Vendredi 9 octobre 2009 5 09 /10 /2009 07:00
- Tu vois, il faut viser avec calme, anticiper la trajectoire de la cible et, au moment où l'espace est le plus dégagé, au creux d'une expiration, appuyer sur la gâchette. Attention, je dis bien appuyer sur la gâchette, pas tirer ! Il faut simplement faire un mouvement lent et mesuré du doigt vers l'arrière, surtout, pas de précipitation, le fusil s'occupe du reste. Tu comprends ? A 1200 mètres par seconde, on a le temps, on peut voir venir. C'est clair ?
- C'est très clair.

Je posai délicatement ma carabine Remington 700 XCR calibre 270 wsm sur le sol à côté de nous. Elle était arrivée hier soir par DHL de Limano, un petit village toscan retiré dans les hauteurs de Lucca : un prêt d'un ami proche très concerné par les questions touchant à la balistique et à la survie limitée d'un certain type de proies.
Smoking s'alluma une de ses cigarettes turques de chez Morland alors que je me préparais un short de partagas.
Le Soleil, encore froid et glacé, se levait à peine sur l'Alexander platz et nous étions les seuls sur la terrasse de l'hôtel Forum, haut de cent vingt-trois mètres, qui dominait toute la place de sa longue silhouette de verre.
Nous nous servîmes le café que l'ancien avait préparé ce matin vers quatre heures, juste avant sa séance de trompette quotidienne. Nous échangeâmes un regard complice en relevant avec plaisir le goût de la cardamone et du kirsch dans le breuvage brûlant. Nous nous calfeutrions dans nos trois-quarts noirs, piétinant sur place pour nous réchauffer, tapant des pieds sur le  béton, tandis que la lumière du matin avançait sur la place et que les premiers employés émergeaient des embouchures du métro. Il y avait quelque chose de tranquille et serein dans l'air.

- Bon, on va se préparer tranquillement, fit Smoking en me tapant brièvement sur l'épaule, donne-moi ton café, tu le finiras après. Pas trop de caféine, pas trop d'alcool, il faut garder les idées claires, rester maître de ses mouvements, en tout temps, en tous lieux. Surtout, vise avec calme, pas trop longtemps et contrôle ta respiration. Si tu le rates, pas d'énervement, pas de crispation, tu tires juste trois balles groupées dans la bonne direction au jugé, on avise ensuite. C'est clair ?
- C'est très clair.
- Bien, alors action.

Je posai le canon sur la bord de la rambarde et affermis ma position autour de l'arme sans tension, dans le calme, dans la détente.
- Si les renseignements de Carver sont au point, ce qui est sans doute le cas, il devrait apparaître dans ta lunette dans cinquante secondes à peu près, le U5 de 6h27 est à quai depuis une minute et quarante secondes. N'oublie pas, nous sommes à cent vingt-trois plus un mètres du sol, il sera plus ou moins à cent dix mètres de notre position, je te laisse faire le calcul, il n'est pas tout près. Donc, on se concentre. Ok ?
- Ok.

J'étais de plus en plus calme et déterminé. En moi, au rythme de mes inspirations et de mes expirations, je répétais mes mantras fétiches, guides, protecteurs :

"Je pense (inspiration), mais je ne suis pas mes pensées (expiration)"
"J'agis (inspiration), mais je ne suis pas mes actions (expiration)"
"Inspirer apporte la paix à mon corps (inspiration...), expirer apporte la paix à mon mental (expiration...)"
Et enfin :
"gate, gate, paragate, parasamgate, bodhi savha

J'étais prêt. Je me groupai autour de ma Remington, elle devenait un nouveau membre de mon corps, ma peau se durcissait à son contact alors que le métal dont elle était trempée se réchauffait contre mes muscles souples, gonflés d'une vigueur tranquille. Nous respirions lentement, profondément et nos pulsations cardiaques baissaient, sourdes, énergétiques, puissantes.
- On fait comme on a dit ?
- On fait comme on a dit, répondis-je dans un souffle glacé, ce sale fils de pute va payer une fois pour toutes.

Je sentis mon premier chakra, Mûlâdhârâ, palpiter avec force à la racine de ma colonne vertébrale au moment où Lionel Buyer apparut dans le petit cercle de verre, miracle de précision et d'optique de chez Swarovski...

Par Solal Aronowicz - Publié dans : journal d'un con - Communauté : Agora
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