arrière-cour 2

Publié le 20 Août 2009

D'un geste sûr et précis, je bloque la hache tournoyante de la main gauche. Le bois dur claque sèchement dans ma paume. Prenant appui fermement sur la racine du cèdre, j'effectue un rétablissement et je me redresse sur le sol de l'arrière-cour tout en rayant mes Hugo Boss de façon définitive.
L'apparition, si c'en est une, s'est maintenant quasiment évanouie. Mon fils est en train de disparaître tout à fait et je ne sais pas comment le retenir à mes côtés. Il devient peu à peu transparent, je passe la main au travers de son petit corps, quinze, seize kilos au maximum, et bientôt il ne reste de lui que son regard qui ressemble tant au mien.

Le crépuscule tombe complètement, je jette la hache d'un geste négligent dans la fissure et je me frotte les paumes l'une contre l'autre de plus en plus vite jusqu'à qu'elles deviennent rouges et brûlantes et que des particules de peau se détachent.
Une poigne solide se ferme sur mon épaule et la serre paternellement.
- Tu en chies, fils ?
- Ouais, c'est le moins qu'on puisse dire, une de ces périodes difficiles...
Il met sa main aux deux phalanges manquantes sur les miennes, calmement.
- Arrête ça, fils, arrête. Te fais pas du mal pour rien. Viens boire un coup, allez.
Sa barbe blanche oscille avec sérénité.
- Boire un coup, encore, la solution à tous les problèmes, hein ?
- ... Franchement, tu en vois une autre ?
- ...
- ... Alors, tu vois. Allez, viens.

Derrière nous, là où se tenait l'image de mon fils et de sa mère, le sol est resté trouble, flou, comme s'il était en partie ailleurs ou comme si un passage était resté ouvert. Je m'accroupis au bord de cette ouverture qui émet une sorte grésillement électrique et dont une odeur froide et dure de métal se dégage. Soudain pris d'une impulsion, je pose l'étrange petite statue du vieux juif à la surface de ce trou dans lequel elle s'enfonce lentement, comme dans des sables mouvants. Au moment où elle disparaît entièrement, un coup sourd se fait entendre et une petite carte rectangulaire, toute blanche, tombe à mes pieds. Je la prends et je la glisse dans mon porte feuilles (Bally, restons suisse, restons...)

- Allez, viens fils, viens boire un coup, on discutera.
- Ouais, j'arrive.
Nous franchissons la fissure, passons sous les branches lourdes et épaisses du cèdre et nous nous dirigeons d'un pas lent, écartant les grandes herbes coupantes d'une main lasse, vers l'immense séquoia qui pousse près de l'entrée. Nous le contournons pour découvrir une longue table sur laquelle un homme très grand, massif et puissant, vêtu de bleu et de rouge, est allongé, les paumes tournées vers le ciel. Notre arrivée le surprend un peu et il se redresse vivement faisant craquer la table de façon inquiétante.

- Oui, je... eh bien je faisais un peu de relaxation, histoire de me réunir un peu, de me retrouver. Je dors tellement peu. Un truc que je viens d'apprendre auprès d'un yogi indien.
- Des vacances dans le Rajasthan ?
Il me regarde comme si j'étais le dernier de ces connards d'occidentaux bourrés de pognon et d'anxiolytiques convaincus que leurs problèmes sont les plus importants du monde.
Alors que je me dis que ce n'est pas rien, de faire tenir tout ça dans un regard, même pour un super-héros de cette envergure, il me lâche d'un ton las :
- Non, inondation et famine dans le Kerala, au Sud.
- Ah ?... Tu as pu faire quelque chose ?
- Construit cinq digues, dévié un fleuve plus large que le Danube, évacué trente-cinq villages, distribué plusieurs tonnes de vivres. 150 000 morts. J'ose croire que le pire a été évité.
- ... Ah ? Bon. Eh bien..., j'imagine que c'est sans doute déjà ça.
C'est parfois difficile de ne vraiment rien dire quand il ne faudrait sans doute surtout rien dire, vraiment.
Il est tellement désabusé qu'il relève à peine.
- Ouais, c'est sans doute déjà ça, je pense.

Il s'étire péniblement, gonflant son énorme poitrine barrée de ce fameux "S" qui a pris une teinte jaunâtre avec le temps, se prend un instant la tête entre les mains, laissant sa respiration siffler comme une locomotive qui arrive en gare, puis détache sa cape, la secoue et se met à la plier avec minutie.
Ce qui se révèle plus compliqué qu'il n'y paraît puisqu'en fait la dite cape n'est pas rectangulaire, mais légèrement triangulaire et terminée par deux espèces de lambeaux qui permettent de la fixer sous le costume. Une vraie merde, un cauchemar de femme de chambre.
Soudain passablement énervé, il me tend un pan d'un geste sec et, dans le crépuscule berlinois, tandis que le vieux personnage à la barbe blanche et aux doigts tronqués prépare un curry mouton épinards, je plie avec précautions la cape de Superman alors qu'il garde le regard fixé sur ses chaussons rouges tachés de boue indienne, l'air absent, le visage marqué, paraissant soudain presque son âge.

- Au fait, me glisse-t-il soudain d'un ton plus serein, d'un air de confidence, tu n'aurais pas des billets pour cette soirée spéciale Sex-Göttin au Berghain ? Je crois qu'un peu d'insouciance me ferait du bien, un peu de légèreté, tu vois... même à mon âge... et puis tu sais, la solitude...peut-être que Diana sera là....enfin, bon, merci pour la cape.

Soyons désinvoltes, restons légers ! Quelqu'un voit une autre solution ?

Rédigé par Solal Aronowicz

Publié dans #journal d'un con

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Commenter cet article

la lectrice 21/09/2009 16:23

la mission des super-héros a bien changée...

Solal Aronowicz 25/09/2009 16:10



Ils sont des sauveurs, nos sauveurs. Il font ce que leur époque leur propose. Quoique ce Superman là me semble particulièrement altermondialiste.



david lantano 02/09/2009 23:55

Tiens! Ce serait pas le retour de notre Superman gériatrique que je vois là? j'espère qu'il a adopté le même genre de régime que jeanne Calmant pour tenir le coup. Sinon il survivra pas à l'Afghanistant (je crois que les Talibans ont mis la main sur la kryptonite...)

Solal Aronowicz 03/09/2009 20:19


Oui, oui, c'est bien lui, un pilier central de cette histoire à la con. Pas mal cette suggestion des Talibans, je crois, avec ta permission, que je vais te la piquer !


emily 22/08/2009 22:30

reaallllly glad you're back.
inspirante allemagne ?

Solal Aronowicz 26/08/2009 19:02


Oui, très, vraiment. Bon, faut voir si Solal va s'en sortir, mais je crois qu'il a un peu changé.