- Papa, c'est toi papa ?
- Oui, c'est moi mon garçon.
- Où étais-tu, papa ? Je ne t'ai pas vu depuis tellement longtemps. Tu as juste disparu après le tour qu'on a fait dans
la grande roue, tu te souviens ? J'ai regardé le petit train et après tu n'étais plus là.
- Oui mon garçon, je me souviens très bien, c'était au mois d'août l'année dernière. Le 7 août, la dernière fois que je
t'ai vu dans des conditions normales.
- Et pourquoi tu as disparu ?
-... Je n'avais pas le choix, je voulais vraiment te voir, rester avec toi, mais j'en ai été empêché, je ne pouvais pas
faire autrement, je suis désolé mon garçon. On m'a enlevé ce droit, on t'a enlevé ce droit.
- Mais tu es un super-héros papa? Tu peux te défendre.
- Oui, enfin plus ou moins, ça dépend, c'est assez compliqué...
- Tu as des pouvoirs ?
- Oui, quelques uns.
- Lesquels ?
- Eh bien, crachat empoisonné par exemple, ou chance inexplicable, mais pas toujours
celui-la.
- ...C'est un peu dégueulasse, non, le coup du crachat ? C'est pas comme voler ou devenir invisible. Et puis ça sert à
quoi ?
- Oui, je sais, c'est un peu décevant, on ne peut pas tous être Kal-El que veux-tu. Attends, j'ai aussi : trouver le
meilleur tailleur de la ville et ouverture des chakras. Ils sont bien ceux-la.
- C'est déjà ça, j'imagine. C'est mieux que rien.
- Oui, comme tu dis mon garçon, c'est déjà ça. Ouverture des chakras, c'est très bien, très bon pour le corps et
l'esprit, ça m'a tiré d'affaire assez sérieusement une fois.
- Mais pas de super-force, pas de super-vitesse ou de pouvoir de régénération ?
- Eh bien écoute, en fait, maintenant que tu le dis, je dois reconnaître que je récupère plutôt bien, vu tout ce qui
m'est arrivé, tout ce qu'on m'a fait subir. Alors tu vois, je sais pas si c'est un super-pouvoir, mais je suis plutôt solide, j'encaisse bien, je résiste, je tiens le coup et je me relève. Par
exemple, avant, j'avais un oeil en moins, plein de cicatrices, je boitais, mais tu vois, je vais mieux, non ?
-...
-... Et puis le coup des chakras, c'est pas mal, non ?
- C'est quelque chose sans doute.
- Tu veux que je t'apprenne à les ouvrir, ça pourrait te donner un coup de pouce pour l'école, non, qu'est ce que tu en
dis ? Peu de gens savent le faire, c'est mieux que de jouer à la playstation.
- Je ne joue pas à la playstation, papa.
- ... Tu as raison, c'est une activité inepte.
- ... Pourquoi tu es parti, papa ? J'avais besoin de toi. J'avais besoin de toi, le soir, le matin, la nuit. J'avais
besoin de sentir ta présence, mais tu n'étais plus là pour moi, tu étais loin.
- Je ne pouvais pas rester et puis de toute façon, je n'ai jamais été là le soir, la nuit ou le matin quand tu te
réveillais. J'étais là l'après-midi, le lundi, le mercredi et puis le samedi, on allait nager. C'était peu de choses, mais c'était ce que nous avions.
- Mais pourquoi tout ça s'est terminé ?
- Je voulais te voir plus, j'aurais voulu que tu viennes dormir à la maison et qu'on fasse plus de choses ensemble, mais
ta maman ne voulait pas que tu rencontres Tania.
- Qui est Tania ?
- C'est mon amoureuse, elle me rend très heureux et j'aimerais bien que tu fasses sa connaissance. En tout cas, elle,
elle aimerait bien te rencontrer. Elle trouve bizarre de savoir que j'ai un fils et de ne l'avoir jamais vu en vrai.
- Elle vit avec toi, dans l'appartement où je venais jouer ?
- Oui, elle vit là avec moi. Tes jouets sont toujours là, tu sais, dans le coffre en bois et en cuir, les voitures, nos
fiches...
- Mais alors tu n'aimes plus maman ?
- Non, mon garçon, je n'aime pas ta maman. Elle a vraiment cherché à me faire du mal et je pense qu'en faisant ça, elle
t'a beaucoup fait souffrir aussi. Cette année a été très difficile pour moi, et pour toi aussi je pense.
- Mais alors pour maman aussi ?
- Oui, pour ta maman aussi, mais elle en est l'unique responsable. Elle est la cause de tout ce qui est arrivé, du moins
à mon avis.
- Tu veux dire que ce n'est pas de ta faute tout ça alors, si tu es parti, maman t'a forcé, c'est ça? A moi, elle a dit
autre chose, et puis je sais qu'elle est très triste, parfois elle pleure. Elle m'a dit que tout est arrivé à cause de toi et que tu ne voulais plus me voir.
- C'est un mensonge, c'est un mensonge honteux !... Ecoute, en tout cas, oui, nous sommes sans doute tous les trois très
tristes, mais le plus important, c'est toi et tu peux être sûr d'une chose, c'est que nous t'aimons et que nous voulons le meilleur pour toi. C'est toi qui compte le plus. Le reste, c'est une
histoire de grandes personnes qui, au fond, n'a plus la moindre importance.
- Le meilleur, c'est quoi d'abord?
- Selon moi, c'est l'autonomie, c'est ce que je voudrais te donner, la liberté, et la capacité d'en jouir,
l'indépendance. C'est l'amour qui te donnera la confiance nécessaire. Le reste vient ensuite.
- Mais tu ne t'entendras plus avec maman ?
- Non mon fils, plus jamais, ta mère me dégoûte.
- Tu ne devrais pas me dire ça.
- Non, je ne devrais pas, on m'a prévenu : "ne pas souiller l'autre, ne pas prendre l'enfant dans un conflit de loyauté"
etc. Mais je suis désolé, ta mère me dégoûte, je pense que c'est une mauvaise personne, voilà tout. Donc non, je ne m'entendrai plus jamais avec elle, mais je ferai tout mon possible pour que ça
ne te pèse pas et pour entretenir avec elle un rapport de surface, disons, de convenance, cosmétique, quel qu'en soit le prix. Mais ma vie est désormais avec Tania et nous sommes prêts à
t'accueillir durant le temps qui nous sera accordé, avec plaisir, nous nous réjouissons beaucoup de te voir chez nous.
- ...Si tu étais vraiment un super-héros, tu pourrais tout remettre ensemble, non ? Tous les morceaux
brisés.
- Je n'ai pas l'intention de remettre tous les morceaux brisés ensemble mon garçon, ce n'est pas indispensable. C'est dur
pour toi, mais ce serait un mensonge. De toute façon, ces morceaux la n'ont jamais été ensemble, pas un seul instant, juste nous deux.
- Ne pas mentir, c'est plus important que moi ? Tu es plus important que moi ?
- Non, je pense que me sacrifier n'est pas bon pour toi. Ça te rendrait aussi malheureux que moi. On ne construit pas un
couple sur le sens du devoir ou la culpabilité. La relation doit être amoureuse avant tout, sinon elle est fausse.
- C'est ce que tu dis.
- Oui, c'est ce que je dis, c'est ma parole.
- Des fois tu me parles comme à un adulte et des fois comme à un enfant.
- Oui, parfois, tu es mon adulte, tu me contrains à chercher l'adulte en moi et c'est une bonne chose.
-...
-...
-... On va faire quoi maintenant ?
- On peut jouer aux lego si tu veux bien. Je peux faire une tour et tu l'as détruit. Comme d'habitude ? Après on lira une
histoire
- Ok, fais une statue alors, un grand totem magique avec les bras pas pareils.
Rester con, c'est donner des explications d'adulte aux enfants et ne pas savoir renoncer à la sourde colère qui nous
dévore le coeur et les entrailles.
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