Jeudi 1 janvier 2009
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08:00
Je marchais d'un pas lent et concentré, déchiffrant avec peine une liste griffonnée en toute hâte au sortir d'une nuit
lourde et entrecoupée des éclairs cassants de l'insomnie.
Mon cocktail habituel avait finalement produit son effet sous le coup des cinq heures du matin, mais ses granulés gris et
bleus circulaient encore dans mon sang rendu épais et dense.
Je marchais d'un pas lent dans un magasin du centre-ville et mon chemin croisait celui de personnes aux visages
livides, aux gestes raides et mécaniques.
Nous nous bousculions avec une hargne semblait qui monter d'une façon inexorable.
Du champagne
Du chocolat
Des anxiolytiques, n'importe lesquels, pourvu qu'il y en ait assez jusqu'au 31 décembre 2009.
Je marchais.
Le magasin se remplissait de plus en plus. Les clients, les yeux injectés de sang, tenaient des listes longues de plusieurs mètres entre leurs doigts maigres et durs.
Ils titubaient, pressés, inquiets, tournant la tête avec des mouvements rapides et vifs.
Un groupe de femmes vêtues de couleurs criardes, maquillées d'épaisses couches de fond de teint qui tombaient en croûtes
abondantes, s'agglutinaient autour d'un stand plutôt bien présenté qui offrait différents types de gâteaux qu'elles examinaient de près, soupesaient de l'oeil et de la main, goûtaient d'un doigt
crochu terminé par un ongle rouge et tranchant, s'arrachaient avec des sourires tendus, puis des rictus irrités, rageurs enfin.
L'une d'entre elles, plus âgée que les autres, ou moins aguerrie, glissa soudain sur le sol trempé. Aussitôt, avec un
geste à la fois bref, très décidé et discret, une jolie brune dans un manteau de fourrure près du corps, une pièce magnifique, lui planta la pointe de son parapluie dans l'oeil gauche qui explosa
avec un bruit mou et aqueux que, malgré la clameur sourde qui semblait émaner du magasin tout entier, j'entendis très distinctement. Un talon (au moins huit centimètres, et je m'y connais) se
ficha dans sa gorge, provoquant un long jet de sang d'une belle teinte rubis, et mit fin à sa brève agonie.
Des mains échangèrent rapidement des gâteaux, une tourte au fraise et un mille-feuilles au marron, du moins à première vue, alors qu'un employé s'approchait avec un seau, une serpillière et une
scie égoïne visiblement usagée.
Secoué, percuté, heurté à chaque instant par de grands corps qui semblaient à la fois malades et remplis d'un énergie moite et malsaine, je fus projeté devant un long présentoir sur lequel
s'étalaient de nombreuses bouteilles dont le prix était assez élevé, représentant parfois plusieurs mois de salaire.
Tandis que j'hésitais entre différents champagnes, la voix dure et pressée d'un homme très grand vêtu d'un costume trois boutons de couleur minérale s'éleva au-dessus de la lente clameur qui
rythmait le mouvement des clients dans le magasin.
Il réclamait un champagne rare qui visiblement n'était plus en stock. La vendeuse, sans doute une auxiliaire, reconnaissable à son air affairé et timide à la fois, tentait d'orienter l'homme dont
la colère s'aggravait, vers une autre marque, moins connue, certes, mais tout aussi intéressante, selon elle du moins, ou selon ce qu'on lui avait dit d'expliquer.
De manière très étonnante, car il se tenait très droit, et, malgré son énervement croissant, les bras le long du corps, l'homme gifla soudain la jeune femme à toute volée. Sa tête partit sur le
côté pour donner contre le bord d'un étagère en bois foncé, sans doute du chêne patiné à la main, un très beau travail. A moitié assommée, l'arcade sourcilière visiblement brisée, la vendeuse
essaya de se reprendre tout en s'efforçant de poursuivre son explication qui arrivait sur les détails de la production du champagne dont elle vantait la qualité.
Son interlocuteur ne lui laissa pas le temps de finir. Il l'insulta à plusieurs reprises d'une voix très sèche remplie d'une colère difficile à rendre avec des mots, la traitant de salope et de
sale petite pute de vendeuse de merde.
Comme elle était visiblement d'origine africaine, il en arriva assez vite à des qualificatifs d'ordre raciste.
D'autres clients, des hommes pour la plupart, ralentissaient, approuvaient d'un air concerné, certains, peu nombreux à dire vrai, s'éloignaient d'un pas discret, alors qu'un garçon d'une
quinzaine d'années, chaussé de baskets dorées et vêtu d'un sweat marqué de puta madre, sans doute le fils de l'homme vêtu du costume gris à trois boutons, quelque chose de similaire dans
le regard, ou ce rictus du coin des lèvres, je ne sais pas, tenait les jambes de la fille que son père s'apprêtait maintenant à violer.
En ce qui me concerne, ma foi en ce qui me concerne, j'hésitais entre du Moët et Chandon et une bouteille de Veuve-Cliquot, du rosé, et j'aime autant préciser que le choix n'était pas facilité
par la constante bousculade dont j'étais l'objet et par les cris, qui résonnèrent très clairement et qu'on entendit dans tout le magasin, que la vendeuse commençait à pousser.
Je dois reconnaître que nos regards se sont croisés alors que l'homme en gris s'agitait sur son jeune corps tordu, mais mon choix était fait : un magnum de Moët. Il me fallait donc
continuer mes courses et aller plus loin, le magasin n'allait pas tarder à fermer et je voulais terminer à temps.
réactions choquées