le capitaine et l'ennemi, notes de lecture 1

Publié le 30 Décembre 2008

Le capitaine et l'ennemi, Graham Greene, 1988

J'ai toujours éprouvé une sorte de fascination pour cet auteur, ses écrits et leurs titres qui incitent à une errance aventureuse (Notre agent à la Havane), sans en avoir lu aucun jusqu'au bout.
Il y a longtemps de ça, je m'étais pourtant procuré un gros volume des éditions bouquins dans une librairie d'occasion et j'avais commencé la lecture d'un Américain bien tranquille. Une lecture entre autres motivée par le film de 2002 (Mankiewicz a réalisé le premier en 1958), un film qui m'avait alors littéralement envoûté (ce mot peut sembler un peu bête dans ce contexte, mais il traduit assez fidèlement mon émotion d'alors) par son espèce de charme moite et distant, par son atmosphère coloniale et ses relents ambivalents, par le poids des non-dits et j'avais aussitôt voulu découvrir Greene dans le texte.

Deux faits mirent rapidement fin à cet élan en définitive un peu mou, car sans doute suscité par d'autres raisons encore à l'état de secret en moi (au fond, je crois que mes parents parlaient souvent de Greene à la maison, mon grand-père l'avait en effet bien connu et l'écrivain britannique s'était inspiré de lui pour l'un de ses personnages, mais mon père n'a jamais voulu me dire lequel. Le sait-il d'ailleurs?).
Tout d'abord, j'étais allé voir le film accompagné par une magnifique jeune femme, une jordanienne d'une beauté sombre, mate, sans doute la plus belle de mes conquêtes (c'est un peu vulgaire, c'est indélicat pour les autres, certes mais c'est comme ça, ou du moins, c'est ce dont je me souviens).
Nous étions sortis silencieux de la salle, pour des raisons hélas diamétralement opposées : j'étais sous le charme, elle était quasiment morte d'ennui. Cette petite dissension, anecdotique au demeurant, s'était révélée fatale à notre courte liaison. J'avais pourtant rêvé pendant trois longs mois être capable de séduire cette jeune femme qu'une providence généreuse m'avait offerte comme colocatrice temporaire alors que le futur Dr.D était en stage au Libéria. Hélas, mis à l'épreuve du couple, nous nous étions révélés être de mornes compagnons l'un pour l'autre, et un Américain bien tranquille n'avait pas cimenté notre brève union.
Partant de là, au fur et à mesure de ma lecture, le spectre de cette déroute sentimentale avait peu à peu noyé mon envie de lire Greene.

Ensuite, et c'est le deuxième fait qui avorta ce désir de lecture, tout simplement, le livre étant vieux, il s'était peu à peu défait, les pages se décollaient à un rythme lent mais tenace et je n'aime pas lire un livre dont les feuilles se détachent.
Je l'avais peu à peu délaissé, reculant de plus en plus le projet de le faire relier à nouveau pour le lire confortablement. Pour finir, je l'ai abandonné dans la corbeille de la bibliothèque municipale, cadeau à d'autres lecteurs moins maniaques que moi, ou plus féru de Greene.

C'est donc bien longtemps après cette rencontre manquée que je me retrouve avec le capitaine et l'ennemi lu en entier, posé à côté de mon clavier et qu'il me semble soudain, peut-être aussi suis-je poussé par un certain désoeuvrement temporaire, que cette lecture pourrait initier une nouvelle série, histoire de me forcer un peu à rendre compte de mon activité principale et essentielle : lire.

Ce qui est présenté comme le dernier roman de Greene se termine par cette phrase étonnante: "La question essentielle demeure - qu'est-ce que King Kong, ou bien qui est-ce ?"
Voilà une étonnante interrogation pour clore un texte étrange dans lequel le personnage principal navigue à vue sans vraiment savoir à qui il a affaire, quels sont les gens qui l'entourent, quelles sont leurs motivations et surtout un texte dans lequel les questions fondamentales ayant trait à la parenté ne sont pas posées, un texte dans lequel le rapport même à la parenté est flou, voire indistinct.
La question posée le plus clairement, c'est la dernière :"qu'est-ce que King Kong, ou bien qui est-ce?"
Terminer un roman qui raconte l'histoire d'un jeune homme plus ou moins adopté suite à une partie de baggamon ou d'échecs, et qui cherche à écrire dans un Panama auquel il ne comprend pas grand chose par cette question insolite, donne un éclairage singulier à tout ce qui précède, le roman, voire tous les autres romans.
Cette question est incroyable (c'est tout de même la dernière phrase de l'auteur, du moins dans un contexte romanesque), et puis elle est aussi curieuse par son ambivalence. En effet, la réponse est soit évidente, soit sujette à une certaine interprétation.
Au-delà du personnage de cinéma (d'ailleurs un des plus anciens, 1933, et un des plus récents, 2005) et de la métaphore de l'animalité au coeur de la civilisation, il y a la question de la création artistique que Peter Jackson pose bien.
En effet, parti faire un film, le réalisateur revient de l'île ayant perdu ses bobines tout au fond d'une faille qui recèle des créatures inconnues, dangereuses et primaires, bien plus anciennes que l'humain (ces espèces de vers), et il revient avec ce monstre formidable, énorme, terrifiant, mais capable d'amour.

Le film est donc détruit là où gisent des êtres antérieurs à l'homme, là où l'on touche le fond, là où l'on rencontre ce qu'il y a de plus primitif, voire de plus inquiétant (la menace de mort est en effet réelle), mais le créateur revient de son voyage de l'île du crâne (le nom du lieu explicite assez clairement cette idée de périple intérieur, d'où un parallèle peut-être un peu trop évident avec le travail psychanalytique sur lequel je ne m'attarderai pas) avec une production extraordinaire, un gorille géant, qui finit par mourir d'une chute au fond de la ville, un peu à la manière des bobines perdues dans la faille.
Vu sous cet angle, King Kong n'est pas que ce singe énorme qui détruit la cité et se meurt d'amour, et cette fameuse question, posée à la fin d'un court roman qui aborde la notion, sans doute chère à l'auteur (puisqu'il est lui-même écrivain), de l'écriture et de la production littéraire apporte une interrogation supplémentaire au problème de la  création, du rapport de l'auteur à son oeuvre, du rapport à la parenté, puisqu'en fin de compte, seul un manuscrit inachevé survit au personnage principal de le capitaine et l'ennemi, un fin métaphorique à bien des niveaux.

Rédigé par Solal Aronowicz

Publié dans #notes de lecture

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véro 31/12/2008 15:25

alors me voilà rassurée je croyais que mon cerveau se ramolissait sérieusement....
le canapé ... mmhhh j'y retourne....

Solal Aronowicz 31/12/2008 17:32


Peut-être que le mien aussi, mais je n'ai pas le courage de reprendre.


Véro 31/12/2008 02:08

pour être honnête je n'ai rien compris au sujet de ta dissertation... et le propos auquel tu voulais arriver..; donc je me contenterais de dire que de graham greene je ne me souviens que de deux livres que j'ai lu le ministère de la peur et le troisième homme...

bonne nuit ...

Solal Aronowicz 31/12/2008 09:00


Mais moi non plus je crois, c'est le problème à force de vouloir tout mélanger. Bon canapé