Vendredi 26 mars 2010 5 26 /03 /Mars /2010 07:00

Soudain, Solal touillait inlassablement son café, tournant la petite cuillère en argent dans le breuvage noir comme la nuit, inexorablement, avec une précaution et une précision méticuleuses. Un petit tourbillon se formait au coeur de la tasse et peu à peu le regard de Solal, à présent comme réfugié derrière ses yeux, ou tombé ailleurs, dans une sorte de dimension alternative, inaccessible, se focalisait, absorbé, hypnotisé, avalé par cette spirale liquide qui l'entraînait très loin du Caffe Florian et de l'agitation que son étrange et discutable altercation avec Saint Marc, autrefois patron et protecteur de Venise, avait provoqué. Il n'entendait plus les bruits de la salle ni les touristes qui vociféraient ou les garçons qui s'interpellaient, il ne sentait plus la main amicale et fictive de Corto Maltese sur son épaule encore meurtrie par les coups qu'il avait reçus.

Ecroulé à l'intérieur de lui-même, enlacé par le mouvement infini de la petite cuillère en argent, il errait, comme jeté dans une spirale inéluctable, et soudain et depuis longtemps et depuis quelques instants à peine, il était maintenant, étonné et désorienté, dans une plaine immense jalonnée irrégulièrement de couloirs couverts de lourdes voûtes de pièces sans murs mais au parquet prestigieux et de mares poisseuses et profondes qui étaient autant d'Atlantides disparues et redécouvertes à jamais.

Tout au fond, quelque part au coeur secret de cette plaine qui recelait dans son saint des saints un vieux volcan au cratère devenu lac poissonneux depuis peu, d'énormes carpes y frayaient en  toute quiétude, gisait une sorte de déité, ancienne et terrifiante, angoissante et hallucinante, source de peur, de violence incontrôlable et de colère noire :

Elle dont les tentacules venimeux venaient de l'effleurer dans le secret du miroir à la glace patinée par le temps
Elle dont les tentacules visqueux avaient le pouvoir douloureux et perturbant de retourner son esprit
Elle dont les tentacules sournois se glissaient en lui pour le rendre furieux

Il déambulait dans cet espace à la fois étrange et familier, il était déjà venu ici, cherchant à s'orienter tout en prenant garde à ne pas salir ses souliers, ils avaient déjà suffisamment morflé comme ça. De loin en loin, une gigantesque carcasse d'animal mort, monstre préhistorique ou chimère fantastique, jalonnait son parcours erratique. Il y avait aussi d'immenses panneaux de bois précieux ou de hautes bannières qui flottaient au vent et qui portaient d'étonnants messages comme :

Solal, héros brutal et invincible
ou
Solal, héros rêveur et sans pitié
plus loin
Solal, héros amoureux et sans cesse transporté

Tout d'abord intrigué par ces étranges inscriptions dans lesquelles il ne se reconnaissait pas  toujours ("amoureux", oui, "rêveur", souvent, mais "invincible" restait à discuter...), il chercha à en découvrir le sens caché, le code secret, mais pour finir, lassé de marcher sans but, fatigué de lire sans comprendre (quelle grave erreur), il s'assit sans cérémonie au pied d'un énorme cèdre du Liban qui jetait une ombre paisible et immense sur le sol couvert de feuillage tendre.
Il dénoua sa cravate de chez Liberty's, enleva ses chaussures avec le plus grand respect et déclencha le poussoir de sa montre (il la posa en sécurité au fond d'un de ses souliers, un vieux réflexe hérité de son adolescence et de son cadeau de Bar Mitzvah) : le temps s'arrêta, se suspendit et peut-être que parallèlement, la petite cuillère en argent cessa de tourner dans le café qui était sans doute devenu froid, une fois de plus, peut-être, mais Solal n'était pas en mesure de le vérifier.

Une terrible explosion se produit, balayant et détruisant bien des choses sur son passage. Il était impossible de la prévoir et à première vue les dégâts semblent considérables. Solal est effondré. Il voit une cuisine en désordre, une table gît, retournée, deux de ses pieds sont arrachés, des tasses et des assiettes sont en morceaux un peu partout, une jeune femme se tient pelotonnée sur une joli banc en tek, un homme du même âge approximativement est face d'elle, devant la table démembrée. Une figurine, représentant un super-héros, étrangement grande, domine cette scène, qu'on devine douloureuse, en silence, il ne dit rien, ne bouge pas. Solal a l'impression que le jeune homme lui ressemble.

Il prit la position du lotus, centra son corps, plaça son poids et son bassin et se mit à activer ses chakra. Bientôt, une colonne d'énergie aux couleurs variées traversait son corps de haut en bas, une vibration douce, mais puissante palpitait sous sa peau, tonifiant ses muscles encore endoloris par le combat, baignant l'espace sans limites qui s'ouvrait sous son crâne d'une lumière nouvelle et fraîche et, enfin, faisant doucement onduler les pans de son costume prince de galles qui aussi avait salement morflé...

Rester con c'est aussi se perdre à l'intérieur de soi.

Par Solal Aronowicz - Publié dans : journal d'un con - Communauté : Sagitairesfousdudeuxièmedécan
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