Mardi 12 août 2008
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14:26
Avec ces insomnies, c'est clair, je ne suis pas d'humeur. Je suis constamment sur le fil, irritable, impatient, impoli.
Or le métier d'enseignant est un métier de contact, tant avec les élèves, avec lesquels tout se passe extrêmement bien jusque là, c'est un vrai plaisir, que les collègues, ce qui est loin d'être
aussi simple et agréable.
Me voici donc dans les toilettes d'un établissement où je ne travaille pas d'habitude, or un des grands privilèges des
adultes, ce sont les chiottes à part.
N'étant pas coutumier des lieux, je me retrouve dans les commodités communes...
Remugle répugnant, odeur âcre étreignant la gorge, piquant les yeux, lunettes conpissées, cuvettes
conchiées jusqu'à plus faim, mégôts écrasés à la hâte, graffitis nauséabonds, inscriptions haineuses, couplets nationalistes, voire racistes (l'un ne va de toute façon pas sans l'autre).
Après m'être soulagé la vessie avec précaution, du bout du gland, je me rince les doigts sous un filet d'eau croupie et brunâtre lorsque Jean-Bernard fait son entrée de son pas lourd et
inélégant. Jean-Bernard, Jean-Ber (je ne sais comment orthographier ce patronyme qui fleure bon la bouse de vache et le moniteur de ski à mi-temps) pour les intimes, cercle de syndicalistes
croulant sous les prérogatives et les passe-droit se formant au sein de toutes les écoles et sans doute au sein de tous les corps de métier, cercle fétide auquel je ne tiens pas à être assimilé.
Autant chier assis sur la lunette sus-mentionnée.
Bref, Jeanbaire fait son entrée, sa silhouette grossière se découpe dans le reste de miroir qui me regarde, fracturant mon visage en éclats ternes et décomposés.
- Tu pourrais quand même tirer la chasse. Je sais que les questions de communauté ne te touchent pas vraiment, mais là, tu vois, tu touches à une de mes limites. Avec le métier qu'on fait,
donner l'exemple, c'est déjà la moitié du chemin parcouru. Tu ne penses pas ?
Il est campé, Jeanbère, solide sur ses deux jambes épaisses, ferme dans ses santiags, inébranlable dans ses convictions.
Je ne me retourne pas.
- Tu veux dire que les questions relatives à la merde te concernent de près, c'est ça ?
- Ecoute, pousse pas, ok, j'essaie d'avoir une conversation entre adultes. Je sais que c'est difficile d'être pris en faute sur des choses tombant tellement sous le sens, surtout pour quelqu'un
d'aussi arrogant que toi, tu m'excuseras...
- Je t'excuse, ces conseils de savoir-vivre venant de quelqu'un qui interrompt systématiquement ses interlocuteurs, qui fume dans les lieux non-fumeurs et qui laisse traîner son bordel dans
l'évier de la salle des maîtres depuis lundi dernier, ces conseils, tu vois, je m'en lave les mains. En ce qui concerne l'état des chiottes, je les ai trouvées comme ça en arrivant, mais si tu es
soucieux de la propreté des aisances communautaires, rien ne t'empêche de les laver toi-même. Ca, ça serait un véritable exemple, plus que la moitié du chemin parcouru, si tu veux mon avis. Tu ne
penses pas ?
- Non, là, écoute là, non, c'est trop, rejeter sa propre incurie sur le dos des élèves, tu vois, ça me dépasse, tu n'as aucune déontologie ou quoi ?
Ses cheveux longs et gris cendre s'éléctrisent un peu, sa moustache filandreuse flotte sur son visage qui monte nettement de deux tons dans les rouges. Ma dernière réplique, assez bien balancée à
mon avis, a dû faire mouche.
- Excuse-moi, je n'ai pas bien compris, tu as dit déontologie ou démagogie ?
Je ferme le robinet, secoue les mains pour les débarrasser de cette eau presque granuleuse tant elle est chargée en calcaire. Pas de linge. Jeanberre, toujours derrière moi, s'il ne bouge pas
d'un iota, se tend visiblement.
- Ecoute, euh... je sais pas comment vous faites chez vous...
- Comment ça chez vous ?
- Allons, tu vois très bien ce que je veux dire, Solal A-ro-no-wicz, en détachant nettement les syllabes, chez vous. Je sais que ton peuple a été contraint à une longue errance et que du coup,
les questions d'hygiène élémentaire...
Je regarde son visage explosé en petits triangles dans le miroir. Il mesure bien 1 m. 85, pèse sans doute 90, voire 95 kg. C'est clair, à bien des titres, nous ne figurons pas dans la même
catégorie.
J'attaque du coude droit directement, une frappe qui se veut sèche et nette, mais, à cause de notre différence de taille, je l'atteins en haut de l'épaule et je glisse jusqu'à son cou.
Douloureux, mais pas de quoi le finir d'entrée.
Reculant néanmoins sous l'impact, il chancelle tout en ripostant d'une puissante talonnade, une sorte de longue poussée, au niveau de mon genou droit qui se tord sous le poids de mon
interlocuteur.
Malgré la douleur, je profite de ma position basse pour lui lâcher une série, brève mais rapide, de crochets à l'estomac des deux poings, juste sous les flottantes. Il expire brutalement, comme
un pneu qu'on crève, mais encaisse en fait assez bien, ce connard étant passablement gros.
Il me saisit avec une vitesse inattendue autour du cou et commence à m'étrangler. Je dois, à ce moment là, reconnaître plusieurs choses : premièrement, il est plus fort que je ne le pensais,
deuxièmement, mes restes de boxe thaïlandaise sont désormais officiellement des restes enterrés et troisièmement, ce geste de frimeur qui consiste à étrangler son opposant des deux mains est plus
efficace que prévu.
Je suffoque rapidement.
Il me termine d'un puissant coup de genou dans les parties.
Je m'effondre comme un paquet de chiffons trempés sous l'évier jaunâtre des toilettes.
Il souffle comme un vieux phoque qu'on traîne chez le fourreur. C'est sans doute sa dernière victoire et je suis son dernier trophée. Cette dernière pensée est particulièrement douloureuse, sans
doute plus que tout le reste.
- Bon, à la base, j'étais venu là pour pisser, mais puisque tu as salopé les aisances communautaires, comme tu dis, et que je ne veux pas salir le sol plus qu'il ne l'est déjà, vu que tu es par
terre... C'est juste histoire de donner l'exemple, tu comprends bien.
Son urine chaude et mousseuse colle ma chemise, paul smith, 280 balles, drake store, à mon ventre qui se contracte sous le jet qui produit un son étrangement gai.
Enseignant, je le disais, un métier de contact.
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