un chouette anniversaire, chapitre trois

Publié le 19 Septembre 2008

Je brise soudain un verre avec une violence inouïe. Je sentais cette pulsion grimper en moi depuis quelques jours déjà, comme un monstre bizarre qui gratte à la porte. Des images extrêmement fugaces d'objets du quotidien fracassés dans un geste d'une totale brusquerie, mon ordinateur éventré, le miroir pulvérisé, mon cobra en bouteille pulvérisé, mon visage lacéré par tous ces éclats raclaient sous mon crâne à certains instants bien particuliers. Quelque chose d'incontrôlable montait, menaçant... Cela s'est résolu d'une manière un peu ridicule à dire vrai, théâtrale, mais néanmoins inquiétante. 

Je regarde le vin couler sur le mur blanc. C'est dommage, un Comtesse de Lalande. Je savais pourtant que quelque chose allait m'échapper, que je déborderais. A peine servi, j'ai  à nouveau senti cette étincelle noirâtre pétiller en moi, près de la surface. Je me suis dépêché d'aller au salon, tenant le verre loin de moi et sitôt arrivé, je l'ai posé sur le parquet, j'ai rapidement reculé pour qu'il ne soit plus à ma portée, mais dans le même mouvement, alors que je nous mettais, moi et le verre en sécurité, je me suis échappé et je l'ai giflé du plat de la main pour l'envoyer s'écraser contre le mur dans une trajectoire rectiligne, violente et définitive. Etant d'assez petite qualité, il a explosé avec un bruit terne et sans intérêt.

Incapable de me faire face, je me recroqueville dans un coin pour étouffer ce qui guette en moi. Je comprends plus ou moins ce qui s'est produit, je suis même parvenu à l'anticiper, à savoir que ça va arriver, mais je ne le contrôle pas. Je commence à avoir un peu peur de ces mouvements qui m'échappent et de ce que je pourrais me faire lorsque ça déborde. Pendant de longues minutes, je m'efforce de contrôler mon souffle et de reprendre mon calme. Par bribes, j'entends qu'une sorte de dispute s'est élevée à la cuisine, entre Hank et Michel, d'après les voix. Je pensais pourtant qu'ils tomberaient d'accord sur certains auteurs américains, comme Bukowski ou Fante. Ou contre Nothomb, oui, ça aurait été bien, contre Nothomb.

Smoking revient, me jette un regard circonspect, renonce aussitôt à me consacrer la moindre attention et lance un nouveau dvd, la mémoire dans la peau. Très vite, il semble absorbé au point de repasser des scènes au ralenti. Il appuie sur la télécommande avec des gestes raides et mécaniques, tout en marmonnant,  le regard noir, les paroles d'une chanson de Souchon :

Quand je s'rai KO / Descendu des plateaux d'phono / Poussé en bas / Par des plus beaux, des plus forts que moi...

Hank, malgré une ivresse assez homérique, arrive en titubant et essaie de nettoyer les taches  de vin avec son t-shirt roulé en boule.
- Te mets pas dans des états comme ça, mec, bois un autre verre, fume un truc, mais calme toi. Te fais pas du mal. Tu sais, si tu baisais plus souvent, aussi, tu serais moins tendu. D'ailleurs, j'ai peut-être un plan pour tout à l'heure, vu qu'avec ta Pénélope, ça a l'air mal parti, ce qui est bien dommage, si tu veux mon avis.

Son t-shirt laisse de longues traînées violettes sur la tapisserie du mur qui n'est pas blanc, j'ai  un peu menti plus haut, mais franchement jaunâtre, voire brunâtre lorsqu'on examine certaines zones délicates de plus près. Il y a même quelques lézardes dans les coins.

Grimaçant une sorte de sourire, je me parviens enfin à me relever, mais je garde encore longtemps les mains à plat sur mon visage pour me réunir, puis je commence à recueillir les morceaux de verre avec précaution. Certains éclats sont vraiment minuscules et je dois me mettre à plat ventre pour les voir et les ramasser du bout des doigts. Je les pose un à un dans un cendrier que je vide peu à peu par la fenêtre. Alexandre vient souvent jouer au salon avec ses petites voitures, essentiellement une mustang shelby et une porsche 911, et son robot qui semble acquérir de plus en plus d'autonomie. Mercredi, on va y gonfler un château pour son anniversaire. S'il s'effondrait sur les enfants, je pense que je passerais un moment d'explications tendues avec plusieurs mamans, malgré le gewürztraminer et les petits pains ronds aux pousses de luzernes et au fromage blanc préparés spécialement à leur intention dans la cuisine.
Louis-Ferdinand, je ne l'ai absolument pas entendu venir, me saisit soudain par le coude et me secoue le bras, l'oeil mauvais. Il me postillonne d'épais restes de pesto sicilien au visage, sa face collée à la mienne, son souffle fétide formant de la buée sur mon oeil.
- C'est l'heure des cadeaux, Aronowicz. La Pénélope a quelque chose pour toi, viens à la cuisine, on va t'aider à déballer, connard.

Rester con, donc, c'est sans doute en arriver à jeter des verres contre le mur tout seul au salon et finir par accepter d'ouvrir des cadeaux offerts par des  invités dont l'affection sincère est loin d'être incontestable. Je suis néanmoins contraint d'obéir à cette poigne de vieil antisémite. Après tout, c'est un hôte, qui vient de loin et puis je ne suis pas vraiment en état de résister. Je me laisse donc traîner à la cuisine alors que Hank termine de nettoyer le mur. Je l'aperçois encore jeter son t-shirt par la fenêtre, s'effondrer aux côtés de notre cinéphile à la stricte tenue qui ne réagit pas à sa présence qu'à mon départ, et s'allumer une clope avec des gestes vagues.

Dans le couloir, nous croisons le peintre qui s'en va définitivement. Il me regarde d'un air à la fois attendri et désolé.

- Je te souhaite bien du courage pour ce qui t'attend Solal. Tiens, voilà quelque chose qui pourrait t'aider lorsque tu auras reçu ton cadeau. Je l'ai élaborée moi-même après pas mal d'années de travail et de patience.

Il me tend un petit pot de verre contenant trois ou quatre décilitres de peinture rouge et part sans se retourner. Alors que la porte de l'appartement va claquer, je l'entends encore échanger quelques mots avec des gens sur le palier. Ce sont peut-être les derniers invités, mais ils ont été très difficiles à contacter. Je ne sais même pas s'ils ont reçu mon bristol ou s'ils l'ont compris. J'y ai sans doute laissé de nombreuses fautes de grammaire, l'école est lointaine, tout ceci n'est plus qu'un souvenir tellement incertain que j'ai parfois l'impression que c'est celui de quelqu'un d'autre.

Ceci dit, il est visiblement trop tard pour regretter quoi que ce soit : Michel et Pénélope m'attendent à la cuisine, la table est débarrassée (la vaisselle n'est pas faite), Louis-Ferdinand, d'une bourrade de kapo confirmé entre les omoplates me pousse brutalement en avant tandis que Michel me saisit par le cou, me retourne et m'allonge fermement sur le dos, contre la table. Pénélope arrache ma chemise et sort une hache au tranchant assez impressionnant du frigo.

Un silence lourd nous rejoint à la cuisine d'un pas lent et s'installe sur la banquette de la fenêtre, un manuel de boucherie ouvert à la page 114 sur ses genoux épais. Pénélope pose le plat de la lame sur ma joue, près de mon dernier oeil. J'aime à penser que mon visage est resté de marbre à cette occasion, mais l'expression de la mère de mon fils, lorsqu'elle pose son pied sur ma poitrine nue et plante lentement le bout de son talon-aiguille juste sous mon sternum, son expression, à ce moment précis, n'a rien de rassurant, au contraire, une harpie prendrait des notes.

- Tu as peur pour l'oeil qui te reste, Solal ? Eh bien laisse moi te tranquilliser tout de suite... ton oeil, tu l'emporteras sans doute dans la tombe. Le prélèvement que je m'apprête à effectuer sera le dernier emprunt fait à ton corps pourrissant. Tu verras que je manie l'acier aussi bien qu'une pute, et c'est gratuit. En connaisseur, tant des putes que de l'ironie, tu apprécieras. De toute façon, si tu devais payer pour tout ce que tu m'as baisée... Bref, si tu avais la moindre once de croyance ou de foi en toi, je te dirais de faire tes prières, mais comme tu n'as rien en quoi espérer, je te propose de continuer à te taire et de te contenter de respirer avec difficulté comme tu le fais en ce moment.

Elle lève la hache au-dessus de sa tête, sa fine silhouette découpée avec une précision cinématographique par la lumière orangée de la cuisine. Elle me dévisage, frénétique, trahie, amoureuse encore sans doute. Michel et Louis-Ferdinand ricanent sourdement, me bloquant les poignets et le front avec une incroyable brusquerie. Kal-El ne bouge pas. J'entends Hank ronfler avec une étonnante régularité, Smoking doit sans doute manipuler le chargeur de son Walter PPK compulsivement, des claquements secs et rapides me parviennent. Quant à moi, je ne songe plus à me débattre, je n'en ai ni la force, ni l'envie. Qu'elle plante sa hache où elle veut et qu'on en parle plus. Cet anniversaire est définitivement raté. Je me console un peu en me disant que je vois un peu de sa chatte, étant donné la position un peu particulière dans laquelle elle se tient.

Il est vraiment très tard, à point tel que certains d'entre nous se demandent sûrement depuis combien de nuits dure cette nuit, en tout cas, moi je me le demande, lorsque qu'un personnage en armes fait son entrée dans la cuisine qui devient franchement bondée. Les derniers invités ont donc fini par nous rejoindre et à dire vrai, je ne sais pas si je dois m'en réjouir. D'une stature colossale, l'homme  semble animé d'une force et d'une détermination qui ne sont pas de notre monde. Il pose un grand bouclier rond décoré de motifs nombreux, entre autres par la représentation de deux cités, l'une en guerre, l'autre en fête, contre le frigo et, sans lâcher sa javeline, installe un vieillard aveugle sur la dernière chaise libre avec une grande tendresse. Il lui parle très doucement, avec des formules respectueuses et désuètes, mais empreintes d'un sentiment filial touchant. Le vieil homme hoche sommairement la tête à trois ou quatre reprises et esquisse un léger sourire. Nous considérant d'un oeil peu amène, le guerrier me demande si je n'ai pas une bonne bouteille de tsipouro ou, à la rigueur, d'ouzo, juste avec un glaçon, sans eau. Leur voyage a été long, ils veulent se rafraîchir un peu avant que nous commencions.

Il est clair que leur entrée a refroidi certaines ardeurs, Michel et Louis-Ferdinand font moins les malins, je ne sais pas par lequel des deux ils sont le plus impressionnés, mais quoiqu'il en soit, leur étreinte se relâche et un certaine anxiété agite leurs doigts. J'aperçois même Michel présenter son dos au vieil homme, tendant le tissu de sa chemise  auchan pour lui demander timidement d'y inscrire un autographe. La détermination de Pénélope, au contraire, n'a pas fléchit. Avec une rage et une énergie surprenante pour une femme de 48 kilos (suis-je haïssable à ce point là ?) elle me plante sa hache dans le sternum qui éclate sèchement sous le choc, ouvrant ma cage thoracique comme les ailes d'un papillon, mettant mes poumons et mon coeur à nu sous le regard appréciateur d'Achille, le fils de Pélée, lui-même.

Rester con, c'est aussi sous-estimer la rancune éventuelle de la femme à laquelle on a fait un enfant et qu'on a pas épousée pour autant.


Rédigé par Solal Aronowicz

Publié dans #journal d'un con

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véro 13/10/2008 15:42

yessssss!!!!!! enfin je vais pouvoir bosser en paix

Solal Aronowicz 13/10/2008 16:45


Oui, c'est mérité, ce texte t'as bien suer. Merci


véro 13/10/2008 13:21

non, j'suis restée branchée sur homère... je trouve pas..
et qu'est ce qu'ils disent en partant???
bon faut que je reprenne mon enquête du début

Solal Aronowicz 13/10/2008 15:28



Alors, oui, parfait, c'est un malentendu, je t'ai mal lue, je n'étais pas sûr de ton choix puisque tu en citais plusieurs. Homère donc, de ses paroles, redonne vie à Solal.
Bravo, ma plus fidèle lectrice, tu peux passer le reste de ta journée en paix, tu les as tous débusqués derrière leurs mots.
A la fin, Homère prend une histoire de la littérature, puisqu'il est le seul à pouvoir se soucier de la postérité littéraire (mais il ne pourra sans doute pas la lire), et puis il y a une
remarque sur la question de l'établissement des textes, puisque son existence est sujette à caution et donc l'idée d'un rédacteur unique pour l'Iliade et l'Odyssée.



véro 13/10/2008 10:06

j'étais entrain de revisiter ma grèce antique, je pensais à achille homère, tirésias , persée et tous les aveugles ou guerriers grecs et dieux (for nombreux aussi au demeurant) sait que le grec est friand de tout ça... quand en relisant le texte à la recherche d'indices (ah bah oui, moi je me le suis mangé le da vinci code, alors les enquêtes ça me connait...) , je tombe à la fin de ton texte sur achille et pelée....
et voilà il n'est de pire aveugle que celui qui ne veut voir, et comme dans le da vinci machin... la solution était là sous nos yeux ....
euh bon , faut vraiment que je bosse.... je repasse ce soir pour la correction

Solal Aronowicz 13/10/2008 12:29



Tu ne lâches pas le morceau, je te félicite pour ton opiniâtreté qui finit par payer, tu as trouvé le guerrier, peut-être grâce au bouclier, je ne sais pas ce qui t'as fait tilt en définitive,
mais bravo pour avoir débusqué ce Superman de l'Antiquité.
Concernant le vieil aveugle, le problème qui se pose est le suivant : ils ne sont tous les deux, avec le guerrier, pas sur le même plan. Je dirais que l'un dépend de l'autre. Ce qu'il faut avoir
en tête, c'est que le vieil homme prononce les paroles. Il y a aussi un petit indice à la fin, dans les choses que les personnages empruntent à Solal et puis dans ce qu'ils se disent en
partant.
Voilà, merci encore pour tes lectures et bonne journée de travail.