l'opération : un réveil difficile

Publié le 22 Août 2008

Mes yeux s’ouvrent difficilement, adhésifs d’anesthésiant, mais mon regard ne sort pas de mes prunelles. Je reste plongé au fond de moi, enclos, sans pouvoir émerger de ce sommeil factice. Je flotte, égaré, dans une nasse filandreuse qui suçote ma peau de ses mille lèvres moites. Juste la lumière, d’abord diffuse, puis coupante qui peu à peu me force à sortir de moi. Je parviens à me hisser jusqu’à la lisière de mes iris.

Je suis à l’hôpital, allongé sur une table de métal froid, nu, sous deux rangées de néons qui pleurent une clarté jaunasse. Un souvenir boiteux qui rôde dans un coin me souffle que je suis là pour me faire opérer.

Une porte claque, des pas durs frappent le sol en s’approchant de moi. Les pas d’un homme sans doutes, des pas trempé de certitudes, les pas d’un homme qu’aucune faille ne fragilise.

- Bon, mon vieux, je serai direct. Je sais que vous ne voulez pas de cette intervention, mais votre famille y tient et ce sont eux qui paient. Cette opération sera longue, difficile et très douloureuse. Vous n’en mourrez pas, mais vous ne vivrez pas non plus. Vous survivrez, c’est tout. En fait, votre état ne va pas vraiment évoluer, mais, comme je vous l'ai dit, votre famille y tient et ils paient bien. Je suis le spécialiste pour ce que vous avez. Il y a une présence en vous, une sorte de cancer émotionnel, entièrement métastasé, vous êtes trop sensible, mon vieux. Cette présence est partout dans votre corps, votre esprit, dans vos muscles, vos organes, votre sang. Difficile à extraire, mais j’ai mis au point une méthode dont je ne suis pas mécontent, je dois dire. Grâce à un certain produit de mon invention, je peux forcer cette présence subtile à se condenser sous la forme d’un fluide qui flottera sous votre peau. Il suffira alors de vous écorcher et d’aspirer ce fluide, cette présence. Vous comprenez ? Je vais enlever ce qui vous fait souffrir mais vous continuerez à souffrir, mais de l’absence cette fois. Vous êtes homme de Lettres, appréciez l’ironie, je vous prie.

Je ne comprends pas très bien. Non. Je ne comprends pas très bien, je ne vois pas où il veut en venir. Je suis allongé nu sur cette table froide. Je frissonne par saccades brutales sous ces néons à la lumière mourante et cet homme debout, aux paroles précises, entièrement vêtu de vert, brillant, ganté de plastique, pas un centimètre carré de sa peau n'est visible, attend un assentiment de ma part. Je parviens à peine à voir les choses qui m'entoure, le monde qui m'entoure est plat et terne, alors émettre un son qui ait un sens. Je suis réduit à une série de perceptions.

- Bon, go mon vieux.

 

Le médecin a quitté la pièce. L’opération a duré plusieurs jours et je ne me sens pas très bien. La conscience de ce qui m’entoure est pâteuse, je ne vois rien avec netteté, mais je perçois des mouvements flous sous l’air.

Une grande bouteille est posée devant moi. Une sorte de fiole où flotte une eau bleue, une eau bleue contenant tous les reflets de cette couleur, une eau animée par un flux léger, comme une respiration.

Ma peau est jetée dans un coin, vaguement pliée. En regardant dans la salle, je me rends compte que pour arracher la présence, le médecin a dû me démembrer. Mes bras et mes jambes sont proprement alignés sur une table, mon torse, ouvert en deux parties est posé sur le sol, ma tête sur une autre table. C’est alors que je m’aperçois que je ne vois pas par mes yeux. J’ai la sensation d’être un vide voyant de tous les endroits à la fois, un creux dans l’espace qui regarde, sent, reçoit, effleure, mais n'agit plus. Un reflet à vif à la surface de l’air. Un filet d’émotions dilatées. La porte calque.

- Bon, opération réussie mon vieux. J’ai dû aussi vous démembrer, désolé, la présence a été très difficile à arracher. De toute façon, ça ne change pas grand chose pour vous, puisque désormais vous resterez dans cette salle, avec la présence dans cette bouteille. Bon, je vais faire débarrassez vos restes, comme ça vous serez tranquille. Courage mon vieux, c’est fini.

La porte claque.

 

Rédigé par Solal Aronowicz

Publié dans #journal d'un con

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