un chouette anniversaire, chapitre deux

Publié le 13 Septembre 2008

Je me lève pour aller ouvrir la porte laissant derrière moi Louis-Ferdinand et Michel attaquer la bresaola et le parmesan sans autre, une bouteille de Château Haut-Brion la Mission déjà ouverte, bien entamée. Je me demande comment ils font pour systématiquement mettre la main sur ce qu'il a de meilleur chez moi, alors qu'il me faut des heures pour trouver tout simplement de quoi manger.

En traversant le couloir de mon appartement, je constate que le peintre est arrivé depuis un moment et s'est mis au travail tout de suite. Il a installé tout son matériel dans le petit bureau et a dégagé un pan de mur entier, mes livres sont dans la salle de bains, les statuettes votives dans le lavabo, pour tracer le croquis d'une grande fresque
avec un crayon gras. Dès qu'il me voit, il me prend dans ses bras et m'étreint avec force, longuement.
- Alors, Solal, j'ai entendu que ça n'allait pas trop bien ces derniers temps ?
- Non, ce n'est pas la meilleure période de ma vie. Matériellement, je ne peux pas me plaindre, mais je me sens perdu, égaré, il y a des décisions importantes à prendre et je ne les prends pas. Je n'avance plus, mon travail m'emmerde et par rapport à mon fils, je suis constamment dans le regret, dans la culpabilité, tiraillé entre ce que je crois devoir faire et ce que je pense avoir envie de faire. Et mon corps ! Mon corps tombe en morceaux : un oeil crevé, une jambe dans un état bizarre, un rein subtilisé il y a peu et je n'ose plus toucher à ma bite tellement elle ne semble plus m'appartenir.
- Ecoute, je voudrais pouvoir te rassurer, mais tu es sans doute mal parti. Tu es trop dans l'intellectuel, dans le rapport de toi à toi. Tu devrais plus te laisser surprendre., laisser de l'espace pour du créatif. Tu as construit trop de petites cloisons dans ta vie et tu vas en payer le prix. Pour tes blessures, le début de ton démembrement en fait, tu en as rêvé, je crois, tu devrais prendre ça avec plus de recul, parce que, autant que tu le saches tout de suite, tu ne peux rien faire. Alors, profite des choses plus simplement, c'est tout. Ne te tourmente pas, tu vas assez souffrir comme ça, fais-moi confiance. N'oublie pas que mes fils se sont suicidés, tous les deux.  Ils étaient tellement dans leurs têtes. A quoi ça mène ? Réduits en charpie par des trains... Bon, c'est vrai que je suis mort depuis longtemps maintenant... ça aide peut-être à relativiser, je ne sais pas.
- J'ai toujours une pensée pour toi quelque part, pas au premier plan, mais tu es là. Je sais que c'est un peu ridicule, mais sur mon blog, j'ai mis un lien vers ton site, il est très bien.
Il me tapote la joue avec un sourire attendri.
- Tu es gentil, Solal, tu es gentil. Ce cancer a été si brutal... je n'avais vraiment pas terminé, je crois même que je commençais à peine, je tenais quelque chose, après toutes ces années à peindre. Bref, ne parlons plus, je te fais cette fresque.

Il se remet au travail. Sa concentration, la sobriété de ses gestes, son sens de la composition sont exemplaires. C'est sans doute celui que je regarde, qu'il soit personne, personnage ou autre, avec le plus de respect et d'admiration. Les autres sont là pour d'autres raisons, sans doute pas toutes bonnes, certaines franchement mauvaises.
Pénélope observe ses gestes avec une certaine langueur tout en tenant son verre de rhum près de ses seins. Elles a croisé les jambes sous ses fesses et semble entièrement absorbée dans les mouvements lents et précis du peintre. C'est pourquoi la dureté de ses paroles me prend complètement au dépourvu :

- Au lieu d'errer sans rien foutre, tu devrais t'occuper un peu de ton fils, connard, et lui préparer quelque chose à manger. Ce que tu as prévu pour tes invités ne va pas lui plaire. Si tu sortais un peu de jambon pour accompagner ses pâtes... Et pas de pesto, hein, c'est trop fort pour lui.
- Oui, bon, on a sonné là, je vais juste ouvrir, si ça ne te fait rien.
- Dépêche-toi, moi, je suis occupée, pour une fois que je vois quelqu'un qui a visiblement quelque chose de crucial à exprimer.
Elle me dit tout ça sans me regarder, fascinée par les traits qui se déploient contre le mur.

Inutile de lutter, cette soirée est censée être une sorte de fête. J'ouvre donc la porte sur un homme de grande taille, vêtu d'un smoking à la coupe impeccable, sans doute un brioni et chaussé de John Lobb plutôt élancées pour un modèle anglais. Après m'avoir salué avec une distinction empreinte d'une certaine brutalité, il entre, dépose une paire de ski et un parachute dans un angle et repère assez rapidement Pénélope. Il tente de l'arracher à la contemplation du peintre, mais sans succès.
Désoeuvré, il rajuste son noeud papillon et trouve son chemin jusqu'à la cuisine et fait au mieux pour se servir ce que l'on sait, je n'ai pas de martini. Assez étrangement, contrairement à ses habitudes, il n'esquisse aucune tentative de socialisation, pas même une plaisanterie douteuse, il faut dire que Louis-Ferdinand et Michel sont tout entiers à l'entrecôte de cerf et  échangent leurs points de vue sur l'Islam en toute harmonie. Ils semblent passer une excellente soirée, ils ont débouché une deuxième bouteille.
Un peu déstabilisé, Smoking revient au salon, me glisse comme une confidence qu'il a bien connu Genève et qu'il est désolé d'être arrivé si tard, mais qu'il tenait à passer par le quai Gusatve-Ador où il avait vécu un an pendant ses études. Soudain, comme un noyé s'emparant d'une bouée de sauvetage en pleine mer, il s'empare du coffret des OSS 117 et lance aussitôt Atout coeur à Tokyo avec un sourire ravi.
- C'est mon préféré. Quel con ce Bonnisseur de la Bath !
- Allez-y ! Au fait, c'est gentil d'être passé, je ne pensais pas que vous auriez le temps.
- No problem, ces temps-ci, c'est assez calme. Je voulais de toute façon faire un saut dans le canton de Vaud, j'ai encore une cousine Delacroix. Nous irons peut-être à Chamonix la semaine prochaine.
Il s'allume une Morland à l'odeur si caractéristique et sombre dans le film en émettant des ricanements gutturaux et sporadiques.

Hank Moody arrive très tard, complètement fait à différents types de substances. Il tape directement dans les clopes de Michel qui en est à son onzième thé. Lui et Louis-Ferdinand ont terminé de manger depuis un moment déjà
. Il doit les bousculer un peu pour atteindre le frigo et y glisser le gâteau qu'il a préparé. Comme épuisé par ce dernier effort, il s'écroule lentement sur mon tapis rose en braillant pour qu'on lui donne un ordinateur. Il doit avoir du retard pour son blog.
Je le regarde un moment osciller sur le dos comme un gros cafard, coincé entre la table et le frigo, coincé entre bien d'autres choses sans doute aussi et je lui pose mon pc portable sur le ventre. Il gargouille des remerciements peu clairs, s'allume une nouvelle clope et se met à tapoter sans changer de position, visiblement inspiré.
Je continue à l'observer un peu, tâchant de cerner à quel point je veux mener sa vie, puis je me sers quelques pâtes et j'essaie de m'intéresser à la conversation sur l'Islam, mais je n'y parviens pas.

Alexandre dort dans ma chambre, calfeutré dans un duvet trop chaud pour la saison. Il est comme moi, pour dormir, il faut que rien ne dépasse. Il a posé une de ses petites voitures rouges à côté de lui. Par crainte de le réveiller, je ne le touche pas et, après avoir fermé doucement la porte, je remets le jambon dans le frigo et je finis ses pâtes.

Pénélope est à la salle de bains et assez étrangement un bruit persistant de métal se fait entendre. Je laisse sa tranche de gâteau sur le banc du couloir et je reviens au salon.

Atout coeur à Tokyo pour OSS 117 est déjà terminé, le temps a passé plus vite que je ne le pensais, une bonne partie de cette soirée m'a sans doute échappé. Smoking est à la fenêtre,
un pied calé sur le radiateur, son walter PPK à la main, en position pour viser.
- Qu'est ce que vous faites ?
- Jette un oeil dehors, tu verras.
Sur la place en bas de chez moi, il y a plusieurs corps allongés dans de belles flaques de sang, toutes différentes les unes de autres. Généralement, les drogués du quartier traînent sur les bancs toute la nuit, plus ou moins endormis. Il en abat un dernier qui tentait de s'enfuir mollement en direction de l'église. Atteint par une balle en pleine tête, un très joli tir, net et précis, il tombe assez théâtralement dans le bassin qui clôt la place et se met à flotter à la dérive, se heurtant lentement aux bords de pierre blanche.
Son sang forme de grosses volutes changeantes qui semblent perturber la pieuvre noire et jaune brutalement tirée de son sommeil mauvais. Normalement unique locataire des lieux, elle avance vers lui avec l'horrible ondulation qui caractérise les créatures de son espèce et commence à lui sucer le cerveau, du moins ce qu'il en reste. Assez étrangement, il n'était pas tout à fait mort et le spectacle de ses jambes et de ses bras agités de spasmes frénétiques est plutôt curieux. Des gens, sans doute ivres, s'arrêtent et regardent, visiblement interloqués.
Il doit déguster, ce connard, mais après tout, personne ne lui avait demandé de venir cuver son héroïne sous mes fenêtres.
Nous ricanons tous les deux face à la nuit noire jusqu'à que notre souffle s'épuise dans un râle peu audible.
- Pourquoi vous faites ça ?
- Bah, je n'ai pas grand chose d'autre à faire. Les cibles potentielles sont peu claires ces derniers temps. Et puis ces pauvres merdes ne comptent pas. Qui va les pleurer ? D'autres pauvres merdes ?
Il me laisse pour aller nettoyer son walter PKK.  Je me retrouve seul au salon.


 

Rédigé par Solal Aronowicz

Publié dans #journal d'un con

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