Vendredi 26 mars 2010 5 26 /03 /Mars /2010 07:00

Soudain, Solal touillait inlassablement son café, tournant la petite cuillère en argent dans le breuvage noir comme la nuit, inexorablement, avec une précaution et une précision méticuleuses. Un petit tourbillon se formait au coeur de la tasse et peu à peu le regard de Solal, à présent comme réfugié derrière ses yeux, ou tombé ailleurs, dans une sorte de dimension alternative, inaccessible, se focalisait, absorbé, hypnotisé, avalé par cette spirale liquide qui l'entraînait très loin du Caffe Florian et de l'agitation que son étrange et discutable altercation avec Saint Marc, autrefois patron et protecteur de Venise, avait provoqué. Il n'entendait plus les bruits de la salle ni les touristes qui vociféraient ou les garçons qui s'interpellaient, il ne sentait plus la main amicale et fictive de Corto Maltese sur son épaule encore meurtrie par les coups qu'il avait reçus.

Ecroulé à l'intérieur de lui-même, enlacé par le mouvement infini de la petite cuillère en argent, il errait, comme jeté dans une spirale inéluctable, et soudain et depuis longtemps et depuis quelques instants à peine, il était maintenant, étonné et désorienté, dans une plaine immense jalonnée irrégulièrement de couloirs couverts de lourdes voûtes de pièces sans murs mais au parquet prestigieux et de mares poisseuses et profondes qui étaient autant d'Atlantides disparues et redécouvertes à jamais.

Tout au fond, quelque part au coeur secret de cette plaine qui recelait dans son saint des saints un vieux volcan au cratère devenu lac poissonneux depuis peu, d'énormes carpes y frayaient en  toute quiétude, gisait une sorte de déité, ancienne et terrifiante, angoissante et hallucinante, source de peur, de violence incontrôlable et de colère noire :

Elle dont les tentacules venimeux venaient de l'effleurer dans le secret du miroir à la glace patinée par le temps
Elle dont les tentacules visqueux avaient le pouvoir douloureux et perturbant de retourner son esprit
Elle dont les tentacules sournois se glissaient en lui pour le rendre furieux

Il déambulait dans cet espace à la fois étrange et familier, il était déjà venu ici, cherchant à s'orienter tout en prenant garde à ne pas salir ses souliers, ils avaient déjà suffisamment morflé comme ça. De loin en loin, une gigantesque carcasse d'animal mort, monstre préhistorique ou chimère fantastique, jalonnait son parcours erratique. Il y avait aussi d'immenses panneaux de bois précieux ou de hautes bannières qui flottaient au vent et qui portaient d'étonnants messages comme :

Solal, héros brutal et invincible
ou
Solal, héros rêveur et sans pitié
plus loin
Solal, héros amoureux et sans cesse transporté

Tout d'abord intrigué par ces étranges inscriptions dans lesquelles il ne se reconnaissait pas  toujours ("amoureux", oui, "rêveur", souvent, mais "invincible" restait à discuter...), il chercha à en découvrir le sens caché, le code secret, mais pour finir, lassé de marcher sans but, fatigué de lire sans comprendre (quelle grave erreur), il s'assit sans cérémonie au pied d'un énorme cèdre du Liban qui jetait une ombre paisible et immense sur le sol couvert de feuillage tendre.
Il dénoua sa cravate de chez Liberty's, enleva ses chaussures avec le plus grand respect et déclencha le poussoir de sa montre (il la posa en sécurité au fond d'un de ses souliers, un vieux réflexe hérité de son adolescence et de son cadeau de Bar Mitzvah) : le temps s'arrêta, se suspendit et peut-être que parallèlement, la petite cuillère en argent cessa de tourner dans le café qui était sans doute devenu froid, une fois de plus, peut-être, mais Solal n'était pas en mesure de le vérifier.

Une terrible explosion se produit, balayant et détruisant bien des choses sur son passage. Il était impossible de la prévoir et à première vue les dégâts semblent considérables. Solal est effondré. Il voit une cuisine en désordre, une table gît, retournée, deux de ses pieds sont arrachés, des tasses et des assiettes sont en morceaux un peu partout, une jeune femme se tient pelotonnée sur une joli banc en tek, un homme du même âge approximativement est face d'elle, devant la table démembrée. Une figurine, représentant un super-héros, étrangement grande, domine cette scène, qu'on devine douloureuse, en silence, il ne dit rien, ne bouge pas. Solal a l'impression que le jeune homme lui ressemble.

Il prit la position du lotus, centra son corps, plaça son poids et son bassin et se mit à activer ses chakra. Bientôt, une colonne d'énergie aux couleurs variées traversait son corps de haut en bas, une vibration douce, mais puissante palpitait sous sa peau, tonifiant ses muscles encore endoloris par le combat, baignant l'espace sans limites qui s'ouvrait sous son crâne d'une lumière nouvelle et fraîche et, enfin, faisant doucement onduler les pans de son costume prince de galles qui aussi avait salement morflé...

Rester con c'est aussi se perdre à l'intérieur de soi.

Par Solal Aronowicz - Publié dans : journal d'un con - Communauté : Sagitairesfousdudeuxièmedécan
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Mercredi 24 mars 2010 3 24 /03 /Mars /2010 07:00
" En général, les hommes, même en ce pays relativement libre, sont tout simplement, par suite d'ignorance et d'erreur, si bien pris par les soucis factices et les travaux inutilement rudes de la vie, que ses fruits les plus beaux ne savent être cueillis par eux."

Henri David Thoreau, Walden ou la vie dans les bois, Editions Gallimard, 1922

Par Solal Aronowicz - Publié dans : citations
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Lundi 22 mars 2010 1 22 /03 /Mars /2010 07:00

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Tempête violette dans un crâne ouvert
Berlin 22


Par Solal Aronowicz - Publié dans : images - Communauté : photo passion
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Vendredi 19 mars 2010 5 19 /03 /Mars /2010 07:00
- Quelqu'un n'aurait pas une peau de chamois, par hasard, non, personne ? J'ai oublié mon nécessaire à chaussures à Berlin. Non ? Vous là-bas, oui, au fond, vous portez des John Lobb, il me semble, le millésime 2009, si je ne me trompe pas, un choix qui manque singulièrement d'audace pour un homme de votre âge, du moins à mon avis, et je m'y connais, vous n'avez rien sur vous, non ? C'est fort imprudent, et fort dommage, enfin...

Solal, le menton tendu en avant, un doigt dressé, impérieux, interrogeait tout le Caffe Florian à la cantonade d'une voix forte et autoritaire, visiblement très inquiet pour ses derby santoni dont le cuir, autrefois gris taupe (avec de belles nuances de noir sur les contreforts arrières), était à présent constellé de taches d'origines variées : café, crème, sang et peau de saint liquéfiée.
Comme personne ne semblait vouloir ou pouvoir lui rendre service, Solal se contenta de mauvaise grâce de nettoyer ses souliers tant chéris avec une serviette de table et quelques gouttes d'eau minérale.
Le grand marin à l'oreille percée souriait toujours d'un air vague tout en sirotant son café à minuscules gorgées très rapides. Il tenait nonchalamment dans sa main gauche une pierre grosse comme un poing d'enfant qui renvoyait d'étranges reflets verts. Un oeil vif aurait pu y lire toute une série de signes, ou de lettres, peut-être de l'hébreu, inscrits au sein d'une sorte de pentacle, une oreille attentive aurait également pu percevoir une sorte de bourdonnement, une curieuse vibration, presqu'un chant qui en émanait, mais l'oeil de Solal, s'il était effectivement vif, avait pour l'instant d'autres sujets de préoccupation, ses santoni. Quant à ses oreilles, nul ne sait quel usage il en faisait à ce moment précis.

- Allons, laisse tomber, de toute façon, il faut qu'elles sèchent. Allons plutôt faire un tour en vaporetto avant la pluie, suggéra le marin, allez ! Tu as assez de chaussures de toute façon.
Solal suspendit son frottement appliqué avec une moue dubitative et leva les yeux.
- Euh, ouais, pourquoi pas Corto, je vais juste passer au Danieli avant pour mettre des embauchoirs dedans si ça ne te fait rien, hein, même si j'en ai en effet une quantité respectable, ce n'est pas une raison pour ne pas en prendre soin. C'est un peu mon patrimoine après tout. Je pourrai les léguer à Alexandre plus tard...
Alors qu'il levait les pieds pour vérifier une dernière fois la brillance du cuir, son regard fut soudain totalement captivé par le spectacle répugnant de la femme blonde à l'odeur pestilentielle, encore elle, qui avait léché quasiment tout ce qui restait de saint Marc. Le garçon, qui entre-temps était revenu avec du matériel de nettoyage, la regardait lui aussi, avec un certain étonnement, alors qu'elle était, la bave aux lèvres, en train de dévorer les testicules du cadavre, ultimes reliques du saint à l'apparence de lion. Repue, elle se releva lentement, tituba un instant, rota bruyamment, ce qui la remit visiblement d'aplomb et quitta les lieux sans un regard pour qui que ce soit ou quoi que ce soit.
- Quel appétit, fit le marin, et quelle piété ! Décidément, les voies du Seigneur et de ses fidèles sont parfois incompréhensibles, non ?
- Moi je pense que certaines personnes feraient n'importe quoi pour se faire remarquer, répondit Solal, surtout des choses, disons, plutôt salissantes.
Plus ou moins satisfait de l'aspect de ses chaussures, il allait enfin boire son café, qui avait  définitivement refroidi, lorsqu'un homme habillé à la mode du XVème siècle (chausses, tunique et tout le tremblement) l'interrompit et lui demanda sèchement de se lever.

- Quoi encore, c'est impossible d'avoir la paix ici.
L'homme déroula un mètre ruban et commença à mesurer Solal sous toutes ses coutures sans relever ses protestations.
- Mon nom est Andrea Verrocchio, monsieur, et je suis mandaté par les autorités vénitiennes pour ériger une statue en votre nom, et pas en votre honneur, je tiens à le préciser d'entrée de jeu, si je puis me permettre cette tournure de phrase un peu à la "va comme je te pousse".
- Et pour quelle raison, cette statue, c'est que mon café est sur le point de se transformer en glace et puis je n'ai pas que ça à foutre, monsieur le sculpteur de mes couilles, je suis en vacances, moi, mon programme est chargé, palazzo truc, palazzo machin, vous voyez, et puis il faudrait que je retrouve une sorte de pierre précieuse, alors vous voyez, votre histoire de statue...
- Inutile d'être grossier, monsieur, si ça ne tenait qu'à moi, on vous flanquerait au fond de la lagune avec des chaussures de bronze, mais hélas, ça ne tient pas qu'à moi, alors je mesure, je mesure..
- Et on va la mettre où cette statue ?
- A la place de celle que vous avez fait tomber, monsieur, à la place de la colonne de Saint Marc qui vient de s'écrouler sur la piazzetta, monsieur, une colonne en place fièrement depuis 1172, monsieur, à l'époque du doge Sebastiano Ziani, monsieur !  Elle a par ailleurs réduit en bouillie quatre personnes en tombant.
- Ah bon, des touristes au moins ?
- Des mendiants roms, monsieur.
- Parfait, c'est encore mieux. Ces gens m'insupportent, la pauvreté, ce n'est vraiment plus convenable, c'est dégueulasse, surtout de nos jours. Bon, grouillez-vous, je commande un autre café en attendant. Verrocchio, vous dites ? C'est vous qui avez coulé la statue de Bartolomeo Colleoni, celle qui est sur le campo ?
- Parfaitement, monsieur, un héros d'un autre acabit, si je puis me permettre...
- Sans doute, sans doute, finissez donc, voulez-vous...

Alors que Verrocchio mesurait son corps de héros à l'acabit de mauvais aloi, Solal se regarda longuement dans l'immense glace qui lui faisait face.
La surface patinée du miroir sembla alors réfléchir les images de façon incomplète, tronquée, presque irréelle. Le personnage désormais trois-fois-né se voyait entouré de masses énormes, pesantes, à la forme indéfinie. Noirâtres, visiblement visqueuses, elles lançaient comme de longs tentacules qui menaient une danse étrange, insidieuse, sournoise autour de la tête de Solal et parfois dans son crâne qui semblait perméable à cette sarabande de choses venues d'ailleurs. Il crut distinguer, tout au fond, derrière, une sorte de seuil qui luisait dans la pénombre, dessinant comme une porte qui ouvrait sur une noirceur épaisse, encore plus sombre et plus dense que l'obscurité elle-même. Une peur soudaine submergea brusquement Solal et lui noua la gorge, lui coupant la respiration.
Les jambes coupées, étranglé d'angoisse, il s'assit brutalement, mettant aussitôt fin à ces visions déroutantes.
Outré, le sculpteur se redressa vivement, fit claquer son mètre ruban et tourna définitivement les talons.

- Ça va, tu es tout pâle, tu veux t'allonger un instant ? Tiens ton café arrive. Essaie de le boire chaud cette fois, s'inquiéta le marin qui ne pensait qu'à filer au plus vite.

Rester con, c'est boire son café froid.

Par Solal Aronowicz - Publié dans : journal d'un con
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Mercredi 17 mars 2010 3 17 /03 /Mars /2010 07:00
"l'homme, en arrivais-je à conclure, n'est pas un être unique, mais un être double, je dis double parce que ma propre connaissance ne va pas au-delà de ce point. D'autres investigateurs me dépasseront sans doute dans ce genre d'étude et je puis déjà prévoir que l'on finira par reconnaître que la nature humaine est multiple, faite d'une réunion d'individus indépendants et sans rapports les uns avec les autres."

Robert Louis Stevenson, L'étrange cas du Dr. Jekyll et de M. Hyde, Editions Gallimard jeunesse, 1997

Par Solal Aronowicz - Publié dans : citations - Communauté : Utopia
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Lundi 15 mars 2010 1 15 /03 /Mars /2010 07:00
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En vitesse 3
Berlin 21


Par Solal Aronowicz - Publié dans : images - Communauté : Reg' Arts Photos
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Vendredi 12 mars 2010 5 12 /03 /Mars /2010 07:00
Le grand corps désormais définitivement inanimé de Saint Marc l'Evangéliste gisait sur le sol constellé de verre brisé et de gâteaux éparpillés. Son visage, il y a peu rayonnant d'une puissante énergie qui semblait venir d'un monde plus harmonieux, moins agressif que le nôtre, était à présent en train de fondre comme de la vieille cire molle et se répandait sur le parquet, dont nous avons suffisamment parlé jusque là pour ne pas avoir besoin de rajouter de précisions, formant de grosses flaques poisseuses et nauséabondes où flottaient, frêles et intrigants esquifs, de délicates petites cuillères en argent et quelques sachets de sucre à l'effigie du Caffe Florian.
Un garçon à la tenue impeccable, empressé, se hâtait, efficace, en direction des locaux de service, sans doute pour revenir avec de quoi nettoyer cet étrange carnage dont le spectacle avait de quoi heurter certaines sensibilités. Alors que les conversations reprenaient peu à peu, certains touristes, à l'esprit mercantile ou dévôt, ce qui de toute façon revient au même, se risquaient à quatre pattes auprès de la dépouille du saint, exhibant, peu sûrs d'eux, il faut bien le reconnaître, des couteaux suisses ou français aux lames bien entretenues pour rogner des bouts d'ongles ou, pour les plus téméraires (ou les plus mystiques, c'est une question de point de vue), pour cisailler respectueusement, la langue légèrement sortie pour une concentration optimale, un bout de doigt, une phalange, deux à la rigueur. On aurait même vu une femme blonde, qui dégageait une odeur nauséabonde, découper sans complexe une bonne tranche de la cuisse droite du saint tombé, plus ou moins valeureusement, au combat.
Solal, quant à lui, remettait tant bien que mal un peu d'ordre dans sa tenue alors qu'on lui servait enfin son café et un petit chocolat bien mérité.

- Quand même, le coup du crachat, je ne suis pas puritain ni spécialement croyant, mais quand même, c'est un peu osé. Tu ne trouves pas ?
Le grand marin à l'oreille percée et à l'air détaché lui jetait un regard presque peiné.
- Ecoute, Corto, commença Solal tout en renouant ses laçets en prenant la précaution, pour pallier à son énervement encore tangible, de ne pas forcer sur les oeillets...

Un terrible bruit de chute interrompit brutalement leur conversation et, comme souvent après les cataclysmes, un silence lourd et angoissant pesa sur le café : plus personne ne parlait, plus personne ne bougeait. Les voleurs de reliques étaient figés dans leurs postures grotesques, toutes langues dehors et couteaux ensanglantés à la main, autour du saint à présent mort, les serveurs eux-mêmes, pourtant fort zélés, avaient suspendu leur ballet aérien de plateaux d'argent et de serviettes blanches. Seule la femme blonde à l'odeur pestilentielle continuait, certes, plus discrètement, de ronger les testicules du saint dont la tête avait désormais totalement fondu et qui, dans l'ensemble commençait à schlinguer, lui aussi, assez sérieusement. Par les hautes fenêtres du café, on voyait une brume poussiéreuse s'étendre sur la piazza.
On aurait dit, sans vraiment en prendre conscience, que quelque chose d'important mais d'indéfinissable se retirait en rampant, comme abattu, défait, de ces lieux où Solal semblait avoir remporté une victoire plus que discutable. A dire vrai, sur le moment, on aurait été bien en peine de se rendre compte des véritables conséquences de ce qui venait de se passer, surtout quand on gardait en perspective la venue prochaine, mais peut-être n'était-ce qu'une sorte d'étrange publicité, d'Agammemnon, frère de Ménélas, époux d'Hélène, sur / avec / dans / conjointement à (c'est dire si tout cela reste difficile à définir, voire hypothétique) la planète Nibiru.

Une voix angoissée jaillit soudain : "la colonna di San Marco è caduta su la piazza,  ! La colonna di Marco è caduta ! Siamo disgraziati !!"

- Oui, vraiment, continua le marin, des fois, je trouve que tu exagères un peu.
Solal, après un instant d'hésitation, haussa les épaules et continua de lacer ses santoni gris taupe avec des gestes mesurés et précis, surtout, ne pas contraindre le cuir, au grand jamais !

Rester con, c'est aussi ne pas se remettre en question et faire tomber de vénérables colonnes.

Par Solal Aronowicz - Publié dans : journal d'un con
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Mercredi 10 mars 2010 3 10 /03 /Mars /2010 07:00
"En la plupart des livres, il est fait omission du Je, ou première personne : en celui-ci, le Je se verra retenu ; c'est,  au regard de l'égotisme, tout ce qui fait la différence. Nous oublions ordinairement qu'en somme c'est toujours la première personne qui parle."

Henri David Thoreau, Walden ou la Vie dans les bois, Editions Gallimard, 1922

Par Solal Aronowicz - Publié dans : citations
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Lundi 8 mars 2010 1 08 /03 /Mars /2010 07:00

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En vitesse 2
Berlin 20


Par Solal Aronowicz - Publié dans : images - Communauté : photo passion
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Vendredi 5 mars 2010 5 05 /03 /Mars /2010 07:00
Abasourdi par la violence du choc, Solal, allongé sur le fameux parquet dont certaines lattes remontaient encore au XVIIIème siècle (ce qui n'est pas rien, historiquement parlant), la nuque douloureusement tordue contre un auguste pied de table au style contourné, écarquilla les yeux pour se repérer et posa une main contrite et tremblante sur sa pauvre bouche qui commençait déjà à enfler sous la violence de l'impact. De l'autre, il cherchait à tâtons les dents qui lui manquaient.
Au sein du Caffe Florian, vénérable et touristique institution, le silence s'était fait d'un seul coup, brutalement et il aurait été très clair pour un observateur neutre, du type casque bleu ou médecin sans frontières, que toutes ces personnes peureusement réfugiées derrière leurs chocolats chauds à 10 euros 50 approuvaient du regard, sinon d'un mouvement, certes imperceptible, mais sans équivoque, du chef, le châtiment qui allait être infligé à ce juif qui ne respectait pas l'interdiction de fumer.
Voulait-il donc que tout un chacun périsse de son cancer à lui, ce salaud égoïste ? Certes, les paroles qui avaient été prononcées étaient dures, on ne pouvait pas le nier, plus vraiment d'actualoté, mais ce sémite l'avait bien cherché après tout. On ne fume plus dans les lieux publics, on ne met pas les pieds (même chaussés d'une magnifique paire de derbys trois oeillets santoni) sur des chaises au pedigree si historique et on ne pisse pas dans les bénitiers, non, point final.
Alors que la clientèle médusée, mais impatiente, voire avide, de la suite des événements se laissait vaquer à des considérations variées sur la ré-ouverture du ghetto (et par ré-ouverture, il faut bien sûr comprendre re-fermeture) de Venise dans le sestiere de Cannaregio, Solal, qui revenait peu à peu à lui, leva les yeux sur son terrible agresseur et le découvrit enfin dans toute son étonnante et extraordinaire splendeur.

L'homme, mais bien sûr, il était bien plus qu'un homme, mesurait près de deux mètres, une barbe et une chevelure dorées intenses donnaient à sa tête, qui rayonnait étrangement, des airs léonins et il tenait un livre fermé, sans doute le nouveau testament, dans sa main gauche alors qu'il pointait un doigt terrible et épais vers Solal en rugissant d'une voix à la tessiture inhabituelle qui semblait déferler d'un monde au-dessus des mondes.
- Ce jour est ton dernier jour sur la terre de Dieu, immonde racaille juive.
Le juif dont il était question (et le mot "question" est justement fort bien choisi puisqu'il semble refuser d'être reconnu comme tel, mais ça, c'est son affaire) au moment de lui répondre, eut l'impression de distinguer comme des ailes, larges et puissantes, qui battaient comme au ralenti dans le dos de son adversaire, le mot est lâché, mais peut-être était-ce un effet de la lumière de cette belle fin d'a
près-midi, peut-être...

- Dieu n'a que faire de la racaille sur terre, nous en sommes tous les deux les preuves éclatantes et puis, tu m'excuseras, mais tu sens le porc salé, tout saint que tu sembles être et ça me dégoûte. Tu m'as impoliment arraché à mes rêveries, je pensais justement à ma douce Tania, ma tendre fiancée, alors je vais te faire ravaler tes paroles grossières et te faire bouffer ton bouquin mensonger, inepte et dangereux.

Cette tirade était relativement acceptable, peut-être un brin trop théâtrale, certes, mais elle avait de toute façon hélas été dite trop rapidement et la main devant la bouche, ce qui, il faut bien le reconnaître, gâcha une bonne partie de son effet.
Néanmoins, au moment où Saint Marc l'Evangéliste leva le pied pour écraser d'un coup de talon vengeur le visage du juif étendu au sol, d'une roulade rapide et bien maîtrisée, Solal récupéra son cigare qui, par chance, voire même (osons le terme) miraculeusement, ne s'était pas éteint, et se redressa avec vivacité, tira une petite bouffée rapide pour raviver la combustion et planta vigoureusement son toscano au fond de l'oeil droit de son opposant qui hurla de douleur dans une explosion de miroirs et de verres brisés et posa un genou à terre.
Solal, qui avait le triomphe rapide, lui arracha aussitôt son livre des mains pour le montrer à la cantonade : un grand marin ténébreux à l'oreille gauche percée d'un anneau et au regard perçant eut un léger signe d'approbation à la fois amusée et circonspecte, mais le Saint n'avait pas dit son dernier mot : il saisit celui qu'il avait désigné pour ennemi par la taille, le souleva avec facilité alors qu'il se relevait et le jeta violemment contre les vieilles glaces patinées par le temps et les regards qui lui faisaient face.

Solal retomba lourdement sur les banquettes tapissées de velours rouge dans une pluie d'éclats de verre brillants et chatoyants. Dans le feu de l'action, il avait hélas lâché son précieux cigare qui roula au loin entre deux chaises. Il culbuta à nouveau au sol, déchirant irrémédiablement sen maints endroits critiques son  magnifique costume prince de galles qui ne le quittait plus, un vrai crève-coeur, tandis que l'Evangéliste, acharné, haineux, soudain animé d'une rage plus grande encore, tentait de lui écraser la tête à coups de sandales de pèlerin (il chaussait au minimum du 45), creusant d'énorme trous dans le vénérable parquet du Caffe Florian (là aussi, un vrai crève-coeur). Une main sur son oeil droit qui dégageait encore une fumée âcre, salée, presque putride, l'immense personnage venu de la dimension des Elohims hurlait à grands renforts de postillons épais et poisseux :

- Mon nom est Marc, Saint Marc l'Evangéliste et j'aurai ta peau, je vais te tanner jusqu'au sang et j'utiliserai ton cuir impur pour y écrire le Nouveau Testament. Sois heureux, juif, en définitive et malgré toi, tu vas servir le grand dessein de Dieu et la Rédemption de l'humanité malade, viciée et nauséabonde.
Solal, dans un dernier effort désespéré, grimpa rapidement sur un touriste japonais qui hoqueta de surprise sans oser protester et se jucha sur une table entre deux délicates pâtisseries à la crème brûlée.
- Marc, Saint Marc, je suis Solal Aronowicz le trois-fois-né et tu n'auras pas ma peau, ni mon cuir, des créatures bien plus mal intentionnées et bien plus déterminées que toi ne l'ont pas eue. Je suis tout simplement hors d'atteinte, intouchable, hélas et tant mieux, pour et de vous tous. Ceci étant dit, même si je te rejoins sur certains points, assez parlé : à mon tour, goûte-moi ça !

Solal, avec grâce et légèreté, bondit soudain dans les airs et atterrit avec les genoux plantés sur les épaules de Saint Marc, lui tenant la tête fermement à deux mains et se raclant bruyamment la gorge de toute la force de sa langue noircie et tavelée par bien des excès. Le Saint à la vénérable barbe de vieux lion poussa un dernier hurlement, sorte de chant du cygne (volatile blanchâtre, gros chat souffreteux et efflanqué, tout cela est à dire vrai bien confus)...

Rester con, c'est mener des combats impossibles contre des forces qui nous dépassent, et les gagner, peut-être...

Par Solal Aronowicz - Publié dans : journal d'un con
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Mercredi 3 mars 2010 3 03 /03 /Mars /2010 07:00
"On méconnaît beaucoup la puissance de la télévision. On la croit forte par ses séries, ses magazines et les modèles qu'elle imprime, fait circuler et met en boucle. On sait qu'elle conforme plus qu'elle n'informe. On voit bien qu'elle normalise les modes de vie plus efficacement que ne le fera jamais aucun pouvoir étatique. Qu'elle est par là le plus sûr garant de la cohésion sociale. Tout cela est vrai. Mais on fait semblant d'oublier la matière. Ce qui concrètement se passe : des êtres isolés sont assis, immobiles, les yeux fixés sur des points lumineux en balayage constant, lumière atténuée, maintien de l'excitation auditive à un niveau relativement égal, monotonie qui centre l'attention consciente sur le peu d'influx qui reste. Voilà ce /qu'est/ la télé (...) Peu importe la qualité des émissions ou toute critique de contenu."

Alain Damasio, la Zone du Dehors, Editions la Volte, 2007

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Lundi 1 mars 2010 1 01 /03 /Mars /2010 07:00

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En vitesse 1, vision ubaine légèrement déformée par le déplacement
Berlin 19

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