Vendredi 14 août 2009
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07:00
J'avais assez vite pris l'habitude de traîner le long de l'August Strasse, une jolie rue semée de petites
galeries et de cafés. Souvent seul, parfois accompagné d'Herman, rarement de Carver, trop occupé qu'il était à tatouer le lion nu de Gir, un spécimen quasi unique de félin dépourvu de pilosité,
je déambulais sans but précis, pour finir la plupart du temps, au bout de la rue, à moitié saoul et heureux propriétaire d'une sorte d'oeuvre d'art plus ou moins improbable, tableau cherchant à
briser la frontière entre l'abstrait et le figuratif ou photo niant la notion de représentation.
Ce jour là, alors que je tenais d'un air circonspect une petite sculpture de métal poli que je venais d'acheter à un vieux juif à la mine étrange, je remarquai pour la première fois, entre un
café et une librairie de livres anciens, un petit passage étroit qui semblait mener à une arrière-cour comme il y en tant dans cette rue.
Irrésistiblement attiré, je m'engouffrai aussitôt dans l'ouverture peu éclairée. Le couloir, couvert de graffitis inquiétants, était plus long, bien plus long que je m'y attendais.
Il me fallut plus d'une minute de marche pour parvenir de l'autre côté.
Je débouchai sur une arrière-cour étonnement vaste dans une lumière de fin d'après-midi très douce, reposante, orangée, presque tendre. Le sol était fait de gros pavés de pierre et de bois
largement disjoints entre lesquels poussaient de hautes herbes sauvages, coupantes et de grosses fleurs rouges.
Adossé à un arbre au tronc puissant, visiblement un séquoia déjà âgé de plusieurs centaines d'années, un vieux bonhomme hochait la tête en silence, calmement, sur le rythme d'une musique
intérieur. Sa longue barbe blanche qui oscillait en cadence sur son t-shirt sale et troué, dissimulant en partie un ancien logo difficile à déchiffrer, me fascina pendant un long moment.
Semblant soudain revenir à une certaine réalité, il me considéra gravement de son regard gris et dur, puis, d'un doigt raccourci de deux phalanges, me fit signe de me diriger vers le fond de la
cour.
Intrigué, je me mis en route vers une paroi lointaine ornée de tags et de graffitis aux couleurs violentes, écartant les hautes herbes d'une main prudente et plus vraiment sûr des raisons qui
m'avaient conduit dans cette étrange arrière-cour. La petite statue de métal du vieux juif palpitait contre ma paume. Une angoisse pronfonde montait en moi.
Ployant la nuque sous les branches basses et lourdes d'un cèdre du Liban dont les frondaisons dépassaient de haut le toit des immeubles encadrant la cour, je parvins au bord d'un espace vierge de
végétation.
C'est là que dans cette lumière douce et calme de fin d'après-midi, un souvenir, une évocation, avec cette longue paroi couverte de couleurs brutales et d'inscriptions difficilement
déchiffrables pour toile de fond, prit forme peu à peu.
Une statue de sel au traits froids et coupants, très grande, représentant Pénélope, ou plutôt ce qui en restait, tenait dans sa main cette fameuse hache toujours sanguinolente, instrument de ma
mort et de ma renaissance.
A ses pieds, un petit garçon de cinq ans à peu près, au regard doux et gentil, au visage ouvert et rieur, à la peau blanche, trop blanche, classait des cartes marquées de chiffres tracés d'une
écriture spasmodique, la mienne.
Mon fils. Sa mère.
Je dus rester immobile un long moment devant ce spectacle inattendu qui me serrait le coeur. Je revins à la réalité au crépuscule, alors que la fraîcheur du soir commençait à picoter ma peau. De
cette image surgie de mon passé genevois, ne restaient que quelques reflets moirés qui pâlissaient peu à peu, sur le point de disparaître.
Je fis alors franchement un pas en avant vers d'Alexandre pour le prendre avec moi, dans mes bras un instant, et jouer avec lui, ne serait-ce que trois minutes dans cette étrange
arrière-cour.
Au moment où je m'avançais, dans un craquement sinistre, le sol se déroba soudain largement sous mes pieds et je m'enfonçai brutalement dans une faille profonde, me rattrapant in
extremis à une des racines du cèdre qui reliait encore les deux bords de la crevasse.
Alors que je tentais, rayant de façon irrémédiable mes Hugo Boss, de me hisser sur le sol, Pénélope eut un geste unique.
D'un mouvement très vif du bras, elle me jeta au visage la hache qu'elle tenait depuis ce fameux anniversaire. Le glissement du métal froid et sanglant le long de l'air du crépuscule émit un cri
strident...