glaise spongieuse et grise avec un bruit mou, assez désagréable à entendre.
J'avais été fou amoureux de cette femme et mon incapacité à verser la moindre larme m'étouffait. Pourtant pleurer m'aurait tout simplement fait du bien, ça peut sembler tellement con à écrire, mais des larmes m'auraient calmé et réconcilié avec cette immense partie de moi qui s'enfonçait dans le sol inhospitalier du cimetière sous cette pluie injuste et malvenue.
J'avais été fou amoureux d'Alexandra et de l'enfant qu'elle était sur le point de me donner. Ce petit bout d'homme ou de femme, je l'avais aimé tout de suite, sans arrière-pensée, sans amertume, mais je ne l'ai pas dit, ou pas assez clairement, sans doute.
Elle m'avait regardé d'un air confiant, le test était posé comme un tout petit navire blanc entre nous deux, mais je ne lui avais montré qu'un visage soucieux, traversé par des questions d'ordre pratique, un front lourd et barré, un regard étroit et distant.
L'avais-je seulement prise dans mes bras et félicitée?
Lui avais-je seulement dit merci ?
Lui avais-je seulement dit à quel point cette naissance à venir m'ouvrait le coeur et dilatait ma poitrine à l'image de celle d'un héros des temps passés ?
De nos jours, les héros sont en général plus fuyants que moi, mais je ne suis de toute façon pas un héros, je ne suis même plus sûr d'être un homme.
J'ai reculé de quelques pas et je me suis recroquevillé, sur la défensive.

Plus tard dans la soirée, je devais sans doute regarder le grand journal chez moi, elle s'est enfoncé le test de grossesse dans la bouche jusqu'à l'étouffement. Elle  est morte asphyxiée dans ses vomissures, à la salle de bains, sous le lavabo. Deux acteurs français parlaient de leur film sur un couple homosexuel qui veut adopter, comme d'habitude, le ton était était léger tout en restant accrocheur, le stress dû à la suffocation a  rapidement provoqué une fausse couche, bref c'est une émission que j'aime bien, le carrelage blanc était couvert de sang, de déjections, de pertes et en ce qui me concerne, je me suis couché vers 22h30.

J'étais donc le seul à savoir qu'on enterrait deux corps l'un dans l'autre.

Sa mère était effondrée de l'autre côté de la fosse. Depuis de longues minutes, elle hurlait un cri grave, sourd et continu sans reprendre sa respiration. Sa plainte semblait faire partie de la pluie qui tombait avec une sorte de rage définitive.
Son père était absolument figé, comme enfoncé dans le sol du cimetière, les pieds  plantés dans vingt centimètres d'eau brunâtre, immobile tel un arbre complètement sec, mort pour de bon. Son regard s'était peu à peu voilé. Il regardait quelque chose d'autre, ailleurs, comme derrière des vitres épaisses.
Malgré tout ému par ce spectacle, je pensais à la belle économie qu'ils avaient réalisée. Deux funérailles, de nos jours, ce n'est pas donné et puis, même pour les enfants morts sans être nés, on se sent obligé de prendre le service maximum, de convoquer, à grands renforts de faire-part en papier brioché, voire gaufré, la plus grande tristesse possible. En général, on est assez déçu.

Devant nous, un prêtre bâclait une série de gestes codifiés il y a longtemps.

Pour la plupart, nous ne comprenions pas bien le sens de ce qui se passait devant nos yeux fatigués.

Le cercueil ne cessait pas de descendre dans la terre qui se remplissait d'eau  sans arrêt. Arrivait le moment où il flotterait dans cette fosse, comme un gros bateau dans une mer  trop exiguë, et où il faudrait le saborder à coups de pelle mécanique.
La nuit était désormais si noire si dense si obsédante qu'il était impossible de distinguer les tombes qui nous entouraient.
Nous étions tous parfaitement seuls dans cet immense cimetière dont il serait à présent sans doute impossible de trouver la sortie.
Mon coeur se déchirait dans ma poitrine, mais je ne versais pas une larme sur ces cadavres dans leur étui de bois orné d'anses en étain de qualité assez moyenne.

Isolé, sec, au milieu de ces gens inconnus et figés, assommé par un accablement indicible, étouffé par une angoisse sourde, sous ce ciel écrasant comme une énorme dalle de granit,  il n'y avait plus rien à faire, plus rien à tenter, plus rien à espérer, j'entrais, avec le reste de ma vie sur le dos, dans une longue nuit qui me verrait ruisseler jusqu'à l'effacement dans ce cimetière en compagnie de morts sous mes pieds trempés.




Par Solal Aronowicz - Publié dans : journal d'un con
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Dimanche 31 août 2008 7 31 /08 /Août /2008 09:20
On dit que les voyages forment la jeunesse et qu'il est bon de partir à la rencontre d'autres terres pour se dessiller le regard et devenir un humain.

Je crois, moi, que le monde est le même partout et qu'il ne sert à rien de voyager. Où qu'on aille, on se retrouve aux mêmes endroits, avec les mêmes personnes, à boire les mêmes cocktails, à échanger les mêmes propos vides de sens, à hocher la tête avec cet air de gravité désinvolte et ce rire détaché.
En définitive, tous les voyages nous conduisent à fermer les yeux avec une force incroyable pour surtout ne rien voir des hauts plateaux d'Ethiopie, de l'infinie pureté du Ryoan-Ji ou de l'atmosphère lourde et mystique de la cathédrale Kazan.

Pour vraiment entrer en voyage, il faut ce décrochement intérieur, cette rupture entre soi et soi, qui ouvre une brèche et laisse entrer ce qui n'est pas nous, ce qui va nous changer et nous entraîner sur le chemin qui conduit à une autre possibilité de nous-même.
Pour parvenir à ce degré d'ouverture, il faut une bonne dose d'abandon et un vrai sacrifice.

J'ai en effet beaucoup voyagé, j'ai vu bien des pays, mais lorsque je rentrais chez moi, je me rendais bien compte que la poussière soulevée par la route se déposait sur ma peau, pas derrière le regard. Je restais propre et inchangé. Invariablement, je demeurais le même, barricadé dans ma carapace.

Hier soir toutefois, je suis sorti pour acheter quelques bières. Il était onze heures du soir et seul l'épicier indien du coin de la place était encore ouvert. Je suis rapidement descendu sans prendre la peine de m'habiller vraiment, en nus-pieds et training, prêt à me précipiter sans trop regarder autour de moi et à ramener ces bières au plus vite pour les mettre au frais.

Or, arrivé sur l'esplanade de dalles blanches qui s'étale devant mon immeuble, j'ai soudain éprouvé une sensation étrange, un peu comme lorsqu'on sort d'un avion, après un long voyage avec air conditionné, pour débarquer en Afrique. A peine a-t-on mis un pied hors de la carlingue qu'on sent le poids énorme, chaud, poisseux, charriant des odeurs nouvelles,  chargé de forces en harmonie avec la terre et les ancêtres, de l'air qui pèse sur nos épaules d'Européen accoutumé à des climats plus commodes, moins contrastés.
Il devient difficile d'avancer. Après plusieurs respirations profondes, comme pour mieux répartir la pression à l'intérieur de soi, on effectue enfin quelques pas précautionneux sur ce sol qui demande une vraie adaptation.

Or donc, moi qui voulais me hâter et pensais traverser au plus vite ce lieu par lequel je passe plusieurs fois par jour, je me suis retrouvé empêtré dans l'air même qui flottait sur la place. Je ne pouvais quasiment plus avancer et au bout de quelques pas, je me retrouvai épuisé, à genoux sur le sol, couvert de transpiration.
Des odeurs étranges s'infiltraient en moi et formaient des bulles sous ma peau soudain sans cesse caressée par des sensations inquiétantes.  Je me contraignis à respirer calmement, je passai lentement les mains sur mon visage et écarquillai les yeux pour mieux distinguer ce qui m'entourait.

L'horloge située au bout de la place m'indiquait qu'il était trois heures du matin et non pas onze heures comme je le croyais. J'avais pourtant bien regardé la pendule de la cuisine avant de sortir. Où est-ce que tout ce temps avait passé ? Ces quatre heures séparant ma cuisine de la place ? Dans les escaliers ? Sur quel palier alors ? Ailleurs ?
Un forme surgit rapidement dans mon champ de vision et mit fin à toute spéculation.
C'était ce vieux comédien, un ancien clown, je crois, qui faisait généralement la manche en bas de chez moi. Vautré sur un banc, il chantait parfois d'étonnantes mélopées en amarique ou en pachtoune.
- Toi, connard, me dit-il, toi, je vais je vais te faire un cadeau. Tu vois, ça fait longtemps qu'on est voisin, mais jamais tu ne m'as invité à prendre un verre, ou bien ramené un petit souvenir d'un de tes nombreux voyages. Malgré tout, je t'aime bien, les cons dans ton genre, que veux- tu, ça me touche. Alors voilà, voilà ce qui va se passer, voilà ce que je te propose. De toutes tes tribulations autour du globe, moi je dis que tu n'as rien vu, et, et, sur ces sujets là, je ne me trompe pas. En fait, tu en as trop vu sans rien vraiment regarder. Moi, au contraire, ce sont les aléas de la vie à la belle étoile, je suis en train de perdre la vue dans l'oeil droit, un glaucome malin, que veux-tu... Alors voilà ce qu'on va faire. Je vais prendre le tien, puisque de toute façon, tu ne t'en sers pas bien et toi, en échange, tu vas recevoir, comme tu l'as constaté, le moment et l'atmosphère sont favorables à un peu de magie antique, tu vas recevoir le don d'Autre Vision... Eh oui, l'Autre Vision, grand don, grand pouvoir! Bien des voyageurs l'ont cherchée partout, dans tous les pays, sur tous les continents, sans la trouver. Mais toi, cadeau, voilà. Ah tu ne veux pas, tu veux garder ton oeil et rester à la surface des choses ? Mais je m'en fous, moi, de ce que tu veux.
 
D'un geste rapide et précis, utilisant ses doigts comme des pinces, il m'arracha l'oeil droit, ce qui produisit un son répugnant, visqueux. Le nerf optique se décolla en déchirant des tissus à l'intérieur de mon crâne.
La douleur ne vint pas tout de suite, mais soudain elle monta et se mit à scier ma tête dans un mouvement lancinant. Je posai mon front sur le sol en priant pour que la fraîcheur des dalles apaise mon supplice.
Au bout d'une heure, j'avais suffisamment récupéré pour remonter chez moi, titubant, tâtonnant, me heurtant à des obstacles jusque là invisibles, laissant une trace sanglante derrière moi.

Je fermai la porte de mon appartement avec précautions, comme si je pouvais encore me protéger, alors que la blessure était en moi, sans doute définitivement Je crois même que je bloquai une chaise obliquement sous le verrou, puis j'empruntai le long couloir qui mène à la cuisine et là, la fatigue, l'angoisse, la douleur eurent à nouveau raison de moi.
Je m'écroulai comme un paquet de chiffons trempés sur le vieux kilim noir et rouge posé sous la table et coulai peu à peu dans une position étrange, le corps en diagonale, tordu dans plusieurs directions à la fois, la tête tournée en partie vers le plafond, mon regard, ou du moins ce qu'il en restait, filant le long du couloir pour finir contre le miroir ébréché du hall d'entrée.

Dans cette posture étrange, coincé sous la table, dans ma cuisine, un oeil en moins, étourdi par la souffrance, l'épuisement et l'inquiétude, à la frontière de la lumière froide et sèche de la lampe à suspension et de la pénombre moite du couloir, je fis un voyage incommensurable, brutal, affolant dont je ne suis revenu que trois jours plus tard, autre, éraillé, renversé à jamais.
Mon corps terriblement amaigri et mon visage transfiguré témoignent  de façon indélébile de cette errance incroyable et lointaine. Ils sont les inscriptions, les stigmates de ce périple intérieur, commencé devant chez moi et achevé sous ma table.

Désormais, je vois moins bien, et de manière générale, on me regarde d'un sale oeil. Je n'inspire pas confiance, c'est même un miracle si je peux continuer à exercer mon métier, mais je ne regrette pas cette faille faite en mon sein. Je suis ébréché sans espoir de guérison et je ne voyagerai sans doute plus jamais, c'est inutile, car je suis sans cesse en route.
Peut-être que la relation de cette blessure permettra de comprendre mon ton parfois amer...

Ceci dit, que l'on se rassure, je suis resté con, un con attentif et brisé, certes, mais un con tout de même.



Par Solal Aronowicz - Publié dans : journal d'un con
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Samedi 30 août 2008 6 30 /08 /Août /2008 13:53
Il peut m'arriver d'être assez sombre et de m'exprimer sur des sujets peu réjouissants d'une façon ironique, méchante et peut-être tout simplement bête.
Il est vrai qu'un lieu commun assez répandu veut que raconter le bonheur ou des choses heureuses n'est pas intéressant, voire niais.
Je crois surtout que c'est tout simplement difficile de raconter ce qui va bien, ce qui gonfle légèrement la poitrine dans un élan pur et modeste.
Je crois que j'ai adopté la posture froide et facile du commentateur acerbe, aigre, pas forcément pertinent, et, reconnaissons-le, sans doute frustré, qui consiste à dénigrer toutes les situations qui tombent sur son clavier couvert de traces d'émanations organiques variées, toutes plus ou moins répugnantes.

Toutefois, une image flotte derrière mon regard, entièrement pure, neuve et ancienne à la fois.
Je ne sais pas si c'est un rêve, une effluve de mon imagination esseulée ou le souvenir d'une vie antérieure, mais je vois cette magnifique jeune femme vêtue de blanc au bout d'un couloir sombre et bruyant. Ses cheveux bruns et dorés encadrent son visage avec un beaucoup de douceur.
Elle est grande et calme.
Elle m'attend, visiblement confiante, dans une zone de lumière vive, solaire alors que j'avance vers elle d'un pas serein.
Je m'arrête un instant pour mieux la regarder. Sa silhouette encore un peu lointaine m'inspire un respect timide, une émotion tendre et l'amorce d'un désir que je considère encore avec une certaine curiosité.
Il y a cette légère vibration, ce bourdonnement magnifique dans l'atmosphère qui annonce  comme une petite musique, une rencontre lumineuse et heureuse.

Je regarde alors en arrière pour être sûr que rien ne me retient, que je peux continuer à avancer vers cette jeune femme qui m'attend et c'est alors que je vois un petit garçon qui joue tout seul devant une affiche publicitaire pour une agence immobilière.
Il s'amuse avec une tristesse nonchalante à plier et déplier la grue d'un petit camion bleu. Une autre femme est là, derrière lui, la main posée sur sa tête. Elle se trouve à un endroit très précis et n'en bouge pas. Elle est vraiment dans une position exacte, juste, nette, indubitable.
J'hésite alors à aller plus loin et je reste dans couloir sombre et bruyant, vacillant et confus, brutalement étranglé, où que je regarde, par les remords et les doutes.

Une puissante lumière nimbe les deux côtés du couloir, mais elle n'a pas la même tonalité. En face de moi, elle est blanche et très lumineuse.
Derrière moi, elle est plus profonde, traversée de nuances complexes, orangées, trouble parfois, animée de forces contradictoires par endroits.
Tout est proche de moi, mais je dois faire un pas dans une direction ou dans une autre si je veux aller plus loin.

Rester con, c'est aussi être irrésolu dans des couloirs souterrains alors que la lumière nous attend  de tous les côtés.

Par Solal Aronowicz - Publié dans : journal d'un con
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Jeudi 28 août 2008 4 28 /08 /Août /2008 07:11
 L'hiver avait été très long et nous étions morts depuis longtemps.

Seuls les plus calmes et les plus attentifs d'entre nous avaient constaté le changement. La différence n'était pas considérable, à dire vrai, il fallait être profondément à l'écoute du temps qui passe pour constater quoi que ce soit. Peu en étaient capables.


Les arbres semblaient plus cassants, la neige moins dense, la terre moins profonde. La surface des choses prenait un éclat bleuté et coupant, comme si, petit à petit, tout se ramenait à deux dimensions.
Notre avait baissé, nous ne nous écoutions plus les uns les autres, en règle générale, il y avait d'ailleurs de moins en moins de choses à dire.


Nous étions mornes et plats, mais nous gagnions tous si bien notre vie que personne ne se plaignait, pas même ceux qui avaient pris conscience de notre mort.



Beaux et hautains, brillants et glacés dans nos costumes à la fois rigides et soyeux, carapaces d'anthracite poli et assoupli, verres à la main, minéraux, nous passions de longues soirées ensemble après de longues journées dans des bureaux immenses et froids.
Debout sur les plus hautes terrasses de la ville, nous restions, de plus en plus lents et silencieux, sous la morsure d'un vent violent sans la constater vraiment.



Un soir, l'un d'entre nous avait essayé de prendre la parole. Il s'était avancé pour parler. Un geste particulier de sa main ? Une expression fugace et étrange au coin de son regard? Quelque chose d'inhabituel nous avait en tout cas fait comprendre ce qu'il voulait dire. Nous ne pouvions pas le permettre. Nous devions protéger notre mode de vie à tout prix.



Nous l'avons lentement entouré et poussé par dessus la rambarde de la terrasse sans lâcher nos verres.
Quelques secondes plus tard, il s'est écrasé en bas avec un bruit mou et liquide.


Les premiers chiens aux museaux tremblants de rage sont arrivés très vite, mais leurs hurlements ne montèrent pas jusqu'à nous.



De toute façon, il était mort depuis longtemps. Qu'est-ce que cela pouvait changer à notre situation à tous ?

Par Solal Aronowicz - Publié dans : journal d'un con
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Mardi 26 août 2008 2 26 /08 /Août /2008 08:00
En général, je suis peu regardant, mais je dois reconnaître qu'il y a des spectacles que je ne supporte plus.

Les types en t-shirt qui boivent des bières en canette dans la rue, voire assis sur un banc, par exemple, voilà quelque chose que je tolère mal.
Je sais que je manque parfois de désinvolture, mais je me soigne en me disant qu'ils sont répugnants et que je ne leur ressemble pas. J'accélère le pas et je regarde ailleurs.
En fait, je les plains, ils ne se rendent pas compte à quel point ils sont dégoûtants.

Il y a aussi ceux qui dorment dans le train (je ne parle même pas du bus). Ils me sont particulièrement odieux.
Attention, les femmes, si elles sont belles et jeunes, quoi qu'elles fassent, ne me dérangent pas.
Ce sont mes "pareils" qui me font horreur.
Hier, justement, dans le train Genève-Berlin, un jeune homme s'est installé à côté de moi et il s'est endormi les pieds sur la banquette. Il portait des chaussettes blanches ultra-basses, sales, tachées de traces de formes et de couleurs différentes et il se laissait couler dans les bras sirupeux du sommeil avec une telle évidence, une telle facilité et, disons-le, une telle ostentation, voire un tel mépris pour ceux qui préfèrent rester vigilants et attentifs à la surface des choses, qu'il en devenait tout entier nauséabond, ignoble et abject de suffisance.
Cet abandon total et obscène, dans l'incompréhensible et absolue confiance accordée à son entourage immédiat, a fait remonter à la frange de mon oesophage les remugles de mon café encore tiède et les relents de mon aversion pour ceux que je me refuse à considérer comme les miens.
Cette forme molle aux pieds sales a bientôt rempli tout l'espace disponible, avalé mon champ de vision et m'a surplombé, énorme et boursouflée de quiétude satisfaite, soudain terriblement agressive dans sa sérénité malveillante et atrocement paisible à la fois.

Un tableau difficile à supporter.

J'ai discrètement vomi dans la petite poubelle située sous les tablettes repliables et j'ai rapidement repris la lecture de mon GQ (pas le même numéro que dans gestes matinaux, j'évolue, j'avance).

Rester con me coûte bien des cafés et une haleine difficile.


Par Solal Aronowicz - Publié dans : journal d'un con
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Dimanche 24 août 2008 7 24 /08 /Août /2008 09:39
Parfois, les filles laissent des cheveux derrière elles, surtout celles qui les portent longs, relâchés sur leurs épaules dont le tracé hurlent pour des baisers.

Ils révèlent toujours leur présence peu à peu, par petites touches. On ne les trouve jamais tous à la fois.

Ils sont sans doute disséminés par milliers, mais ces coquins se montrent un par un, jamais de face, toujours un peu de côté, sous un éclairage particulier, dans un angle inhabituel.

Comme s'ils étaient animés de leur vie propre, ou comme s'ils suivaient des ordres secrets murmurés par des femmes au regard sibyllin, il surgissent soudain trois jours, quatre semaines, cinq mois, voire six ans après le passage de leur propriétaire qui les a égrénés le long de l'appartement.

Dans la salle de bains, sur la brosse, près du verre à dents, dans la grande serviette encore humide, d'accord, bien sûr, c'est là qu'ils retrouvent le plus souvent entortillés, noyés ou momifiés...

Dans la chambre, leur trajet peut sembler moins évident.
Certes, celui qui se prélassait tel un chat filiforme et paresseux sur le deuxième oreiller était attendu, avec une certaine impatience même, relique poétique d'une curieuse nuit d'amour.
J'ai regardé pendant de longues minutes sa couleur chaude évoluer sous le pinceau du soleil qui montait le long de la fenêtre.


Mais celui qui se tortillait dans le pot de la plante qui domine toute la chambre de sa présence verte et feuillue ?
A-t-il été déposé, témoin silencieux de mes compétences de jardinier d'intérieur ?
A-t-il rampé, voulant, de son propre chef, se planter, prospérer, devenir immense à son tour et envelopper toute la pièce d'un filet capillaire ?

Parfois, il arrive que les cheveux laissés par leur insouciante propriétaire rencontrent d'autres cheveux, présents, eux, sur les lieux depuis plus longtemps, malicieusement dissimulés
derrière la bibliothèque,
sous le lit,
entre les coussins du divan.

Lorsqu'ils se croisent à la faveur d'un coup de vent ou d'un réaménagement du salon, que font-ils ? Se disent-ils le nom de leur maîtresse ? Peut-être qu'ils se disputent ?
Le long châtain contre le blond plus court.
Le noir, assez court contre le châtain très long.
Ou vice-versa versus ?
J'ai tout de même l'impression que ce noir très long, frisé celui-là, dispose d'un avantage technique assez net.
Il y a un ou deux cheveux roux mi-longs, mais je n'y suis pour rien, je ne crois pas qu'ils se battraient avec les autres.

En définitive, c'est assez masculin de penser que tous ces filaments lumineux, s'ils se rencontraient, se feraient la guerre pour régner sur le territoire de l'appartement.

Une fois, une fois, il se produira quelque chose de différent.

Une fois, ils se retrouveront tous sous la lueur déconcertante et blanchâtre de la pleine lune, à la cuisine sans doute, et ils se diront en silence, dans une langue muette et antique, les noms secrets et mythiques des femmes dont ils étaient la parure.
L'un d'entre eux, fin connaisseur des lieux, ondulera vers l'alcôve aux alcools et s'enroulera autour de cette fameuse bouteille dont la liqueur de terre, de mer et de tabac est distillée par mon grand-père, ce vieux lanceur de couteaux disparu à jamais dans les îles écossaises.
Il la renversera et elle explosera sur l'ancien parquet de casuarina, elle explosera en pleine nuit, au beau milieu d'un rêve étrange et inquiétant et je ne me lèverai pas, pensant que ce son de verre brisé appartient aux volutes de mon songe équivoque et lugubre.
Alors les cheveux, quelque soit leur couleur ou leur longueur, serpenteront dans cette mare aux remous éthyliques et bientôt le mélange inattendu de whisky, de lumière lunaire et d'amours aux braises encore vivaces donnera naissance à une créature nouvelle et dangereuse, gigantesque, faite de fils tissés, affamée de chair tiède, la mienne.

Pieuvre capillaire, ce golem de cheveux, ayant ouvert la porte avec la délicatesse des tueurs déterminés, ondulera, sineux, dans ma chambre alors que la nuit connaît sa troisième heure.
Soudain réveillé, au creux d'un rêve, j'écarquillerai le regard sur ce monstre improbable aux mandibules fines et tranchantes.
La trame de cordons se penchera sur moi, allongé, nu, impuissant et je serai dépecé par les cheveux des filles en morceaux nets et sanglants.
Surpris, je souffrirai peu, mais j'aurai le temps de me regarder mourir dans un râle peu compréhensible et de voir cette pieuvre fantastique planter ce qui restera de moi dans la terre de la plante qui planait sur mes sommeils empierrés de tumultes.

Semé, je fleurirai enfin, bleu et rouge dans une nuit vierge, immense moi aussi, à mon tour.

Rester con, c'est aussi ne pas faire le ménage.



Par Solal Aronowicz - Publié dans : journal d'un con
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Vendredi 22 août 2008 5 22 /08 /Août /2008 09:40

Mes yeux s’ouvrent difficilement, adhésifs d’anesthésiant, mais mon regard ne sort pas de mes prunelles. Je reste plongé au fond de moi, enclos, sans pouvoir émerger de ce sommeil factice. Je flotte, égaré, dans une nasse filandreuse qui suçote ma peau de ses mille lèvres moites. Juste la lumière, d’abord diffuse, puis coupante qui peu à peu me force à sortir de moi. Je parviens à me hisser jusqu’à la lisière de mes iris.

Je suis à l’hôpital, allongé sur une table de métal froid, nu, sous deux rangées de néons qui pleurent une clarté jaunasse. Un souvenir boiteux qui rôde dans un coin me souffle que je suis là pour me faire opérer.

Une porte claque, des pas durs frappent le sol en s’approchant de moi. Les pas d’un homme sans doutes, des pas trempé de certitudes, les pas d’un homme qu’aucune faille ne fragilise.

- Bon, mon vieux, je serai direct. Je sais que vous ne voulez pas de cette intervention, mais votre famille y tient et ce sont eux qui paient. Cette opération sera longue, difficile et très douloureuse. Vous n’en mourrez pas, mais vous ne vivrez pas non plus. Vous survivrez, c’est tout. En fait, votre état ne va pas vraiment évoluer, mais, comme je vous l'ai dit, votre famille y tient et ils paient bien. Je suis le spécialiste pour ce que vous avez. Il y a une présence en vous, une sorte de cancer émotionnel, entièrement métastasé, vous êtes trop sensible, mon vieux. Cette présence est partout dans votre corps, votre esprit, dans vos muscles, vos organes, votre sang. Difficile à extraire, mais j’ai mis au point une méthode dont je ne suis pas mécontent, je dois dire. Grâce à un certain produit de mon invention, je peux forcer cette présence subtile à se condenser sous la forme d’un fluide qui flottera sous votre peau. Il suffira alors de vous écorcher et d’aspirer ce fluide, cette présence. Vous comprenez ? Je vais enlever ce qui vous fait souffrir mais vous continuerez à souffrir, mais de l’absence cette fois. Vous êtes homme de Lettres, appréciez l’ironie, je vous prie.

Je ne comprends pas très bien. Non. Je ne comprends pas très bien, je ne vois pas où il veut en venir. Je suis allongé nu sur cette table froide. Je frissonne par saccades brutales sous ces néons à la lumière mourante et cet homme debout, aux paroles précises, entièrement vêtu de vert, brillant, ganté de plastique, pas un centimètre carré de sa peau n'est visible, attend un assentiment de ma part. Je parviens à peine à voir les choses qui m'entoure, le monde qui m'entoure est plat et terne, alors émettre un son qui ait un sens. Je suis réduit à une série de perceptions.

- Bon, go mon vieux.

 

Le médecin a quitté la pièce. L’opération a duré plusieurs jours et je ne me sens pas très bien. La conscience de ce qui m’entoure est pâteuse, je ne vois rien avec netteté, mais je perçois des mouvements flous sous l’air.

Une grande bouteille est posée devant moi. Une sorte de fiole où flotte une eau bleue, une eau bleue contenant tous les reflets de cette couleur, une eau animée par un flux léger, comme une respiration.

Ma peau est jetée dans un coin, vaguement pliée. En regardant dans la salle, je me rends compte que pour arracher la présence, le médecin a dû me démembrer. Mes bras et mes jambes sont proprement alignés sur une table, mon torse, ouvert en deux parties est posé sur le sol, ma tête sur une autre table. C’est alors que je m’aperçois que je ne vois pas par mes yeux. J’ai la sensation d’être un vide voyant de tous les endroits à la fois, un creux dans l’espace qui regarde, sent, reçoit, effleure, mais n'agit plus. Un reflet à vif à la surface de l’air. Un filet d’émotions dilatées. La porte calque.

- Bon, opération réussie mon vieux. J’ai dû aussi vous démembrer, désolé, la présence a été très difficile à arracher. De toute façon, ça ne change pas grand chose pour vous, puisque désormais vous resterez dans cette salle, avec la présence dans cette bouteille. Bon, je vais faire débarrassez vos restes, comme ça vous serez tranquille. Courage mon vieux, c’est fini.

La porte claque.

 

Par Solal Aronowicz - Publié dans : journal d'un con - Communauté : Utopia
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