Mercredi 8 octobre 2008
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06:00
Les yeux écarquillés de fatigue, j'erre au bord du sommeil qui se refuse à moi.
Traîner dans les couloirs de mon appartement, hagard et épuisé
Chercher d'autres endroits où se calfeutrer pour s'endormir par surprise.
Le divan
Sous le banc
Recroquevillé dans un coin de l'entrée
Mais quelque soit la position, malgré la lenteur de ma respiration et un véritable besoin de se laisser aller, je ne dors pas. Une sorte de surface granuleuse, un peu piquante, est tendue sous ma
peau. Elle me coupe tellement du sommeil que je ne peux même pas m'approcher de la lisière.
De toute façon, je ne suis pas le seul à ne pas dormir dans cet appartement...
Je forme une grosse boule molle avec mon duvet et les oreillers et je vais regarder ce qui se passe dans ma cuisine. Généralement, les nuits d'insomnie, des spectacles étranges s'y déroulent.
Mon gommier est sorti de son pot sans se faire remarquer, assez proprement, il faut le reconnaître, il n'y a pas de terre sur le parquet et le masque fang s'est installé dans les branches hautes.
Ils lisent Monsieur, un article assez intéressant sur la mort du dandy qui précise bien l'immense stakhanovisme vestimentaire dont il faut faire preuve si l'on veut mériter cette
appellation plus que galvaudée de nos jours. Malgré quelques efforts poliment relevés par mes amis et certains collègues, je me livre modestement à un culte raisonnable du soulier et de son
corollaire intérieure, la chaussette. On dira que mon approche du dandysme reste très timide, voire terre à terre.
Quoiqu'il en soit, le gommier et le masque semblent passionnés, ils remuent à peine à mon arrivée.
Après m'être préparé un excellent thé blanc, je regarde Superman, que je n'ai pas non plus entendu descendre du frigo, faire des pompes sur le tapis rose de la cuisine. Il a dû repousser la
table. 1m96, 100 kilos, il prend de la place, forcément. Il a aussi enlevé sa cape et l'a posée pliée dans la longueur sur le dossier d'une chaise. D'un geste discret, je tâte le tissu dont elle
est faite.
Selon la plupart des sources sérieuses à son sujet, Konrad Mauntz parmi les premiers, notamment dans son remarquable Superman ou le romantique ignoré, Martha kent, la mère adoptive
du jeune kryptonien, a taillé le costume de Kal-El dans les couvertures dont il était enveloppé dans le vaisseau qui l'a conduit sur Terre suite à la destruction de sa planète natale et à la mort
de ses parents biologiques. Cette matière serait donc d'origine extra-terrestre. Elle est très douce au toucher et visiblement étonnement résistante.
Ce contact est étrangement hypnotique, rassurant, mais peu à peu, je sens qu'il me transmet une pulsation sourde, puissante, qui résonne sous ma peau et qui bat peu à peu à l0unisson de mon
nouveau coeur.
100, 200 pompes, je ne dors toujours pas. Une tasse, deux tasses. Lui, il ne force pas, il change de main. 300, 400 pompes, je finis mon thé et je touille mollement un fond de sucre avec ma
cuillère. Mais pourquoi diable Superman fait-il de l'exercice? Depuis quand a-t-il besoin du moindre entraînement ?
N'ayant le courage ni d'effectuer le moindre appui facial, ni de me mettre à lire à mon tour, ce qui serait plus raisonnable, je viens d'ailleurs de terminer le très bon, le très désabusé
Guerre à Harvard du terriblement jeune Nick Mc Donell, je zone sans conviction sur internet.
Très vite, je me rends compte que la connection ne se fait pas comme d'habitude, je reviens systématiquement sur le même site d'art qui semble vendre des Pollock ou des Rotkho en ligne à des prix
étonnement bas. Une filiale de Sotheby's visiblement. Curieux, je commence à établir une petite sélection de tableaux qui me plaisent depuis longtemps.
Mon gommier se penche lentement sur mon épaule, murmure un assentiment, rauque, à peine articulé, approuve une nuance de couleur, hochant de ses grandes feuilles vertes et grasses en silence. Le
masque fang semble tourné vers moi. J'ai l'impression qu'il contemple mon visage et que son front s'incline un peu vers moi, comme s'il se demandait pourquoi je n'ai qu'un oeil. Une parole se
détache enfin.
- Manger dit-il très lentement.
- Ma foi, je te donnerais bien à boire, mais comme tu n'es pas dans ton pot...
Il me semble, mais ce n'est pas évident à isoler dans le mouvement général qui fait doucement onduler ses branches, qu'il hausse légèrement les épaules.
Il quitte lentement la cuisine d'une démarche mi-rampante, mi trottinante, traverse le couloir, laisse cette fois deux ou trois pellettes de terre derrière lui, sorte de végétale revanche à mes
propos peu respectueux du pouvoir mystérieux qui l'anime, une question d'ailleurs encore peu débattue, ces quelques lignes seraient pourtant l'endroit idéal..., et ferme la porte derrière lui
sans la claquer.
Superman se redresse, il vient de terminer une série de 2000 abdos. Il jette un oeil rapide sur l'écran.
- Je crois que Tony Stark se débarrasse de sa collection. C'est sans doute une affaire, si tu as un peu d'argent. Tu sais, c'est celui qu'il a acheté à David Rockfeller en mai 2007. White
Center (Yellow, Pink and Lavender on Rose).
- Ah. Combien ?
- un peu plus de 72 millions, je crois.
- Ah, là, il est quatre mille.
- Oui, tu peux même payer en plusieurs versements. Ce site à l'air sérieux. Quand on a envie de quelque chose, moi je pense qu'il faut y aller, me dit-il avec un sourire triste et désabusé.
Bon, le rapport de Superman à l'art contemporain n'est pas un aspect de sa personnalité systématiquement mis en valeur dans les travaux qui le concerne, passons, mais j'attends de lui une
attitude plus rigide, plus paternaliste, du genre : "Mais non, tu sais bien que tu es à sec, et puis c'est sans doute une reproduction chinoise. Viens, faisons quelques tractions, ça te fera du
bien."
- Tu sais, Solal, chacun son Superman. Je ne suis qu'une figurine sur ton frigo.
- Une figurine de 75 centimètres...
- Quand on sait pas faire la distinction entre des inches et des centimètres, sourit-il en mettant sa cape.
Bref, je n'ai pas un sou, mais je viens de m'offrir une american express en plus de la visa, de la mastercard et de la diner's club, il n'y aurait pas de plus
belle manière de l'étrenner que de craquer pour ce Rotkho. Il sera bien dans l'entrée, très lumineux, très coloré. Chatoyant , même, sous un
certain angle. Il va sans doute en faire pleurer un ou deux, à la galerie Blue Square entre autres...
Je clique sur "valider la commande".
Rester con c'est faire ses achats déco, en ligne, tard le soir.