Parfois, les filles laissent des cheveux derrière elles, surtout celles qui les portent longs, relâchés sur leurs épaules dont le tracé
hurlent pour des baisers.
Ils révèlent toujours leur présence peu à peu, par petites touches. On ne les trouve jamais tous à la fois.
Ils sont sans doute disséminés par milliers, mais ces coquins se montrent un par un, jamais de face, toujours un peu de côté, sous un
éclairage particulier, dans un angle inhabituel.
Comme s'ils étaient animés de leur vie propre, ou comme s'ils suivaient des ordres secrets murmurés par des femmes au regard sibyllin, il
surgissent soudain trois jours, quatre semaines, cinq mois, voire six ans après le passage de leur propriétaire qui les a égrénés le long de l'appartement.
Dans la salle de bains, sur la brosse, près du verre à dents, dans la grande serviette encore humide, d'accord, bien sûr, c'est là qu'ils
retrouvent le plus souvent entortillés, noyés ou momifiés...
Dans la chambre, leur trajet peut sembler moins évident.
Certes, celui qui se prélassait tel un chat filiforme et paresseux sur le deuxième oreiller était attendu, avec une certaine impatience même, relique poétique d'une curieuse nuit d'amour.
J'ai regardé pendant de longues minutes sa couleur chaude évoluer sous le pinceau du soleil qui montait le long de la fenêtre.
Mais celui qui se tortillait dans le pot de la plante qui domine toute la chambre de sa présence verte et feuillue ?
A-t-il été déposé, témoin silencieux de mes compétences de jardinier d'intérieur ?
A-t-il rampé, voulant, de son propre chef, se planter, prospérer, devenir immense à son tour et envelopper toute la pièce d'un filet
capillaire ?
Parfois, il arrive que les cheveux laissés par leur insouciante propriétaire rencontrent d'autres cheveux, présents, eux, sur les lieux
depuis plus longtemps, malicieusement dissimulés
derrière la bibliothèque,
sous le lit,
entre les coussins du divan.
Lorsqu'ils se croisent à la faveur d'un coup de vent ou d'un réaménagement du salon, que font-ils ? Se disent-ils le nom de leur maîtresse ?
Peut-être qu'ils se disputent ?
Le long châtain contre le blond plus court.
Le noir, assez court contre le châtain très long.
Ou vice-versa versus ?
J'ai tout de même l'impression que ce noir très long, frisé celui-là, dispose d'un avantage technique assez net.
Il y a un ou deux cheveux roux mi-longs, mais je n'y suis pour rien, je ne crois pas qu'ils se battraient avec les autres.
En définitive, c'est assez masculin de penser que tous ces filaments lumineux, s'ils se rencontraient, se feraient la guerre pour régner sur
le territoire de l'appartement.
Une fois, une fois, il se produira quelque chose de différent.
Une fois, ils se retrouveront tous sous la lueur déconcertante et blanchâtre de la pleine lune, à la cuisine sans doute, et ils se diront en
silence, dans une langue muette et antique, les noms secrets et mythiques des femmes dont ils étaient la parure.
L'un d'entre eux, fin connaisseur des lieux, ondulera vers l'alcôve aux alcools et s'enroulera autour de cette fameuse bouteille dont la
liqueur de terre, de mer et de tabac est distillée par mon grand-père, ce vieux lanceur de couteaux disparu à jamais dans les îles écossaises.
Il la renversera et elle explosera sur l'ancien parquet de casuarina, elle explosera en pleine nuit, au beau milieu d'un rêve étrange et
inquiétant et je ne me lèverai pas, pensant que ce son de verre brisé appartient aux volutes de mon songe équivoque et lugubre.
Alors les cheveux, quelque soit leur couleur ou leur longueur, serpenteront dans cette mare aux remous éthyliques et bientôt le mélange
inattendu de whisky, de lumière lunaire et d'amours aux braises encore vivaces donnera naissance à une créature nouvelle et dangereuse, gigantesque, faite de fils tissés, affamée de chair
tiède, la mienne.
Pieuvre capillaire, ce golem de cheveux, ayant ouvert la porte avec la délicatesse des tueurs déterminés, ondulera, sineux, dans ma chambre
alors que la nuit connaît sa troisième heure.
Soudain réveillé, au creux d'un rêve, j'écarquillerai le regard sur ce monstre improbable aux mandibules fines et tranchantes.
La trame de cordons se penchera sur moi, allongé, nu, impuissant et je serai dépecé par les cheveux des filles en morceaux nets et
sanglants.
Surpris, je souffrirai peu, mais j'aurai le temps de me regarder mourir dans un râle peu compréhensible et de voir cette pieuvre fantastique
planter ce qui restera de moi dans la terre de la plante qui planait sur mes sommeils empierrés de tumultes.
Semé, je fleurirai enfin, bleu et rouge dans une nuit vierge, immense moi aussi, à mon tour.
Rester con, c'est aussi ne pas faire le ménage.
réactions choquées