Jeudi 4 septembre 2008
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06:00
Alexandra était morte depuis plus de trois semaines maintenant et à cause de retards administratifs inexpliqués, on ne l'enterrait que ce soir
dans un coin reculé et mal entretenu du cimetière.
Malgré tous les efforts de l'agence de pompes funèbres, une odeur sur laquelle on ne pouvait entretenir aucun doute montait de la fosse et léchait nos visages livides. Les nuques parfumées des
femmes se pliaient sous cette caresse troublante. Les hommes redressaient imperceptiblement la tête comme pour s'élever au-dessus de cet effleurement délicat et nauséabond.
J'étais néanmoins convaincu que certains d'entre eux bandaient dans leurs pantalons noirs et trop serrés.
Pour ma part, je fermais les yeux et je respirais le plus lentement possible comme pour aspirer cette effluve morbide, mon dernier contact avec elle.
Il était tard, étonnament tard pour une telle cérémonie. Le ciel pleuvait des gouttes lourdes et froides, il ferait bientôt nuit. Une obscurité épaisse et poisseuse pesait sur nos épaules
trempées par cette eau sale et par un chagrin, du moins en ce qui me concernait, impossible à exprimer.
Nous étions tous droits et raides dans nos costumes sombres qui formaient une carapace autour de notre peau toujours tendre dessous, peut-être, mais désormais insensible à toute caresse, à tout
baiser. Peut-être qu'un petit nombre d'entre nous éprouvait une sorte de tristesse, une certaine forme de regret, mais je devais être le seul à souffrir à un tel point.
J'avais été fou amoureux de ce cadavre qui descendait par saccades brusques dans ce trou creusé à la hâte dans une terre réticente à accueillir un corps de plus. Le cercueil tapait contre
les bords de glaise spongieuse et grise avec un bruit mou, assez désagréable à entendre.
J'avais été fou amoureux de cette femme et mon incapacité à verser la moindre larme m'étouffait. Pourtant pleurer m'aurait tout simplement fait du bien, ça peut sembler tellement con à écrire,
mais des larmes m'auraient calmé et réconcilié avec cette immense partie de moi qui s'enfonçait dans le sol inhospitalier du cimetière sous cette pluie injuste et malvenue.
J'avais été fou amoureux d'Alexandra et de l'enfant qu'elle était sur le point de me donner. Ce petit bout d'homme ou de femme, je l'avais aimé tout de suite, sans arrière-pensée, sans amertume,
mais je ne l'ai pas dit, ou pas assez clairement, sans doute.
Elle m'avait regardé d'un air confiant, le test était posé comme un tout petit navire blanc entre nous deux, mais je ne lui avais montré qu'un visage soucieux, traversé par des questions d'ordre
pratique, un front lourd et barré, un regard étroit et distant.
L'avais-je seulement prise dans mes bras et félicitée?
Lui avais-je seulement dit merci ?
Lui avais-je seulement dit à quel point cette naissance à venir m'ouvrait le coeur et dilatait ma poitrine à l'image de celle d'un héros des temps passés ?
De nos jours, les héros sont en général plus fuyants que moi, mais je ne suis de toute façon pas un héros, je ne suis même plus sûr d'être un homme.
J'ai reculé de quelques pas et je me suis recroquevillé, sur la défensive.
Plus tard dans la soirée, je devais sans doute regarder le grand journal chez moi, elle s'est enfoncé le test de grossesse dans la bouche jusqu'à l'étouffement. Elle est morte asphyxiée
dans ses vomissures, à la salle de bains, sous le lavabo. Deux acteurs français parlaient de leur film sur un couple homosexuel qui veut adopter, comme d'habitude, le ton était était léger tout
en restant accrocheur, le stress dû à la suffocation a rapidement provoqué une fausse couche, bref c'est une émission que j'aime bien, le carrelage blanc était couvert de sang, de
déjections, de pertes et en ce qui me concerne, je me suis couché vers 22h30.
J'étais donc le seul à savoir qu'on enterrait deux corps l'un dans l'autre.
Sa mère était effondrée de l'autre côté de la fosse. Depuis de longues minutes, elle hurlait un cri grave, sourd et continu sans reprendre sa respiration. Sa plainte semblait faire partie de la
pluie qui tombait avec une sorte de rage définitive.
Son père était absolument figé, comme enfoncé dans le sol du cimetière, les pieds plantés dans vingt centimètres d'eau brunâtre, immobile tel un arbre complètement sec, mort pour de bon.
Son regard s'était peu à peu voilé. Il regardait quelque chose d'autre, ailleurs, comme derrière des vitres épaisses.
Malgré tout ému par ce spectacle, je pensais à la belle économie qu'ils avaient réalisée. Deux funérailles, de nos jours, ce n'est pas donné et puis, même pour les enfants morts sans être nés, on
se sent obligé de prendre le service maximum, de convoquer, à grands renforts de faire-part en papier brioché, voire gaufré, la plus grande tristesse possible. En général, on est assez déçu.
Devant nous, un prêtre bâclait une série de gestes codifiés il y a longtemps.
Pour la plupart, nous ne comprenions pas bien le sens de ce qui se passait devant nos yeux fatigués.
Le cercueil ne cessait pas de descendre dans la terre qui se remplissait d'eau sans arrêt. Arrivait le moment où il flotterait dans cette fosse, comme un gros bateau dans une mer trop
exiguë, et où il faudrait le saborder à coups de pelle mécanique.
La nuit était désormais si noire si dense si obsédante qu'il était impossible de distinguer les tombes qui nous entouraient.
Nous étions tous parfaitement seuls dans cet immense cimetière dont il serait à présent sans doute impossible de trouver la sortie.
Mon coeur se déchirait dans ma poitrine, mais je ne versais pas une larme sur ces cadavres dans leur étui de bois orné d'anses en étain de qualité assez moyenne.
Isolé, sec, au milieu de ces gens inconnus et figés, assommé par un accablement indicible, étouffé par une angoisse sourde, sous ce ciel écrasant comme une énorme dalle de granit, il n'y
avait plus rien à faire, plus rien à tenter, plus rien à espérer, j'entrais, avec le reste de ma vie sur le dos, dans une longue nuit qui me verrait ruisseler jusqu'à l'effacement dans ce
cimetière en compagnie de morts sous mes pieds trempés.
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