épisode 61 : un café froid drôlement bien mérité

Publié le 19 Mars 2010

- Quelqu'un n'aurait pas une peau de chamois, par hasard, non, personne ? J'ai oublié mon nécessaire à chaussures à Berlin. Non ? Vous là-bas, oui, au fond, vous portez des John Lobb, il me semble, le millésime 2009, si je ne me trompe pas, un choix qui manque singulièrement d'audace pour un homme de votre âge, du moins à mon avis, et je m'y connais, vous n'avez rien sur vous, non ? C'est fort imprudent, et fort dommage, enfin...

Solal, le menton tendu en avant, un doigt dressé, impérieux, interrogeait tout le Caffe Florian à la cantonade d'une voix forte et autoritaire, visiblement très inquiet pour ses derby santoni dont le cuir, autrefois gris taupe (avec de belles nuances de noir sur les contreforts arrières), était à présent constellé de taches d'origines variées : café, crème, sang et peau de saint liquéfiée.
Comme personne ne semblait vouloir ou pouvoir lui rendre service, Solal se contenta de mauvaise grâce de nettoyer ses souliers tant chéris avec une serviette de table et quelques gouttes d'eau minérale.
Le grand marin à l'oreille percée souriait toujours d'un air vague tout en sirotant son café à minuscules gorgées très rapides. Il tenait nonchalamment dans sa main gauche une pierre grosse comme un poing d'enfant qui renvoyait d'étranges reflets verts. Un oeil vif aurait pu y lire toute une série de signes, ou de lettres, peut-être de l'hébreu, inscrits au sein d'une sorte de pentacle, une oreille attentive aurait également pu percevoir une sorte de bourdonnement, une curieuse vibration, presqu'un chant qui en émanait, mais l'oeil de Solal, s'il était effectivement vif, avait pour l'instant d'autres sujets de préoccupation, ses santoni. Quant à ses oreilles, nul ne sait quel usage il en faisait à ce moment précis.

- Allons, laisse tomber, de toute façon, il faut qu'elles sèchent. Allons plutôt faire un tour en vaporetto avant la pluie, suggéra le marin, allez ! Tu as assez de chaussures de toute façon.
Solal suspendit son frottement appliqué avec une moue dubitative et leva les yeux.
- Euh, ouais, pourquoi pas Corto, je vais juste passer au Danieli avant pour mettre des embauchoirs dedans si ça ne te fait rien, hein, même si j'en ai en effet une quantité respectable, ce n'est pas une raison pour ne pas en prendre soin. C'est un peu mon patrimoine après tout. Je pourrai les léguer à Alexandre plus tard...
Alors qu'il levait les pieds pour vérifier une dernière fois la brillance du cuir, son regard fut soudain totalement captivé par le spectacle répugnant de la femme blonde à l'odeur pestilentielle, encore elle, qui avait léché quasiment tout ce qui restait de saint Marc. Le garçon, qui entre-temps était revenu avec du matériel de nettoyage, la regardait lui aussi, avec un certain étonnement, alors qu'elle était, la bave aux lèvres, en train de dévorer les testicules du cadavre, ultimes reliques du saint à l'apparence de lion. Repue, elle se releva lentement, tituba un instant, rota bruyamment, ce qui la remit visiblement d'aplomb et quitta les lieux sans un regard pour qui que ce soit ou quoi que ce soit.
- Quel appétit, fit le marin, et quelle piété ! Décidément, les voies du Seigneur et de ses fidèles sont parfois incompréhensibles, non ?
- Moi je pense que certaines personnes feraient n'importe quoi pour se faire remarquer, répondit Solal, surtout des choses, disons, plutôt salissantes.
Plus ou moins satisfait de l'aspect de ses chaussures, il allait enfin boire son café, qui avait  définitivement refroidi, lorsqu'un homme habillé à la mode du XVème siècle (chausses, tunique et tout le tremblement) l'interrompit et lui demanda sèchement de se lever.

- Quoi encore, c'est impossible d'avoir la paix ici.
L'homme déroula un mètre ruban et commença à mesurer Solal sous toutes ses coutures sans relever ses protestations.
- Mon nom est Andrea Verrocchio, monsieur, et je suis mandaté par les autorités vénitiennes pour ériger une statue en votre nom, et pas en votre honneur, je tiens à le préciser d'entrée de jeu, si je puis me permettre cette tournure de phrase un peu à la "va comme je te pousse".
- Et pour quelle raison, cette statue, c'est que mon café est sur le point de se transformer en glace et puis je n'ai pas que ça à foutre, monsieur le sculpteur de mes couilles, je suis en vacances, moi, mon programme est chargé, palazzo truc, palazzo machin, vous voyez, et puis il faudrait que je retrouve une sorte de pierre précieuse, alors vous voyez, votre histoire de statue...
- Inutile d'être grossier, monsieur, si ça ne tenait qu'à moi, on vous flanquerait au fond de la lagune avec des chaussures de bronze, mais hélas, ça ne tient pas qu'à moi, alors je mesure, je mesure..
- Et on va la mettre où cette statue ?
- A la place de celle que vous avez fait tomber, monsieur, à la place de la colonne de Saint Marc qui vient de s'écrouler sur la piazzetta, monsieur, une colonne en place fièrement depuis 1172, monsieur, à l'époque du doge Sebastiano Ziani, monsieur !  Elle a par ailleurs réduit en bouillie quatre personnes en tombant.
- Ah bon, des touristes au moins ?
- Des mendiants roms, monsieur.
- Parfait, c'est encore mieux. Ces gens m'insupportent, la pauvreté, ce n'est vraiment plus convenable, c'est dégueulasse, surtout de nos jours. Bon, grouillez-vous, je commande un autre café en attendant. Verrocchio, vous dites ? C'est vous qui avez coulé la statue de Bartolomeo Colleoni, celle qui est sur le campo ?
- Parfaitement, monsieur, un héros d'un autre acabit, si je puis me permettre...
- Sans doute, sans doute, finissez donc, voulez-vous...

Alors que Verrocchio mesurait son corps de héros à l'acabit de mauvais aloi, Solal se regarda longuement dans l'immense glace qui lui faisait face.
La surface patinée du miroir sembla alors réfléchir les images de façon incomplète, tronquée, presque irréelle. Le personnage désormais trois-fois-né se voyait entouré de masses énormes, pesantes, à la forme indéfinie. Noirâtres, visiblement visqueuses, elles lançaient comme de longs tentacules qui menaient une danse étrange, insidieuse, sournoise autour de la tête de Solal et parfois dans son crâne qui semblait perméable à cette sarabande de choses venues d'ailleurs. Il crut distinguer, tout au fond, derrière, une sorte de seuil qui luisait dans la pénombre, dessinant comme une porte qui ouvrait sur une noirceur épaisse, encore plus sombre et plus dense que l'obscurité elle-même. Une peur soudaine submergea brusquement Solal et lui noua la gorge, lui coupant la respiration.
Les jambes coupées, étranglé d'angoisse, il s'assit brutalement, mettant aussitôt fin à ces visions déroutantes.
Outré, le sculpteur se redressa vivement, fit claquer son mètre ruban et tourna définitivement les talons.

- Ça va, tu es tout pâle, tu veux t'allonger un instant ? Tiens ton café arrive. Essaie de le boire chaud cette fois, s'inquiéta le marin qui ne pensait qu'à filer au plus vite.

Rester con, c'est boire son café froid.

Rédigé par Solal Aronowicz

Publié dans #journal d'un con

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