Jeudi 23 juillet 2009 4 23 /07 /2009 10:39
Je me réveille soudain, brutalement, comme si une immense quantité d'air rentrait d'un seul coup dans ma poitrine, gonflant, ouvrant, dilatant des recoins de mes poumons jusqu'alors écrasés par ma poitrine trop creuse.
Il me semble étouffer puis revivre dans la même respiration. 
J'écarte les bras largement et j'étire ma poitrine lentement.
Pour la première fois depuis longtemps, mes yeux s'ouvrent nettement sur le monde qui m'entoure, débarrassés des filaments onctueux et trop collants du sommeil et tout me semble plus clair et plus évident.

Je me redresse dans une lumière rasante qui illumine une petite clairière cerclée d'arbres de formes et de taille diverses, visiblement en partie taillés. Je fais quelques pas en m'étirant. L'herbe est un peu mouillée et de la rosée perle sur mes chaussures, une belle paire, fine et élancée, d'Hugo Boss que je porte souvent.
Elles sont d'ailleurs en petite forme, ces Hugo Boss. Il faudrait que je les brosse et que je les cire. Alors que je les détaille d'un regard critique, mon regard remonte le long de mes jambes pour m'examiner bientôt tout entier, là, dans ce beau soleil matinal, là, au milieu ou presque de cette jolie petite clairière, un cadre assez inhabituel pour moi, il faut le reconnaître. Alors que je les détaille donc, mes chaussures, je fais soudain une constatation, disons, contrastée, voire dérangeante.

D'un côté je me vois fort bien vêtu d'un costume Alexander Mc Queen noir de belle coupe, près du corps, élégant, mais d'un autre côté, il me semble que, c'est encore flou, mais ça se précise, il me semble que je sens la merde. 
Me tenant soudain, bras, jambes et fesses écartées, comme si je voulais m'éloigner de moi-même dans toutes les directions à la fois, je respire un bon coup, profondément, la narine analytique pour évaluer l'étendue des dégâts.
Les choses sont très vite claires dans mon esprit, je me suis copieusement chié dessus. Une quantité énorme de merde imprègne mes vêtements, comme si je m'étais vidé en une seule fois de tout ce qui n'était pas sorti depuis des années.
Sans hésiter, je me déshabille, ne gardant que mes chaussures, et je jette mon costume sans regret au milieu de la clairière.

Nu, en souliers de cuir noirs (Boss), les bras ornés de mon Omega et d'un bracelet en argent que je ne me connaissais pas, je sors du cercle d'herbe pour me glisser dans la forêt.
Quelques minutes de marche, d'un pas moins claudiquant que dans mon souvenir, me conduisent le long d'un grand étang visiblement aménagé, je franchis un pont, fend un groupe de canards à l'air affairé, puis je longe un sentier de terre battue qui se transforme en petite route goudronnée. Je marche sur les bords, comme si j'étais moins nu sur les côtés, plus discret sur les bords, mais je ne croise personne.
A chacun de mes pas, je goûte le plaisir d'une respiration ample, profonde, dégagée d'un poids dont je n'avais peut-être pas clairement conscience. De manière plus confuse, je sens une impression trouble, mais agréable, de libération au niveau de mes intestins et plus nettement, juste au-dessus de mon trou du cul.
Comme quoi, dormir en plein air, retrouver le contact avec la nature... Un citadin, je n'ose pas dire indécrottable, comme moi, devrait y penser plus souvent.

Au loin, un grondement sourd, intermittent, m'indique la direction de la route la plus proche. 
J'émerge du parc pour déboucher sur un boulevard très large encore peu fréquenté. Le soleil levant dore le goudron, rendant son éclat difficile à supporter. Un bras levé devant mon visage, je me risque sur la route d'un pas hésitant pour me mettre au milieu des voies, sur un long refuge étroit.
Alors que la lumière matinale réchauffe lentement ma peau, j'étire doucement ma poitrine et je tends la cicatrice, toujours aussi épaisse et blanchâtre, qui tranche mon torse sur plus de quarante centimètres, comme si je voulais y faire pénétrer l'énergie du soleil. Ce faisant, donc, plusieurs constatations, deux en tout cas, prennent forme clairement en moi.
La première d'entre elles est que, globalement, il me semble que mon corps va beaucoup mieux, plus précisément, je conjugue désormais mes yeux au pluriel, je vois de nouveau en relief, la notion de profondeur n'est plus seulement un concept pour moi, ce qui signifie un retour assez rapide sur les courts de tennis. J'en profite pour essayer de comprendre où je me trouve.
D'un côté, au loin, se dresse une immense colonne dorée, scintillante dans ce matin de renaissance, surmontée d'une femme ailée que je vois de dos, de l'autre, tout aussi loin, un grand portique avec un quadrige à son sommet, me tournant le dos également.

J'écarquille les yeux, je me tapote les joues et je tente de réfléchir un peu, tandis que les voitures encore rares ralentissent à ma hauteur. Il me semble saisir au vol une remarque ayant trait à la couleur de mon sexe, comme quoi il serait noirâtre. Une constatation d'ailleurs faite en allemand, ce qui ne laisse donc plus aucun doute sur ma localisation actuelle.
Alors que mon dernier souvenir remonte à une sorte de conversation foireuse sur mon état de santé général avec une collègue, je me retrouve à présent, disons le franchement, à poil, ou presque, au milieu de la 17 juni strasse, entre la colonne de la victoire et la porte de Brandebourg, c'est-à-dire en plein coeur de Berlin, après ce qui me semble être une nuit difficile, mais ô combien libératrice à bien des niveaux dans le Tiergarten.

Rester con, rester nu et héler un taxi? 
 
Par Solal Aronowicz - Publié dans : journal d'un con - Communauté : trop dure la vie....
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