un médecin compétent

Publié le 7 Août 2009

- Écoutez, bon, c'est assez complexe. Il est clair que vous êtes loin d'être en forme et je bon...comment dire ? Par où commencer ?... Un whisky peut-être, un rhum ? Non ? Allons, c'est à peine dix heures.

Le docteur qui me recevait pour m'aider à faire le clair sur mon arrivée à Berlin, un psychanalyste réputé pour son approche à la fois radicale et décalée, carrément iconoclaste selon certains, surtout selon Carver en fait, quitta son large fauteuil de cuir brun avec difficultés, et se dirigea lentement vers une haute armoire de bois visiblement précieux, sans doute une essence rare africaine. Il ouvrit cérémonieusement les deux battants et d'un geste bref de la main, m'invita à me laisser tenter par son contenu.
Le soleil, traversant l'immense baie vitrée, le quatrième mur du cabinet, qui s'ouvrait sur la Spree, rebondissait sur les quelques deux cents à trois cents bouteilles qui se trouvaient là, en désordre total, rhums,  liqueurs, whisky, bourbons, etc., sur les quatre étagères de ce que, dans mon for intérieur, je baptisais aussitôt le reliquaire des alcools.
Le docteur se servit généreusement un rhum martiniquais, en toussotant "un délice, du sucre, idéal pour préparer l'apéritif en douceur..." et me tendit avec autorité un verre rempli d'un liquide brun, presque bordeaux, d'aspect lourd, presque huileux, "vous verrez, c'est assez exceptionnel, encore un peu tôt, mais exceptionnel, vraiment, si vous deviez n'en goûter qu'un..."


- Bon, concernant votre cas, hein, c'est un cas, d'école, de congrès même ! Je n'hésiterai pas à être direct et, ...mais où avais-je donc la tête ? ! Un cigare peut-être ? J'ai des petits macanudo tout à fait délicieux, idéaux pour cette magnifique fin de matinée, vraiment...

Quant à moi, après deux gorgées de cet alcool étonnant, je me calai confortablement au fond de mon fauteuil et, au travers de la baie vitrée, je laissai mon regard partir le long de la Spree tout en tirant de tendres petites bouffées sur ce délicat corona que le bon docteur m'avait offert avec tant de professionnalisme.
A dire vrai, les raisons de mon arrivée à Berlin, désormais, je m'en foutais.
Genève était devenue nauséabonde depuis longtemps déjà et l'enseignement ne m'intéressait plus.
Je me trouvais bien dans cette ville immense et tranquille et j'avais l'intention d'y rester.
Une sorte de remugle de souvenir émergea soudain à la surface de ma mémoire le temps d'une respiration: je m'étais fait renvoyer, assez sèchement, après avoir refusé de mettre à mort un élève comme les nouvelles priorités du Département de l'Instruction Publique l'exigeaient à présent. Renvoyé pour faute grave, manque de réalisme, refus d'appliquer mon cahier des charges ou quelque chose de cet acabit.

Mon regard glissait au fil de l'eau. Le monde tel que je le connaissais était devenu flottant, sur des eaux qui étaient loin d'être calmes.
Il me sembla soudain, alors que le docteur, d'un geste compétent, "je pense que l'hypnose, dans votre cas, étant donné la situation qui est la vôtre...étonnant ce rhum, non ? " me servait pour la troisième ou la quatrième fois, il me sembla soudain que j'avais brûlé tout le contenu de mon appartement, peut-être même l'immeuble tout entier.
Je me revoyais, je croyais me revoir debout dans le bassin entre les deux bâtiments tandis que la place même était en flamme et que l'air du soir hurlait dans la chaleur.
Saoul, une fois de plus, passé à tabac, une fois de plus, seul, égaré, une fois de plus.

Des pensées confuses se croisaient sans forcément se saluer dans ma tête, mon fils, Alexandre, qui avait mis ses petits mains autour de son cou blanc et fait mine de serrer, un grand chien noir qui transporte mon coeur dans son estomac, Pénélope, dont la peau prend de plus en plus l'aspect de la pierre, sa hache encore maculée de mon sang à la main, figée.
Un autre geste, flou, mais toujours compétent, un autre verre, je ne les comptais plus, un autre cigare aussi, "santa damiana, très inattendu, vous verrez, un sur-moi écrasant, prendre place, se défaire des idoles que vous même avez mises sur pied..."
La Spree, la sensation de la voir entière, toute, surplomber le courant et être extirpé de moi, enfin.
Dernières pensées, Siddhartha, quel con, mais quel con, et Tania, la Sex-Göttin... Un surnom un peu léger pour celle que je sais être un nouvel avatar de Shiva.
La lumière, comme si je n'avais pas vraiment vu la lumière jusqu'à présent.
La lumière.

Rester con et fréquenter un médecin compétent.

Rédigé par Solal Aronowicz

Publié dans #journal d'un con

Repost 0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article