Samedi 8 novembre 2008 6 08 /11 /2008 09:00
Tout semble correspondre, même si cela peut sembler inhabituel, voire étrange. Je dois pourtant reconnaître que je m'en étais toujours un peu douté : ma plante d'appartement, mon gommier, l'emblème de ma circoncision, cadeau de mon grand-père, l'ancien maître d'armes à la cour du Négus, ou de cet oncle du mossad devenu réalisateur de cinéma, je ne sais plus, est carnivore.
Elle mange des gens, pas entièrement visiblement, lorsqu'elle n'a pas assez à boire. Je suis donc sans doute en partie responsable de ce carnage, je ne l'arrose pas souvent, mais bon,  à ma décharche, il faut reconnaître que tout cela est difficile à admettre et puis au fond, je crois honnêtement que je m'en fous un peu. Il y a de toute façon trop de clochards, de mendiants, de romanichels dans cette ville qui croule sous cette crasse nouvelle et après tout, je ne connaissais pas ce type, ce gars là ne va sans doute manquer à personne et puis ma plante semble si revigorée, tellement pleine d'énergie qu'elle fait franchement plaisir à voir.

C'est donc en sifflotant que j'enfile un vieux training gris, que j'empoigne serpillières, scie et seaux pour faire un peu d'ordre dans mon entrée.
En me penchant sur le corps, dispersé en quatorze morceaux, comme il se doit pour un gommier qui a sans doute lu Ezra Pound, je me rends compte qu'assez étrangement, ce cadavre disséminé aux quatre coins de mon hall carré respire toujours. Un souffle rauque émerge de cette tête aux yeux arrachés, sorte de remugle fétide et âcre, sifflant et râpeux, tandis que plus loin, une poitrine meurtrie soulève ses côtes nues et blanches dans ce qui semble un fragile simulacre de vie.
Malgré une relative surprise, je me demande assez vite comment mettre fin à ce long râle qui n'en finit pas. J'hésite un instant à aller chercher ma plante et à lui demander de finir son plat, mais je me rends compte aussitôt que je ne saurais pas comment comment communiquer avec elle. Par l'intermédiaire du masque peut-être ? Mais en quelle langue ? Assez rapidement, je me dis que ce serait plus simple si je me débrouillais moi-même. Alors : étrangler ce cou sans chef ou étouffer cette bouche à la mâchoire fracturée ? Tandis que je tergiverse, une main  terminant un bras définitivement tordu agite soudain compulsivement un petit livre à couverture blanche, En attendant Godot. Un murmure rauque se fait entendre:
- Prouhèze...
- Comment dites-vous, quelle prouesse ?
- ... Prouesse.
- Ah, Prouhèze, oui, eh bien écoutez, je ne vois franchement pas où vous voulez en venir. J'aimerais régler ça rapidement, si vous voulez bien, et dans l'état où vous êtes, franchement, ce n'est pas le moment de parler de Claudel, et puis honnêtement, je ne connais pas bien son oeuvre.
- ...
Cette conversation ne menant à rien, j'écrase cette tête qui n'en finit pas d'agoniser en trois ou quatre coups de batte bien placés tout en me promettant d'aller jeter un oeil chez Mauntz qui parle sûrement de Prouhèze d'une manière ou d'une autre.

Après avoir fini de débiter le type, je lui fais les poches et je mets la main sur  trente-cinq mille francs en grosses coupures et sur une magnifique Jaeger le Coultre, un superbe chronographe Master Compressor monté avec un bracelet de cuir brun foncé de toute beauté. Cette agréable découverte me donne un coup de fouet salutaire qui achève de me réveiller. La crise financière qui jette des banquiers désespérés au pied de mon immeuble a finalement bien des aspects positifs.
Je nettoie à grande eau mon hall avant le retour de Superman qui ne s'absente jamais très longtemps, je ne sais pas s'il apprécierait mon initiative de nettoyage radical et je descends les restes de mon bonhomme aux cuisines du restaurant à la cuisine indéfinissable qui sévit en bas de chez moi.
Hermann, un ancien comparse de collège, par ailleurs comédien et  infotronicien méticuleux, me reçoit, comme toujours, avec la plus grande discrétion en habitué aux livraisons étranges que lui amènent tous les recouvreurs de dettes de la ville, la cité des banques étant forcément aussi celle des arriérés de facture et d'impôts, et se met aussitôt à mijoter un ragoût à la saveur sans doute rance et à la texture durcie par une frayeur bien compréhensible.
Tout bien réfléchi, quelle fin tragique que celle de cet homme isolé et sans doute meurtri par la vie. Nous vivons vraiment une époque difficile.
Cigare (Ashton, corona).

Au moment où je traverse la place, deux policiers en uniforme prennent, avec l'air borné et concentré qui leur sied si bien, la déposition d'un vieux poivrot qui assure avoir vu de ses propres yeux une plante géante dévorer son ami qui avait une si belle situation dans la finance et qui lui promettait une place de portier, avec des perspectives intéressantes, chez Pictet ou Lombard-Odier.
En ce qui me concerne, comme cela m'a été recommandé par un pouvoir supérieur, je vais aller investir une partie de mon modeste pécule fraîchement gagné dans l'achat de quelques actions Novartis et laisser en route, d'une rotation du poignet dont j'ai le secret et moyennant un coup d'oeil soumis aux hommes en bleu, le portefeuille du défunt dans la poche du vieil ivrogne, histoire de lui donner un endroit où dormir ce soir et sans doute les nuits prochaines.

Rester con, c'est s'approprier de façon irréfléchie une montre destinée à marquer le temps pour un autre que soi.


Par Solal Aronowicz - Publié dans : journal d'un con - Communauté : Agora
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Commentaires

est-ce que le temps des autres et aussi le notre ? en attendant de trouver la réponse je vais me renseigner sur les gommiers.. savoir à quoi ça ressemble avant qu'on m'en offre un
Commentaire n°1 posté par vero le 09/11/2008 à 17h47
Je dirais que le temps est le même pour tout le monde, la question étant : quel objet symbolise le rapport que nous avons avec lui. A mon sens, on ne pique pas une montre d'une telle qualité sans conséquences.
Quant au gommier, c'est une plante d'apparence tout à fait inoffensive.
Réponse de Solal Aronowicz le 09/11/2008 à 18h49
& voir midi à sa porte ça s'appelle comment ?
Commentaire n°2 posté par Eric LOW le 10/11/2008 à 15h23
Ca s'appelle sans doute manquer de perspectives, ce qui n'est pas vraiment le cas de Solal, des perspectives, il en a plein, ce type.
Réponse de Solal Aronowicz le 11/11/2008 à 06h36
Bon, nourrir ton gommier à Ezra Pound, c'est pas mal pour le rendre agressif. Sinon, tu peux essayer aussi Georges Bataille, Lautréamont, Burroughs... Après ça tu en feras un vrai gommier de garde, et tu pourras te faire un sacré butin (s'il le digère, bien sûr) A mon avis garde le en réserve pour les huissiers: ils doivent en valoir la peine....
Commentaire n°3 posté par david le 22/11/2008 à 20h30
Je suis d'accord, et puis ce serait tout à fait original, un gommier de garde, voire de combat.  je vais essayer l'option Bataille, ça devrait lui plaire. Ceci dit, à mon avis, les huissiers sont du genre coriaces... Il les mangera lentement. Merci pour ton commentaire !
Réponse de Solal Aronowicz le 23/11/2008 à 10h44

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