Jeudi 23 octobre 2008
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07:00
Tout en ramassant la terre que mon gommier a laissée derrière lui, je me dirige d'un pas de plus en plus moite vers le
salon, Superman sur mes talons, effectuant de petits mouvements rapides pour mobiliser ses articulations.
J'ouvre la fenêtre alors qu'il fléchit les genoux avec une grimace douloureuse : ça craque plutôt sèchement.
- Euh, ça va ? Tu es sûr de vouloir y aller ?
- Aucun problème, il faut juste que je me ménage un peu, je vais quand même sur mes 71 ans. Je suis de trente-huit après tout... Bon, je tiens le coup, mais c'est plus comme avant. Et puis
franchement, le Soleil n'a plus la même qualité, alors des fois, je suis un peu fatigué, je voudrais me reposer plus longtemps. Ma vue, en particulier, a pas mal baissé. Elle est toujours bien
meilleure que la tienne, hein, bien meilleure que celle de n'importe quel humain, que celle de bien des télescopes, attention, mais j'ai parfois des difficultés à me rendre là où mon oreille me
conduit. Car j'entends tout, Solal, j'entends tout, bien plus qu'avant en fait. Parfois, ma tête est remplie de cris et je ne sais pas où sont tous ces gens, je ne sais pas comment les rejoindre
et les aider. Et puis d'autres fois, je suis tellement bien et tranquille sur ton frigo, à côté des invitations à des vernissages auxquels tu ne te rendras pas, que je n'ai plus vraiment envie de
bouger, je me dis que ce n'est plus la peine, que ça ne mène nulle part, que rien ne changera et que je ferais mieux de me laisser statufier définitivement par le temps qui passe et le
froid qui monte en moi.
Tandis qu'il se tapote le ventre et se pince la peau près de la ceinture, je le détaille. Une fois descendu de l'autel sur lequel je l'ai hissé, il n'a plus la même allure. On dirait un ancien
dieu bloqué dans le corps d'un avatar dont il ne parvient pas à changer.
Certes, il est très impressionnant, sa présence dégage une énergie lourde, puissante, profonde. Sa musculature est beaucoup plus imposante que celle de ses incarnations cinématographiques. Il est
terriblement massif, on dirait une sorte de bloc qui dégage une force minérale, certaine, inéluctable, mais alors qu'il se penche pour remonter ses bottes rouges, je m'appuie sur son dos d'idole
des temps passés, la fatigue et ma jambe boiteuse me rendant faible. Je sens alors sous le tissu de son costume et de sa cape, un relief étrange, comme si sa peau était parcourue de milliers de
fissures et de petites crevasses, parfois larges comme deux doigts. Lorsque je soulève ma paume, elle est recouverte d'une fine poussière rouge et bleue.
Le héros le plus puissant de la terre est ébréché par tant d'efforts donnés pour le bien-être des hommes.
Il se redresse, bombe le torse et fait rouler ses énormes épaules.
- Où vas-tu ? Pas enrayer la crise financière quand même ?
- C'est déjà fait, sourit-il avec tristesse, j'ai donné une formule économétrique au président américain et au conseil de l'Europe qui permettrait d'obtenir une croissance régulière et saine tout
en endiguant la pauvreté dans le monde. Ce serait l'affaire de deux ans. Ils étaient tous très embarrassés, ils m'ont quand même dit merci, j'ai bu des thés, des cafés, et je te raconte pas le
bazar pour pisser avec ce costume. Enfin voilà, je ne peux pas en faire plus. Non, là je vais aider à distribuer des vivres au Soudan et mettre sous les verrous deux ou trois seigneurs de la
guerre. Toi, en ce qui te concerne, eh bien, tu ce que tu pourrais faire, disons dans la mesure de tes moyens, je crois, c'est acheter des actions Novartis, ça va monter bientôt. Allez, j'y
vais.
Superman s'envole après un bref instant de lévitation au-dessus de mon parquet et traverse le ciel genevois à une vitesse mesurée, sans doute pour éviter d'entrer en collision avec un avion, le
trafic aérien étant de plus en plus dense au-dessus de notre petite ville, sans doute aussi pour que les habitants le voient bien et sachent qu'il est toujours parmi nous, contrairement aux
autres dieux qui nous ont abandonnés depuis longtemps.
Il laisse derrière lui, un peu comme une comète, une traînée de poudre bleue et rouge qui tombe lentement sur la place jonchée de feuilles mortes, de journaux dispersés et de clochards
endormis.
Il est à présent fort tard, ou très tôt, comme toujours, c'est une question de point de vue, et la fatigue est toute entière sous ma peau et derrière mon regard.
Avant de fermer la fenêtre de salon et d'aller me coucher enfin, j'aperçois mon gommier, dont les feuilles grasses et épaisses ont d'étranges reflets sous la lumière encore froide du matin,
avancer de sa démarche chaloupée vers un corps allongé entre deux bouteilles de bière, visiblement une sapporo et une asahi, ce qui dénote de moyens financiers et de goût en
matière de boisson inhabituels pour un type qui dort à même le sol.
Rester con, c'est aussi ne pas arroser suffisamment ses plantes d'appartement.
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