Vendredi 29 janvier 2010
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La silhouette grise et inepte de Lionel Buyer quitta le cercle net de la cible de son petit pas pressé, nerveux et fort
mal chaussé, se hâtant sans doute vers un grand local vide à la vocation peu définie où une longue journée de gestes incertains et creux l'attendait.
Solal garda son canon désormais inutile pointé dans le vide pendant une longue minute, puis, d'un geste lent et calme, déchargea sereinement sa carabine et la posa doucement sur le sol, devant
ses pieds, chaussés, quant à eux, de superbes derby deux oeillets à la patine violette de chez Corthay, de très, très beaux souliers, soyons clairs. Smoking lui servit un café brûlant en posant
un regard à la fois curieux et étonné sur lui.
- Plus envie ? La vengeance est un plat qui se mange froid, glissa-t-il dans un sourire terne. Tu préfères attendre
encore ou tu envisages une solution de proximité ? C'est toujours intéressant, la proximité, le message passe mieux, c'est plus clair, on se comprend d'homme à homme.
- Je ne suis pas ma vengeance, fit doucement Solal d'un ton apaisé, paisible, d'un ton, à vrai dire, qu'on ne lui avait
encore jamais entendu. Et puis franchement, il n'en vaut pas le coup, si je puis dire. C'est à peine s'il existe, ce pauvre homme, il n'est
qu'une vague silhouette à la consistance douteuse, autant se garder pour une véritable occasion, si elle se présente une fois.
Ils restaient tous deux immobiles comme des images en attente d'un
marionnettiste, comme suspendus au bout d'un fil qui serait noué plus haut que le ciel au-dessus de leurs têtes. Même la clameur de la ville semblait, l'espace d'un étrange instant, très long à
dire vrai, étouffée, mise à distance.
- Je ne suis pas ma vengeance, reprit Solal à voix légèrement plus haute, fermement, je ne suis pas ma vengeance, je n'ai
donc pas besoin de me venger. Je ne suis pas mes émotions. Je suis simplement ici, je suis simplement maintenant dans ce matin froid et rose, en train de boire un café brûlant.
- Bien, ça a le mérite d'être clair. Je te félicite pour cette nouvelle manière de voir les choses. qui, ma foi, nous
simplifie la vie. Je te prends donc la remington, si tu n'y vois pas d'inconvénient, tu n'en auras plus besoin, je m'occupe de la rendre à son propriétaire et je te laisse, ici et maintenant
donc. Tout le monde n'a pas ce luxe, je me permets de te le faire remarquer, ici et maintenant, faisait-il en hochant la tête, dubitatif.
Smoking emballa rapidement, avec les gestes consommés et précis du professionnel aguerri, la carabine dans une couverture
de chasse à motif burlington, se redressa, et tout en rectifiant insctinctivement l'alignement de sa pochette, posa trois dernières questions à Solal, notre héros
miséricordieux.
- Et ton fils, Alexandre ?
- ... Bonne question... Je n'attends plus rien. Je prendrai ce qui viendra. Je ne me battrai plus, car au fond, se
battre, c'est prêter le flanc à la blessure et, étant donné la situation actuelle, c'est faire plus de mal que de bien. Je l'aime tout entier tel qu'il est et je suis là pour lui le soutenir, l'aider.
- Et Pénélope ?
- Réflexion faite, il semble de plus en plus clairement que ce personnage n'existe pas et ne fait pas partie de cette histoire, de mon histoire. On ne la verra plus.
- Dommage, un homme accompli comme toi a besoin d'ennemis dignes de ce nom, elle va manquer, enfin, c'est toi qui voit.
Et Tania ?
- ... Elle est tout. Elle est la première, elle est la dernière, les autres n'ont jamais existé. Je suis tout simplement
à ma juste place dans ses bras. Et puis, c'est une magicienne, tu le sais, elle dispose de puissants pouvoirs, elle a défait Circé elle-même il y a quelques années. Son ventre va bientôt
commencer à s'arrondir doucement. Nous sommes prêts. Nous avons d'ailleurs pensé à toi comme
parrain.
- Bien, toutes mes félicitations et salutations au bodddisattva en bleu et rouge, il fera d'ailleurs sans doute un
meilleur parrain que moi, il donne un exemple plus recommandable. Allez, ciao, j'ai du boulot en Iran.
- Ciao.
Smoking, tout en saisissant une échelle de corde tombée d'un hélicoptère en vol stationnaire au-dessus de l'hôtel, cria
une dernière recommandation :
- Eh, Solal !
- Ouais.
- Je suis vraiment content pour toi, mais tout cela à l'air terriblement sérieux, alors, n'oublie pas d'être con de temps en temps !
Solal fit quelques pas lents le long de la terrasse de l'hôtel Forum. Il sirotait son café à la cardamone et au Kirsch
tranquillement alors que l'hélicoptère s'éloignait comme une grosse libellule noire dans le jour définitivement levé. Il tendit son visage au soleil qui commençait à réchauffer l'air autour de
lui le temps le dix respirations profondes.
Il se sentait bien, entièrement bien, à la fois plus complet et délesté d'un énorme fardeau, comme si une présence lourde, étrangère et néfaste avait été extirpée de son corps et de son esprit.
Son énergie intérieure, pure, forte, dense connectait chacun de ses chakras de son flot doux, mais puissant.
Il posa sa tasse vide sur la rambarde métallique de la terrasse qui culminait à cent vingt-trois mètres au dessus de l'Alexander platz, laissa un peu son regard planer sur la large
étendue qui commençait à grouiller de la foule des laborieux et prononça les mots suivants d'une voix qu'on ne lui avait encore jamais entendue jusque-là :
Je prends refuge dans le Dharma
Je prends refuge dans le Sangha
Je prends refuge dans le Bouddha
Pour lui, c'était comme une renaissance : une bonne partie des personnages avaient disparu et il se sentait désormais
parfaitement libre, car conscient des attachements dont il souffrait, il savait à présent comment s'en défaire. Rien de tout cela ne lui manquerait désormais. Une nouvelle vie, la sienne, pouvait
commencer.
Il était neuf, nouveau, re-né.
Avec Tania à ses côtés, il était enfin prêt à s'installer dans une existence qui ne serait qu'à lui, une vie débarrassée des scories du passé, une vie tournée vers le présent.
Quant à son corps, son pauvre corps si souvent ouvert et refermé, son corps démembré et sacrifié, tordu et corrompu, eh bien, même si Solal n'était pas son corps, il le redécouvrait enfin
régénéré, reconstruit (même si un saut chez l'un ou l'autre de ses nombreux médecins attitrés resterait sans doute indispensable) car débarrassé du poids écrasant et inutile du devoir, libéré de
la contrainte du sur-moi, car tout bien considéré, il ne devait rien à qui que ce soit, peut-être même pas à lui-même.
Rester con, c'est savoir prendre de la hauteur
Par Solal Aronowicz
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Publié dans : journal d'un con
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