épisode 58 : Venise sera toujours Venise...

Publié le 26 Février 2010

De manière assez étonnante, sans que qui que ce soit ne pose la moindre question, ou n'ose poser la moindre question, ce qui de toute façon revenait au même, Solal, avait exhibé, allumé et fumé quasiment en entier un excellent toscano à la puanteur étudiée alors qu'il était confortablement avachi dans la Salle Liberty du Caffe Florian à Venise.
Il tenait nonchalament un volume des Mémoires de Casanova ouvert en équilibre précaire sur une de ses cuisses tandis qu'il se laissait aller en arrière, envoyant d'épaisses volutes grises vers les voûtes du plafond, nononbstant les regards courroucés, éloquents, mais silencieux dont il était la cible.
Il caressait tendrement le vieux cuir du livre qui ne le quittait plus depuis son arrivée dans la ville de la lagune, sauf pour faire l'amour avec Tania, ce qui arrivait, rendons à César ce qui est à César, plusieurs fois par jour, ou pour, à la faveur de leur nombreuses promenades, pisser abondammnent dans les innombrables bénitiers dont la capitale de la Vénétie pouvait s'enorgueillir.

Avec un sourire doux remontant sur son visage, il pensait aussi au "oui" ému de Tania, à ses yeux bruns-verts remplis de larmes de plaisir et de surprise, à leurs gestes soudain maladroits et gauches au moment d'enfiler la bague aux trois ors dont le choix avait tant obsédé Solal, à leur longue étreinte auprès de ce petit pont qui plongeait le long d'un étonnant palazzo, certes décrépit, mais dont l'achat avait aussitôt été décidé : tout prenait une dimension nouvelle, à la fois merveilleuse et réaliste.

Solal, au fond, était un homme simple : l'amour (ce qui ,au fond, justement, n'a rien de simple), de quoi lire intelligemment, une vessie vidée à intervalles réguliers et bien sûr, quatre cigares par jour et au moins un demi-litre de whisky, de rhum à la rigueur, que demander de plus ? Une heure de méditation, voilà tout ce qu'il demandait de plus et il faut reconnaître qu'il manquait d'opiniâtreté, on ne peut pas être parfait.
Parfois, vaguement intrigué, il repensait à l'étrange mission qui lui avait été confiée et se souvenait plus ou moins qu'il était censé entrer en contact avec un certain Pr. Jones. Ce dernier, mais à dire vrai, Solal n'avait pas tout compris, tant il avait été distrait lors de son entrevue avec le capitaine Francis Blake, ce dernier devait le mettre sur la piste d'un caillou fameux, le Grang Moghol... Autant dire que toute cette histoire s'annonçait plus que fumeuse, d'autant plus qu'une certaine "clavicule de Salomon" avait également été mentionnée. Bref, fumeux, quoi.

Solal émergea soudain de ses rêveries, se redressa et commanda au vol un café à un garçon qui passait, glissant sur les parquets du XIXème.

C'est alors qu'une main large comme un plat à poisson et dure comme une  pierre tombale se posa lourdement sur son épaule qui, sous le choc, s'affaissa de dix bons centimètres.
- Espèce de sale youpin de merde, immonde petite pute de raclure juive. Cette fois, tu vas pas y couper, je vais te cogner la gueule jusqu'à que tu ressembles à un césar d'honneur, celui qu'on donne en fin de carrière.

Solal eut à peine le temps de se retourner pour voir son grossier interlocuteur qu'un poing massif  et visiblement entraîné lui écrasait la bouche, brisant une canine et une pré-molaire au passage et le projetant brutalement contre la table qui se trouvait derrière lui, renversant deux plateaux, trois cafés, un chocolat et quatre mousses au passage et surtout lui renfonçant dans le gosier la réplique qui lui était venue aussitôt à l'esprit :
- Écoutez monsieur, vous êtes très impoli et puis d'abord, et je tiens à être clair sur la question, je suis bouddhiste, alors, je ne vous permets pas.
De sages paroles que hélas, personne n'entendit et que sans doute personne n'entendrait jamais.

Rester con, c'est aussi un problème d'identité religieuse.

Rédigé par Solal Aronowicz

Publié dans #journal d'un con

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