Jeudi 25 septembre 2008
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06:00
Michel et Louis-Ferdinand semblent un peu étonnés. Ils ne pensaient sans doute pas qu'elle irait jusqu' au bout de son plan, qu'elle aurait
suffisamment de cran ou de haine en elle ,c'est une question de point de vue. Ils s'étaient dit : "elle va craquer, elle est juste un peu en colère, il en sera quitte pour une bonne frayeur,
quand elle sera calmée, on pourra finir la soirée tranquillement." J'aurais pu les rassurer. Ca fait un bon moment que je sais que
cette femme veut ma mort, lente si possible, brutale dans tous les cas.
Elle jette la hache dans le couloir, et du même coup raye profondément un parquet ciré il y a peu par un professionnel pas donné, écarte encore plus mes côtes qui produisent un craquement
difficile à entendre sans ciller et, à mains nues, sans enlever ses bagues, dont une magnifique Cartier en or rose et gris que je lui ai offerte pour une raison encore difficile à
déterminer, elle se met à m'arracher le coeur.
Nous devons offrir un spectacle assez étrange : cette jolie femme en robe de soie courte penchée devant ce torse ouvert sur des organes pas tous en bon état, les poumons et le foie semblent
particulièrement atteints et dignes de l'attention d'un médecin spécialisé dans l'irrémédiable. Le coeur, en revanche, paraît plutôt frais par rapport au reste et présente une jolie teinte rouge
foncée. C'est pourtant après lui qu'elle en a. La vie est sans doute mal faite.
Que les choses soient claires, ce n'est pas évident d'arracher un coeur, il faut quand même tirer assez fort. Premièrement, il est encastré profondément et deuxièmement, la veine cave supérieure
et l'artère aorte sont tout de même relativement épaisses.
Bref, ce n'est pas simple, c'est assez long et, tout bien considéré, c'est plutôt salissant : mon sang gicle par saccades, aspergeant le visage de Pénélope qui ne ferme même pas les yeux,
tout en coulant à gros bouillons, débordant rapidemment de ma cavité thoracique.
Les deux écrivains se détournent, une main à plat sur la bouche, ne pouvant supporter le spectacle de ce qu'ils ont fait, ou du moins contribué à faire, et vomissent plus ou moins discrètement,
l'un dans l'évier sur les assiettes à pien rincées, l'autre dans le pot du palmier.
Le grand guerrier et le vieil homme ne réagissent pas. Ils se tiennent un peu en retrait, le sang ne les tache pas. Ils se contentent d'observer ce qui se passe, attendant leur tour pour entrer
en scène.
En ce qui me concerne, je ne me sens pas très bien. J'ai relativement mal à la poitrine et même si les deux autres m'ont lâché, je ne parviens pas vraiment à me redresser. Tout ce sang qui
m'échappe doit m'affaiblir, j'éprouve vraiment des difficultés à réagir. Je crois que je ne crie même pas. Je reste, les jambes pendantes dans le vide, appuyé sur les coudes, le regard vague,
incapable de focaliser mon attention sur ce qui m'arrive. Avec le peu de forces qui me restent, il me semble que j'essaie d'être ailleurs, de ne pas participer à ma mise à mort.
Pénélope, dont les yeux brillent d'une sorte de délire animal et vengeur, plonge soudain son visage au beau milieu de ma cage thoracique avec un hurlement proche de l'hallali et commence à
cisailler avec ses incisives la veine cave supérieur qui résiste encore un peu. Dans une sorte de réflexe enfantin, je prends doucement sa tête dans mes bras alors qu'elle finit de m'arracher le
coeur avec des grognements canins et satisfaits, je dépose un baiser sur son front tandis qu'elle se redresse, haletante, repue, ses yeux scintillants comme deux joyaux glauques au milieu d'un
magma sanguin. C'est sans doute notre dernière étreinte. Nos regards se touchent doucement, se disent encore quelques mots discrets et silencieux : "Tu m'as tellement déçue, je t'aurais aimé quoi
qu'il advienne." "Je l'aime, mais ce n'est pas suffisant pour construire une vie à trois." "Tu es vraiment un sale con." "Je sais."
Et puis c'est fini.
Il me semble que je suis en train de mourir, il y a beaucoup de vide en moi, je ne vois plus très clairement, juste de grandes flaques de lumière qui s'assombrissent peu à peu, comme
sous-exposées. Je me demande si je vais avoir droit au truc du tunnel avec Dieu au bout. J'éprouve de nombreux regrets et peu de sujets de satisfaction me reviennent en mémoire, mais peut-être
que l'instant n'est pas propice. Ne suis-je pas censé revoir toute ma vie défiler devant mes yeux ?
Assez étrangement, je me souviens d'une après-midi de vacances avec mes parents. Je suis encore un bébé et ma mère me baigne dans un grand bac orange. Nous sommes sur une vaste terrasse enluminée
par un soleil très blanc, très chaud. Un peu plus loin, légèrement à l'arrière-plan, mais néanmoins parmi nous, mon père lit un livre à la couverture saumon. A ce moment là, bien des choses
devaient être encore possibles, bien des choses qui ne sont pas arrivées.
Ce qui est arrivé, c'est cela : la mère de mon fils m'a arraché le coeur dans une cuisine à la lumière incertaine, accompagnée de personnes dont la plupart sont mortes depuis longtemps et dont
deux au minimum n'existent que sous un angle bien particulier. Voilà ce qui est arrivé. Juste après ça, je vais mourir.
On peut donc raisonnablement dire que le bilan de cette vie trop tard avortée n'est pas vraiment positif. Je me demande si mon âme va flotter autour de mon cadavre pendant quelques jours,
histoire que je puisse compter les présents (ce sera plus court que l'inverse) à mon enterrement. Je me console en imaginant que je vais peut-être retrouver Alexandra et notre enfant inconnu,
mais enfin, comme le soulignait Pénélope, plutôt à juste titre d'ailleurs, il y a peu de chance, vu l'état de mon impiété.
Au moment où mes yeux cessent de fonctionner, je ne perçois plus que des sons déformés, allongés, comme s'ils devaient parcourir un chemin énorme jusqu'à prendre forme dans mon cerveau, je
réalise soudain que je ne verrai pas mon fils grandir, que je ne me promènerai plus dans la forêt avec lui, que je ne lui montrerai plus rien, et qu'en définitive, vu son jeune âge, il m'oubliera
sans doute et que ma réalité passée dépendra désormais entièrement des paroles de sa mère. Moins qu'à un fil, quoii. D'une manière ou d'une autre, cette pensée me donne l'énergie suffisante pour
respirer encore une fois et ressentir assez de douleur pour demeurer conscient.
Pénélope recule de trois pas et lève son trophée encore palpitant au-dessus de sa tête, laissant ce qu'il contient encore de sang couler sur ses cheveux, la recouvrant bientôt entièrement, comme
lors d'un mystère antique et cruel.
Michel et Louis-Ferdinand la regardent, fascinés, sans doute peu excités aussi.
Le grand guerrier est penché vers le vieil homme et lui murmure à l'oreille. Il doit être en train de lui décrire la scène. Ce faisant, il garde un oeil sur nous, méfiant, prêt à protéger celui
qu'il a accompagné jusqu'ici.
Hank arrive soudain en courant et devant la vision un peu particulière qui s'offre à lui, il ne parvient pas à produire une suite de paroles articulées. Restant un instant figé sur le seuil de la
cuisine, il plonge alors les mains dans ma poitrine, essayant sans doute de m'aider, de réduire le flot de sang dont je serai bientôt totalement vide.
Le sol de la cuisine en est couvert, formant une sorte d'immense miroir rouge sombre rectangulaire à la surface duquel nos images inversées, fébriles, se reflètent, perturbées par de petits
objets flottants sur ce lac de mauvaise augure: un bouchon de liège, une pâte froide, une petite voiture noire à la dérive, une mercury sans roue arrière droite depuis bien longtemps.
Rester con, c'est laisser traîner des objets peu appropriés dans une cuisine mal rangée et y mourir entre les mains d'un écrivain américain qui a garé sa porsche en double file.
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