chevelures

Publié le 24 Août 2008

Parfois, les filles laissent des cheveux derrière elles, surtout celles qui les portent longs, relâchés sur leurs épaules dont le tracé hurlent pour des baisers.

Ils révèlent toujours leur présence peu à peu, par petites touches. On ne les trouve jamais tous à la fois.

Ils sont sans doute disséminés par milliers, mais ces coquins se montrent un par un, jamais de face, toujours un peu de côté, sous un éclairage particulier, dans un angle inhabituel.

Comme s'ils étaient animés de leur vie propre, ou comme s'ils suivaient des ordres secrets murmurés par des femmes au regard sibyllin, il surgissent soudain trois jours, quatre semaines, cinq mois, voire six ans après le passage de leur propriétaire qui les a égrénés le long de l'appartement.

Dans la salle de bains, sur la brosse, près du verre à dents, dans la grande serviette encore humide, d'accord, bien sûr, c'est là qu'ils retrouvent le plus souvent entortillés, noyés ou momifiés...

Dans la chambre, leur trajet peut sembler moins évident.
Certes, celui qui se prélassait tel un chat filiforme et paresseux sur le deuxième oreiller était attendu, avec une certaine impatience même, relique poétique d'une curieuse nuit d'amour.
J'ai regardé pendant de longues minutes sa couleur chaude évoluer sous le pinceau du soleil qui montait le long de la fenêtre.


Mais celui qui se tortillait dans le pot de la plante qui domine toute la chambre de sa présence verte et feuillue ?
A-t-il été déposé, témoin silencieux de mes compétences de jardinier d'intérieur ?
A-t-il rampé, voulant, de son propre chef, se planter, prospérer, devenir immense à son tour et envelopper toute la pièce d'un filet capillaire ?

Parfois, il arrive que les cheveux laissés par leur insouciante propriétaire rencontrent d'autres cheveux, présents, eux, sur les lieux depuis plus longtemps, malicieusement dissimulés
derrière la bibliothèque,
sous le lit,
entre les coussins du divan.

Lorsqu'ils se croisent à la faveur d'un coup de vent ou d'un réaménagement du salon, que font-ils ? Se disent-ils le nom de leur maîtresse ? Peut-être qu'ils se disputent ?
Le long châtain contre le blond plus court.
Le noir, assez court contre le châtain très long.
Ou vice-versa versus ?
J'ai tout de même l'impression que ce noir très long, frisé celui-là, dispose d'un avantage technique assez net.
Il y a un ou deux cheveux roux mi-longs, mais je n'y suis pour rien, je ne crois pas qu'ils se battraient avec les autres.

En définitive, c'est assez masculin de penser que tous ces filaments lumineux, s'ils se rencontraient, se feraient la guerre pour régner sur le territoire de l'appartement.

Une fois, une fois, il se produira quelque chose de différent.

Une fois, ils se retrouveront tous sous la lueur déconcertante et blanchâtre de la pleine lune, à la cuisine sans doute, et ils se diront en silence, dans une langue muette et antique, les noms secrets et mythiques des femmes dont ils étaient la parure.
L'un d'entre eux, fin connaisseur des lieux, ondulera vers l'alcôve aux alcools et s'enroulera autour de cette fameuse bouteille dont la liqueur de terre, de mer et de tabac est distillée par mon grand-père, ce vieux lanceur de couteaux disparu à jamais dans les îles écossaises.
Il la renversera et elle explosera sur l'ancien parquet de casuarina, elle explosera en pleine nuit, au beau milieu d'un rêve étrange et inquiétant et je ne me lèverai pas, pensant que ce son de verre brisé appartient aux volutes de mon songe équivoque et lugubre.
Alors les cheveux, quelque soit leur couleur ou leur longueur, serpenteront dans cette mare aux remous éthyliques et bientôt le mélange inattendu de whisky, de lumière lunaire et d'amours aux braises encore vivaces donnera naissance à une créature nouvelle et dangereuse, gigantesque, faite de fils tissés, affamée de chair tiède, la mienne.

Pieuvre capillaire, ce golem de cheveux, ayant ouvert la porte avec la délicatesse des tueurs déterminés, ondulera, sineux, dans ma chambre alors que la nuit connaît sa troisième heure.
Soudain réveillé, au creux d'un rêve, j'écarquillerai le regard sur ce monstre improbable aux mandibules fines et tranchantes.
La trame de cordons se penchera sur moi, allongé, nu, impuissant et je serai dépecé par les cheveux des filles en morceaux nets et sanglants.
Surpris, je souffrirai peu, mais j'aurai le temps de me regarder mourir dans un râle peu compréhensible et de voir cette pieuvre fantastique planter ce qui restera de moi dans la terre de la plante qui planait sur mes sommeils empierrés de tumultes.

Semé, je fleurirai enfin, bleu et rouge dans une nuit vierge, immense moi aussi, à mon tour.

Rester con, c'est aussi ne pas faire le ménage.



Rédigé par Solal Aronowicz

Publié dans #journal d'un con

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david 26/11/2008 18:00

Un de tes meilleurs textes, je trouve: très fluide et toujours juste....continue comme-ça tu tiens le bon bout :-)

Solal Aronowicz 26/11/2008 21:33


Merci, ô toi le lecteur. C'est fluide et réussi parce que ça parle d'Elles, on ne peut rien faire sans elles, ces dames... Elles dirigent même ma plume...


Sofarawayfromailleurs 26/11/2008 16:55

Qui sait ??? (ça c’est une bonne espièglerie !), mais ce qui est évident "c’est que, c’est" (en tant qu’enseignant, vous pourriez m’aider sur ce coup-là ! ! !) une Chance . Je ne sais si c'est la provenance des zorigines ou la multiplicité de celles-ci qui permettent d’accueillir toutes les autres.

Solal Aronowicz 26/11/2008 21:47



En tant, temps, taon, qu'enseigant, voire quand saignant, non, je ne suis pas toujours utile, mais j'espère l'être une fois, ou l'autre. en tout cas, les origines multiples jouent leur rôle,
c'est sûr.



farcetattrapes 24/11/2008 14:29

mais pas que pour les zorigines. L'Espagne et le Japon n'ont pas été en reste sur ce "coup là". Je crois qu'il y avait un concours international ce jour-là pour ma fécondation...Une espèce de polyphonie des couleurs, on aurait dû m'appeler "farce" ou patchwork aux yeux bridés.

Solal Aronowicz 25/11/2008 11:18


Mais c'est avec les tissus les plus variés qu'on fait les plus beaux patchwork !


HyperConcise 22/11/2008 18:24

oui...et probablement oui !

So addict 18/11/2008 13:57

C'est aussi le petit Solal qui goulûment tète le sein de sa maman en lui attrapant une poignée de ses longs cheveux blonds. Et qui à dix ans et à hauteur d'homme, à l'heure de la sieste ne supportant pas de les voir étriqués dans un élastique vient les libérer pour se frotter doucement à l'odeur maternelle de quelques mèches. C'est aussi laisser à mon insu, une trace de mon passage, sur un dossier, une chemise, une veste, dans un lit...Leur résistance évoque mes origines juives russes polonaises; leur chaleur vient du froid, leur lumière vient de l'Est...

Solal Aronowicz 20/11/2008 22:47


Le petit coquin, le voilà bien libre avec le corps de sa maman... Par ailleurs, il semblerait donc que Solal partage certaines origines avec vous.