Pour fêter mon premier mois de blog, j'ai décidé de faire une petite fête chez moi et j'ai invité quelques personnes, quelques personnages
que je tenais à réunir pour l'occasion.
Samedi en fin de journée, une
fois n'est pas coutume, et malgré mon rein fraîchement manquant, je m'installe à la cuisine pour préparer un repas.
Ce n'est pas un domaine dans lequel je suis très à l'aise, les petits plats, mais sur
fond de Lalo Shiffrin et après quelques whisky, un nikka légèrement fumé, idéal en cette fin d'été, et quatre ponstan 500 (je sens encore bien cette foutue cicatrice), je me mets au travail
avec la sérénité et l'impression de facilité illusoires qu'apporte un certain volume d'alcool dans le sang.
bresaola et parmesan de Toscane roulés avec un filet d'huile d'olive
gemelli au blé dur, sauce pesto à la sicilienne
entrecôte de cerf saignante et lamelles de fenouil braisées
fromages d'alpage et pain noir
blocs de chocolats noirs réduits en éclats au pic et arrosés par une verticale de whisky
cafés
alcools en bataille (principalement un rhum de 25 ans d'âge pour tenir tête à tous ces whisky)
cigares, forcément cubains après une telle bouffe
Voilà ce qui est prévu. Je dois reconnaître, en toute modestie, que je ne suis pas mécontent de ce petit programme.
Satisfait, sans doute déjà légèrement ivre, je me laisse aller contre le dossier de ma chaise, alors que Bullitt dérape pour la énième fois le long de mon couloir.
Fixées au mur qui me fait face, trois femmes nues prennent pour moi des poses provocantes et immobiles.
Je suis bien.
J'allume un petit siglo 1 de cohiba, histoire d'attendre dans le confort chaleureux qu'offre un cigare lorsqu'on a le temps de le fumer comme il le mérite, c'est-à-dire calmement, sans hâte,
pour pouvoir suivre chaque pas de son évolution et l'observer se volatiliser tranquillement dans l'espace, formant une nappe crémeuse, grise ou bleutée.
Je pense que pour fumer comme il se doit, deux règles de base s'imposent avant toutes les autres.
Premièrement, ne pas être pressé, ce serait vraiment dommage pour le cigare qui mérite, à mon sens, un véritable moment de recueillement. C'est toujours un peu une transhumance intérieure, une
bonne vitole.
Deuxièmement, mais je sais que ce point peut être matière à controverse, parfois acharnée (un peu à l'image de la question du un bouton ou deux boutons à la veste), je pense qu'il faut fumer en
espace clos.
En effet, tout perturbation potentielle doit être évitée comme la peste. Du vent, même subtil, un souffle, même léger, peuvent dévier le cours du fumage et altérer le plaisir que l'on éprouve,
que j'éprouve en tout cas, à jouer avec les volutes en les laissant émerger lentement de ma bouche et flotter un moment à la hauteur de mon visage. Et puis je ne supporte pas quand un cigare ne
se consume pas de manière uniforme.
Maintenant, bien sûr, par temps calme, fumer sur le lac, calfeutré par la rade, reste un plaisir rare et recherché.
Il est donc clair que je réprouve avec la dernière fermeté ceux qui, avec une abjecte ostentation, fume d'un bon pas le long des rues marchandes de la ville. Je pense qu'un homme peut
difficilement tomber plus bas, à part, cela va de soi, s'il boit une bière en canette dans le bus ou dans le train, les pieds sur la banquette. Ou alors on est clochard et on fait toutes ces
choses avec une certaine élégance décalée qui donne à croire aux passants qu'on a vécu royalement, avant.
Bref, je fume suivant mes usages, le soir descend à peine, un excellent repas est prêt, tout s'annonçe extrêmement bien.
Louis-Ferdinand arrive le premier, l'air assez fermé, suivi de peu par Michel H. et Pénélope. Tout de suite, je sais que je n'ai pas à me poser cette question, que ça ne me concerne pas,
qu'elle n'a aucun compte à me rendre, je me demande comment ça se fait qu'ils arrivent ensemble, ces deux là.
De ce que j'en sais, Pénélope ne s'intéresse pas vraiment aux types du genre de Michel, mais pour me rendre jaloux, tout simplement, voire pour me faire du mal, je le comprendrais... Bref, je
suis dans le doute. Une pipe rapide dans l'ascenseur est toujours possible, quoique, c'est vraiment un peu court et puis ce n'est pas vraiment dans ses habitudes.
Le concernant lui, je ne suis pas dans le doute du tout, au contraire. S'il a pu lui glisser un doigt, voire deux doigts dans la chatte en montant, il ne s'en est pas privé, c'est tout à fait
son genre. Pénélope est une très belle femme et elle dégage, ma foi, une énergie sexuelle assez brute à laquelle la plupart des hommes sont loins d'être insensibles.
Dans la mesure où, en plus, quelque soit le temps, elle sort systématiquement jambes nues, le haut de ses cuisses à peine barré par une
sorte de morceau de tissu, absolument hors de prix en général, eh bien, dans cette mesure là, les hommes sont très attentifs à sa présence. Quelques étages en ascenseur avec elle augmentent les
pulsations de trente à quarante battements minimum... Ceci dit, une fois qu'on a quitté ses formes pour monter vers son visage, elle a une façon bien à elle de geler sur place toute prétention
d'ordre sexuel. Ses yeux verts ont quelque chose d'athénien, au sens mythologique du terme. Bref, Pénélope n'est pas une femme facile.
Ceci dit, elle est venue accompagnée de notre fils, Alexandre, et à mon avis, si Michel (qui de toute façon ne peut pas supporter les enfants) a tenté une approche, il a dû se faire
rembarrer encore plus sèchement qu'elle ne l'aurait fait dans des circonstances normales. En tout cas, il arrive d'assez méchante humeur et allume coup sur coup trois clopes avec une
certaine fébrilité, alors que son chien, un welsh corgi d'aspect plutôt dégueulasse, renifle avec une anxiété étonnante tous les coins de la cuisine, puis semble se décider soudain et
pisse abondamment contre mon frigo. Je n'ose pas lever le regard vers Kal-El qui me tombera sans doute sur le crâne à la première occasion.
Pénélope se sert un verre de vin blanc, un La Tour-Blanche 2004, l'année de naissance d'Alexandre (je ne fais aucun commentaire, parce que je sais que je n'ai pas intérêt à en faire, si je veux
que tout se passe bien) et va jouer au salon avec notre petit bout d'homme qui, avant de filer avec deux voitures rouges à la main, vient me donner un petit baiser d'oiseau.
- Je t'aime, papa, dit-il de son murmure habituel.
Ce petit garçon de bientôt quatre ans est tendre et magnifique. Il a de beaux yeux bruns.
Sa mère me dévisage avec un intense mépris avant de tourner des talons chaussés de sandales haut perchées et surmontées de chevilles fines au point de pouvoir en faire le tour en joignant le
pouce et le petit doigt, je le sais d'expérience, ça me remplit de nostalgie et de tendresse à chaque fois que j'y pense, tout en me
laissant avec le slip bien rempli, ce qui n'est jamais désagréable, même avant de passer à table.
Je donne un baiser mouillé à mon fils sur le nez, puis un deuxième, plus fort, plus appuyé et je le regarde partir en l'accompagnant d'une tape sur le derrière.
Michel éructe un commentaire peu amène à l'égard des femmes et de leur nature en général, propos que Louis-Ferdinand souligne d'un rire
sarcastique qui dure étonnamment longtemps, comme s'il n'avait pas besoin de respirer. Il produit un son de scie rouillée assez désagréable à entendre et finit par hoqueter assez
piteusement.
Je ne relève pas, je me contente de tirer une dernière bouffée sur mon siglo 1 alors que d'autres invités arrivent, tout en me demandant comment ce vieil antisémite visiblement toujours autant
bourrelé de haine a pu accepter une invitation chez un Aronowicz.
Rester con, c'est peut-être dresser une liste d'invités improbables.
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