épisode 59 : voir Venise et mourir... ou faire mourir...

Publié le 5 Mars 2010

Abasourdi par la violence du choc, Solal, allongé sur le fameux parquet dont certaines lattes remontaient encore au XVIIIème siècle (ce qui n'est pas rien, historiquement parlant), la nuque douloureusement tordue contre un auguste pied de table au style contourné, écarquilla les yeux pour se repérer et posa une main contrite et tremblante sur sa pauvre bouche qui commençait déjà à enfler sous la violence de l'impact. De l'autre, il cherchait à tâtons les dents qui lui manquaient.
Au sein du Caffe Florian, vénérable et touristique institution, le silence s'était fait d'un seul coup, brutalement et il aurait été très clair pour un observateur neutre, du type casque bleu ou médecin sans frontières, que toutes ces personnes peureusement réfugiées derrière leurs chocolats chauds à 10 euros 50 approuvaient du regard, sinon d'un mouvement, certes imperceptible, mais sans équivoque, du chef, le châtiment qui allait être infligé à ce juif qui ne respectait pas l'interdiction de fumer.
Voulait-il donc que tout un chacun périsse de son cancer à lui, ce salaud égoïste ? Certes, les paroles qui avaient été prononcées étaient dures, on ne pouvait pas le nier, plus vraiment d'actualoté, mais ce sémite l'avait bien cherché après tout. On ne fume plus dans les lieux publics, on ne met pas les pieds (même chaussés d'une magnifique paire de derbys trois oeillets santoni) sur des chaises au pedigree si historique et on ne pisse pas dans les bénitiers, non, point final.
Alors que la clientèle médusée, mais impatiente, voire avide, de la suite des événements se laissait vaquer à des considérations variées sur la ré-ouverture du ghetto (et par ré-ouverture, il faut bien sûr comprendre re-fermeture) de Venise dans le sestiere de Cannaregio, Solal, qui revenait peu à peu à lui, leva les yeux sur son terrible agresseur et le découvrit enfin dans toute son étonnante et extraordinaire splendeur.

L'homme, mais bien sûr, il était bien plus qu'un homme, mesurait près de deux mètres, une barbe et une chevelure dorées intenses donnaient à sa tête, qui rayonnait étrangement, des airs léonins et il tenait un livre fermé, sans doute le nouveau testament, dans sa main gauche alors qu'il pointait un doigt terrible et épais vers Solal en rugissant d'une voix à la tessiture inhabituelle qui semblait déferler d'un monde au-dessus des mondes.
- Ce jour est ton dernier jour sur la terre de Dieu, immonde racaille juive.
Le juif dont il était question (et le mot "question" est justement fort bien choisi puisqu'il semble refuser d'être reconnu comme tel, mais ça, c'est son affaire) au moment de lui répondre, eut l'impression de distinguer comme des ailes, larges et puissantes, qui battaient comme au ralenti dans le dos de son adversaire, le mot est lâché, mais peut-être était-ce un effet de la lumière de cette belle fin d'a
près-midi, peut-être...

- Dieu n'a que faire de la racaille sur terre, nous en sommes tous les deux les preuves éclatantes et puis, tu m'excuseras, mais tu sens le porc salé, tout saint que tu sembles être et ça me dégoûte. Tu m'as impoliment arraché à mes rêveries, je pensais justement à ma douce Tania, ma tendre fiancée, alors je vais te faire ravaler tes paroles grossières et te faire bouffer ton bouquin mensonger, inepte et dangereux.

Cette tirade était relativement acceptable, peut-être un brin trop théâtrale, certes, mais elle avait de toute façon hélas été dite trop rapidement et la main devant la bouche, ce qui, il faut bien le reconnaître, gâcha une bonne partie de son effet.
Néanmoins, au moment où Saint Marc l'Evangéliste leva le pied pour écraser d'un coup de talon vengeur le visage du juif étendu au sol, d'une roulade rapide et bien maîtrisée, Solal récupéra son cigare qui, par chance, voire même (osons le terme) miraculeusement, ne s'était pas éteint, et se redressa avec vivacité, tira une petite bouffée rapide pour raviver la combustion et planta vigoureusement son toscano au fond de l'oeil droit de son opposant qui hurla de douleur dans une explosion de miroirs et de verres brisés et posa un genou à terre.
Solal, qui avait le triomphe rapide, lui arracha aussitôt son livre des mains pour le montrer à la cantonade : un grand marin ténébreux à l'oreille gauche percée d'un anneau et au regard perçant eut un léger signe d'approbation à la fois amusée et circonspecte, mais le Saint n'avait pas dit son dernier mot : il saisit celui qu'il avait désigné pour ennemi par la taille, le souleva avec facilité alors qu'il se relevait et le jeta violemment contre les vieilles glaces patinées par le temps et les regards qui lui faisaient face.

Solal retomba lourdement sur les banquettes tapissées de velours rouge dans une pluie d'éclats de verre brillants et chatoyants. Dans le feu de l'action, il avait hélas lâché son précieux cigare qui roula au loin entre deux chaises. Il culbuta à nouveau au sol, déchirant irrémédiablement sen maints endroits critiques son  magnifique costume prince de galles qui ne le quittait plus, un vrai crève-coeur, tandis que l'Evangéliste, acharné, haineux, soudain animé d'une rage plus grande encore, tentait de lui écraser la tête à coups de sandales de pèlerin (il chaussait au minimum du 45), creusant d'énorme trous dans le vénérable parquet du Caffe Florian (là aussi, un vrai crève-coeur). Une main sur son oeil droit qui dégageait encore une fumée âcre, salée, presque putride, l'immense personnage venu de la dimension des Elohims hurlait à grands renforts de postillons épais et poisseux :

- Mon nom est Marc, Saint Marc l'Evangéliste et j'aurai ta peau, je vais te tanner jusqu'au sang et j'utiliserai ton cuir impur pour y écrire le Nouveau Testament. Sois heureux, juif, en définitive et malgré toi, tu vas servir le grand dessein de Dieu et la Rédemption de l'humanité malade, viciée et nauséabonde.
Solal, dans un dernier effort désespéré, grimpa rapidement sur un touriste japonais qui hoqueta de surprise sans oser protester et se jucha sur une table entre deux délicates pâtisseries à la crème brûlée.
- Marc, Saint Marc, je suis Solal Aronowicz le trois-fois-né et tu n'auras pas ma peau, ni mon cuir, des créatures bien plus mal intentionnées et bien plus déterminées que toi ne l'ont pas eue. Je suis tout simplement hors d'atteinte, intouchable, hélas et tant mieux, pour et de vous tous. Ceci étant dit, même si je te rejoins sur certains points, assez parlé : à mon tour, goûte-moi ça !

Solal, avec grâce et légèreté, bondit soudain dans les airs et atterrit avec les genoux plantés sur les épaules de Saint Marc, lui tenant la tête fermement à deux mains et se raclant bruyamment la gorge de toute la force de sa langue noircie et tavelée par bien des excès. Le Saint à la vénérable barbe de vieux lion poussa un dernier hurlement, sorte de chant du cygne (volatile blanchâtre, gros chat souffreteux et efflanqué, tout cela est à dire vrai bien confus)...

Rester con, c'est mener des combats impossibles contre des forces qui nous dépassent, et les gagner, peut-être...

Rédigé par Solal Aronowicz

Publié dans #journal d'un con

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