épisode 48 : ramifications nocturnes 2

Publié le 11 Septembre 2009

Alors que j'étais sur le point de sombrer, de renoncer, de me laisser couler dans mes draps trempés par la sueur de cette nuit dont les rêves avaient été inquiétants et tourmentés, cette étrange boule d'énergie rouge montée de mon premier chakra, Mûlâdhrâra, le chakra de base qui nous relie tous à notre Mère la Terre, après un lent trajet le long de ma colonne vertébrale, parvint à la hauteur de mon front, juste entre les deux yeux, à la racine du nez où elle explosa comme au ralenti, dans un immense silence, émettant une puissante vibration qui tordit la surface de la réalité, mon sixième chakra, Ajnâ, le troisième oeil, celui qui commande aux forces psychiques de l'esprit, venait d'éclore, enfin...


La boule montée de mes reins s'ouvrit devant mon regard comme une fleur de feu intense, soudain violet, et aussitôt, lança ses pétales allongés et multiples à l'assaut des branches de mon gommier autour desquelles ils s'enroulèrent souplement, mais inexorablement.
Je sentis alors mon corps se libérer de la pesanteur, du poids des draps et de l'emprise de cette plante maudite, pour s'élever de lui-même et se dresser, flottant à quelques centimètres au-dessus du lit.

L'étreinte végétale faiblit rapidement, mollit, puis me lâcha tout-à-fait.

La fleur qui émergeait de mon front, devenue immense, se déployait à présent dans toute la pièce, semblant même en repousser les parois de brique rouge et de béton rongé d'humidité. Un mur se fendit soudain avec un craquement violent, les vitres explosèrent et des morceaux de verre tombèrent dans la rue alors que le jour finissait de se lever.


La statue de Pénélope, devant cette contre-attaque brusque et inattendue recula, comme glissant sur le sol, en direction de la porte. Le gommier, surpris, repoussé, mais loin d'être vaincu, se tenait à présent devant elle, dressant un épais rempart de feuilles lourdes et grasses agitées d'un mouvement lent et inquiétant, comme une vague venue de très loin.


Flottant, nu et serein au beau milieu de ma chambre berlinoise, je pris conscience avec une acuité étonnante de l'espace qui m'entourait et du pouvoir que j'avais sur lui. Il me suffisait de vouloir sincèrement pour obtenir ce que je désirais. L'univers lui-même paraissait à ma disposition.

Il me sembla soudain que je voyais la scène de différents points de vue à la fois, je l'appréhendais dans sa globalité.

Il sembla ensuite, de manière fugace, certes, saisir soudain la brutale, mais évidente réalité des choses et apercevoir les interstices à la surface du théâtre de la réalité, comme des échappées menant directement au coeur du cosmos.


Tout est illusion.

Nous ne sommes que des cercles à la surface de l'eau, heurtant d'autres cercles, aussitôt évanouis, aussitôt effacés, aussitôt remplacés.

Nous ne sommes que des personnages à la programmation limitée prisonniers d'un jeu vidéo dont les règles essentielles, dont le code nous échappe.

Rien n'existe et fondamentalement, tout est souffrance.


Bien, tout est souffrance, c'est clair, je commence à comprendre, depuis le temps qu'on me l'explique,("mais tu es incapable de penser à autre chose qu'au plaisir, c'est tellement vide de sens ! "), mais avant d'emprunter l'Octuple Sentier sur les pas de Bouddha, celui qui doit être notre maître à tous, le grand Illuminé (mais faut-il être con, mais con, pour quitter un palais de rêve où tout, je dis bien tout, est à disposition, les meilleurs cuirs, les cachemires les plus fins...), une tâche me tenait particulièrement à coeur.

Je sais qu'il faut savoir se défaire des attachements terrestres pour devenir pure compassion, je sais, mais là, en matière de souffrance, j'en avais trop gros sur la patate, ou le chakra, ou ce qu'on voudra. En matière de compassion, je n'étais pas prêt, loin de là. Le serais-je un jour ? Sincèrement, j'en doute, pas envie.

 

C'était la deuxième fois que cette salope de statue tentait de mettre fin à mes jours, de manière inattendue de surcroît, et il était désormais hors de question pour moi de faire profil bas. Cette salope allait morlfer dur. Point.

Un des pétales de ma fleur violette se transforma en scie égoïne géante. Je flottai aussitôt jusqu'au gommier et, ayant esquivé de justesse deux dangereux mouvements de branche que je brisai aussitôt, je m'attaquai vivement au tronc même de cette traîtresse de plante qui était passée à l'ennemie.

Tout en sciant avec acharnement, je me demandais ce que Pénélope avait bien pu promettre à ce monstre végétal pour le retourner contre moi. Ce gommier était tout de même mon cadeau de bar mitzvah. Peut-être un replantage en espace libre ? Ou alors elle était devenue antisémite avec le temps, marre que je lui pisse dedans les matins de cuite ?


Le bois était bien plus dur que je ne l'avais imaginé et je devais concentrer toute mon énergie  intérieure pour l'entamer et ne pas me laisser assourdir par le terrible hurlement de peur et de colère qui jaillissait à chaque coup de scie.

Je sentis néanmoins la statue se rapprocher de moi, glissant sur l'ancien parquet de bois gris, évitant les pétales violets de mon sixième chakra, tel un ectoplasme de sel, effrayante, épouvantable, un bras levé, cette éternelle hache se matérialisant dans son poing dur et crispé...

 

Rédigé par Solal Aronowicz

Publié dans #journal d'un con

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Le retour d'Ulysse 23/10/2009 19:46


...mais quelle place ! (?)


Solal Aronowicz 22/11/2009 23:18



En fait, tout bien considéré, aucune. 



Sosad 07/10/2009 16:03


...les mythes ont perdu de leur grandeur, sacrifiés sur l'autel de nos désillusions...


Solal Aronowicz 22/10/2009 10:17



Sacrifiés, démembrés, puis imaginés à nouveau, ils prennent une nouvelle place sur un autel plus intérieur.



So'mother 05/10/2009 10:24


et pas si simple de les mettre tous d'accord ! et puis cette Pénélope que l'on pense fidèle sous ses airs de ne pas y toucher et qui se (dé)file...la coquine.


Solal Aronowicz 05/10/2009 20:29


Pénélope, une coquine, c'est le moins qu'on puisse dire, mais son heure a sonné.


Sosweet 29/09/2009 20:03


...le veut-il vraiment ?


Solal Aronowicz 29/09/2009 21:16



Oui et non, c'est sans doute partagé. Comme nous tous, il héberge bien des locataires en lui.



Sohot 24/09/2009 21:55


Comme une lueur au bas des reins d'un serpent tantrique...symbole de désordre...et de renaissance..


Solal Aronowicz 25/09/2009 16:07



Pour renaître, il faut accepter de tout déconstruire avant. Les bases n'en seront que plus solides. Solal le comprendra-t-il vraiment ?