Mardi 9 septembre 2008
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06:00
Après m'être rincé le pied et avoir passé la serpillière devant mon gommier, le parquet a salement morflé, certaines lattes se
gondolent comme des chenilles, il va falloir appeler la régie, je me résigne à accepter ce fameux café et à articuler quelques mots en allemand.
Une femme à la beauté fatiguée et au visage d'une immense tendresse se tient dans ma cuisine, juste au-dessous de mon autel sacré de puissance magnifique. J'esquisse mon salut rituel à Kal-El,
nos regards se croisent et je sens sa lourde désapprobation sur la façon de plus en plus chaotique dont je mène ma vie. Pourtant, je sais qu'il ne me juge pas et qu'il m'aime malgré mes défauts
(du moins je l'espère sincèrement, la dernière fois qu'il m'est tombé sur la tête alors que j'ouvrais le frigo un peu brusquement m'a fait très mal). Je m'effondre sans grâce sur une chaise et
regarde mes doigts encore gourds de sommeil ramper vers une tasse que je ne me connaissais pas.
Alors que je bois à petites gorgées tranquilles un café fort bien fait, je laisse flotter mes yeux sur le corps de celle qui, il faut sans doute l'admettre même si je ne m'en souviens pas, a été
ma compagne d'une nuit. Sa silhouette semble légèrement alourdie par l'âge, mais son allure générale dégage une telle douceur que je me surprends à sourire comme un enfant, béat, confiant devant
cette inconnue simplement vêtue d'une grande serviette de bain rouge. Ses cheveux blonds cendrés s'arrondissent sur ses épaules brunies par le soleil de cette fin d'été, sa tête est légèrement
inclinée et elle tient une de ses jambes croisée sous elle. Elle porte un fin bracelet de cheville en argent martelé.
Lorsqu'elle se lève pour me préparer un autre café, je remarque une série de longs filaments noirs qui descendent le long de sa cuisse droite et soudain, l'image de l'incroyable tatouage qu'elle
arbore revient brutalement derrière mes yeux.
Je la tiens sous moi et alors que je jouis longuement, elle me dévisage d'un oeil à la fois déterminé et attendri alors que les formes effilées, fleurs, flux, tentacules encrées sur son corps
semblent glisser à la surface de sa peau, se déplacer, onduler et ceindre mes reins avec force. Au moment où je reprends mon souffle, encore démuni par la secousse du plaisir, je ressens une
douleur précise et violente dans mon dos. Je m'écroule sur elle, soudain terriblement mou. Je cherche à l'embrasser, mais je n'y parviens pas. Elle me tapote pourtant gentiment la nuque tandis
que je m'approche enfin à pas sereins de cette zone étrange que le sommeil me refuse souvent.
Elle pose une autre tasse devant moi, m'embrasse le haut du cou, caresse d'un doigt léger mon oeil absent,
- J'aime beaucoup cette orbite vide, elle te donne un côté terrible, c'est très séduisant (je renonce à l'allemand, même si je pense qu'il faut systématiquement abuser des plaisanteries jusqu'à
qu'elle deviennent puantes, et je me permets donc de proposer cette traduction impromptue)
me dit assez vite merci pour tout ce que j'ai fait pour elle, m'assure qu'elle est vraiment désolée, qu'elle ne pouvait pas faire autrement, rajoute qu'il est temps pour elle de se préparer, elle
doit bientôt retourner travailler et qu'en ce qui me concerne, je devrais modifier mon hygiène de vie au plus tôt et rapidement aller chez le médecin, sinon, je risque des problèmes tout-à-fait
définitifs.
Une fois de plus, voilà beaucoup, beaucoup d'informations à la fois. Lorsque je veux pivoter vers elle pour lui demander quelques précisions, une douleur soudaine, très violente, me cisaille le
bas du dos, comme si on me découpait avec un bistouri mal aiguisé. Sous le coup, je vomis mon café et pas mal de bile. Electrocuté, il ne me reste qu'à poser mon front sur la table, dans cette
petite mare nauséabonde, écraser ma tête avec les mains et attendre que la souffrance cesse, qu'on pose le bistouri et qu'on me laisse enfin passer quelques jours sans tourment.
Elle revient, habillée plutôt légèrement pour le pauvre soleil qui tombe sur les rues encore vides, son tatouage émerge en haut de ses épaules, le long d'une jambe, pointe à la taille. Elle ouvre
le congélateur et, de manière sans doute agrammaticale, je lui demande ce qu'elle m'a fait. Elle me répond quelque chose qui resssemble à ce qui suit :
- Tu ne te souviens vraiment de rien mon pauvre chéri ? Ecoute, je suis sincèrement désolée, je ne fais pas ça pour le plaisir, il faut bien que je gagne ma vie. Tu sais, j'ai un fils et son père
ne s'en occupe pas, mais pas du tout. Il est écrivain, tu vois, et il dit qu'il n'a pas le temps et pas d'argent pour nous. Et puis, je travaille pour des gens qui ne plaisantent pas, tu le sais
sans doute. Alors, je suis désolée, j'espère que ça ira pour toi. Il faut juste que tu ralentisses sur les alcools et les cigares, hein ?
Elle pose devant moi, au beau milieu de la flaque de vomi, de ma flaque de vomi en fait, un conteneur de plastique blanc qu'elle ouvre avec précautions. Dedans, il y a un rein qui présente une
jolie teinte rosée au milieu de petits glaçons tout ronds. Je me passe aussitôt une main dans le dos, mais je sais déjà ce que mes doigts vont trouver : une longue cicatrice oblique,
épaisse et boursouflée.
- Je suis désolé, elle va sans doute te laisser une sacrée balafre, les points sont un peu irréguliers, le fil n'est pas de la meilleure qualité, mais je te promets que j'ai fait de mon mieux
compte tenu des circonstances. Après tout, la lumière n'est pas très bonne dans ta chambre et puis, et puis, ce n'est que la quatrième fois que j'effectue un prélèvement toute seule. Voilà, je
vais te laisser. Repose toi bien, je t'ai laissé deux aspirines.
Après avoir refermé la boîte contenant mon rein, elle s'apprête à partir, puis se ravisant soudain, comme si un détail lui avait échappé :
- Au fait, excuse-moi, mais tu me dois encore trois cents francs pour cette nuit. Le prix à payer, il faut le payer, tu es d'accord, hein, Solal ?
Il me semble apercevoir une lueur ironique illuminer brièvement les yeux de Superman, là-haut, sur mon frigo bancal.
Rester con, c'est aussi se réveiller avec un seul rein le samedi matin.
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