Vendredi 25 septembre 2009
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07:00
- . . . mmh, euuh, mmh . . . Je ne dérange pas ? Je sais que c'est un peu tôt, mais j'ai senti le café.
L'homme à la cape rouge se tient sur le seuil de mon loft, un peu incliné pour ne pas toucher le haut du chambranle de la tête, l'air embarrassé, visiblement un peu essoufflé par la montée des
escaliers, huit étages, tout de même, à plus de septante ans, ce n'est pas rien. Ses épaules massives montent et descendent profondément le long de la colonne qui lui tient lieu de cou. Il me
jette un long regard expectatif, hochant doucement la tête.
- . . . C'est quand même un peu le bordel, ici, non ? Tu . . . tu fais de l'ordre ?
- . . . Non, pas vraiment . . . quoique, d'une certaine façon, si. Enfin, tu vois quoi.
- . . .
- . . .
- . . . Non, écoute, je ne vois pas. Je ne vois franchement pas. Et puis en fait, si tu veux franchement mon avis, Je te dirai deux choses et tu m'excuseras d'être un peu direct. Premièrement,
tel que tu me vois, là, sous tes yeux, je reviens du Brésil où j'ai mis plus ou moins fin à une émeute dans la plus grande prison du pays, et j'aime autant te dire que ça n'a pas été coton, mais
j'ose croire que le pire a été évité. 1500 détenus, 800 policiers, 350 civils pris en otage, deux incendies...Alors honnêtement, je pense que tu n'as pas de quoi te plaindre. Deuxièmement, ça
fait au moins trois épisodes, au bas mot, qu'il n'y a pas un dialogue dans tes articles, alors moi, je dis, mais ça n'engage que moi, que tu devrais faire un effort, même si c'est un petit, ne
serait-ce que pour le confort de lecture de ceux qui te lisent, comme Véro, Emily, Eric, David ou la mystérieuse maman de ton jeune homonyme.
Je dois intérieurement reconnaître que le deuxième point de son argumentaire me fait soudain douter de la réalité de certaines choses, je tends fébrilement la main devant moi, caressant l'air
devant mon visage, puis je fais un mouvement rapide des doigts, comme pour déchirer du papier.
L'homme en bleu a une moue désolée, puis il s'avance vers la cuisine d'un pas lourd, mais décidé.
- Alors, ce café ?
- Je m'en occupe, mets toi à l'aise.
Lorsqu'il passe près de moi, je ne peux m'empêcher de détailler son visage aux traits fatigués et épaissis par trop de nuits sans sommeil. Sa présence dégage une puissance pure, énorme, comme une
pulsation sourde, profonde, émanant de la terre elle-même. Sa force et son pouvoir sont incommensurables, il est impossible d'en douter, mais il n'ira jamais plus vite que le temps et il le sait.
C'est sans doute ce qui le rend si pesant. C'est sans doute aussi ce qui rend son costume plus sombre de jours en jours. Je crois surtout que l'espèce humaine le désole de plus en plus. Après
tout, il est le seul parmi les héros et les dieux à être resté parmi nous. Peut-être qu'un matin pas si lointain, à son tour, exténué, épuisé, dépassé, il prendra son élan pour la dernière
fois et les rejoindra sur Mars ou Pluton pour observer le spectacle de notre fin en compagnie des siens, assis sur sa cape rouge, définitivement pliée.
Débarrassé du haut de son costume, il se réchauffe tranquillement un reste de curry mouton-épinards, reliquat des prodiges culinaires de l'Ancien, tout en se grattant la poitrine d'une main
distraite.
C'est la première fois que je vois le héros à poil, ou presque, et je ne dis pas ça par hasard, parce que des poils, il en a une petite forêt, et je ne peux pas m'empêcher de constater que sa
peau semble parcourue de blessures par centaines, brûlures, coupures, balafres plus ou moins cicatrisées et autres ecchymoses visiblement plus fraîches que le reste. De toute évidence, des
souvenirs du Brésil.
Toutes ces traces forment comme un étrange réseau, complexe, hypnotique. S'il restait immobile assez longtemps, je pourrais sans doute y lire une sorte de terrible mantra contenant le secret de
sa redoutable et relative invulnérabilité.
Je détourne aussitôt le regard, me concentrant sur mon cigare.
- C'est la seule casserole propre, j'imagine ? fait-il d'un air las.
- Euh, en fait, je ne suis pas sûr qu'elle soit vraiment propre.
- . . . Bien, c'est égal.
Il se place devant la fenêtre que l'onde dégagée par l'ouverture de mon chakra a brisée, inspire profondément, les os de son torse craquent, et commence une série de mouvements de yoga exécutés
avec une grande souplesse et une vitesse très équilibrée. C'est assez impressionnant pour un homme de son âge, il faut le reconnaître. La posture du guerrier est tout particulièrement réussie. Il
la tient pendant de longues minutes, parfaitement immobile, le visage détendu, presque serein, tout en respirant de manière ample et régulière.
La casserole commence à laisser échapper une sorte de fumée de mauvaise augure.
- . . . Tu veux que je m'occupe du curry ? Ça me dérange pas, tu sais.
- Non, c'est bon, finis tranquillement ton cigare, j'ai terminé.
Alors qu'il met la table, je lui prépare le café avec le seul pétale disponible de mon sixième chakra, tous les autres lisent, soit Nick Toshes, soit Ravalec, ce qui est plus léger, mais
tout-à-fait recommandable aussi, son projet littéraire est à la fois étrange et rigolo, prennent un bain à la mousse de marron d'Inde, et c'est très clairement le bordel dans la salle de bains,
ou finissent de découper le gommier pour visiblement préparer un bon feu.
Bref, tout le monde est très absorbé, il me reste donc à savourer tranquillement la fin de mon siglo 1, toujours très soutenu dans le dernier tiers, ce qui achève de me réveiller
complètement et me forme le palais pour attaquer un bon curry mouton-épinards à peine brûlé.
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