Vendredi 2 avril 2010 5 02 /04 /Avr /2010 07:00
Sa respiration devient ample, profonde et calme. Ses chakras, puissants, lumineux,  ouverts comme d'énormes fleurs de feu chamarré, rayonnent d'une énergie douce, mais inexorable. Leur pulsation se répand par ondes dans la plaine dont peu à peu le paysage se modifie. Il se sent d'une immense tranquillité, la carpe qui remonte perpétuellement le long de son flanc luit et dégage un bel éclat orangé, devant ses yeux fermés : un grand lac de montagne aux eaux froides et sereines surmonté par un château blanc dans la cour duquel mille guerriers méditent, prêts au combat. Leur mélopée s'élève très haut sous les ciels.

Les couloirs voûtés, les parquets prestigieux, les carcasses étranges et les bannières aux inscriptions déroutantes se fondent et se mélangent pour former, étrange amalgame, une pierre de tourmaline noire pas plus grosse que le poing qui se pose avec  légèreté sur le  portail du funeste saint des saints qui gît tout au fond de cette plaine immense, immense comme tout ce qui s'étend en secret derrière le regard de Solal, ce regard fameux aux yeux gris traversé de nuances brunes et dorées. 

Au fond du puits atroce et terrible qui mène à cette terrifiante cité sous la plaine, on entend le hurlement de dépit et de rage noire poussé par l'ancienne déité qui reste, malgré l'obstacle,  qui semble tout de même fragile, prête à lancer ses tentacules sournois au coeur du dédale imprévisible que forme parfois l'esprit de Solal.

Dans une dernière respiration, profonde et parfaitement contrôlée, un cercle laqué de rouge se brise en silence et de vieux fantômes disparaissent enfin dans un ultime sifflement furieux.
Pour l'instant, Solal demeure le maître incontesté de son conscient et de son inconscient.

- Alors, tu es là, tu rêves ou quoi ? Bois donc ce café, qu'on en finisse et qu'on file faire un tour sur la lagune pendant qu'il fait encore beau, tu vois bien que le temps se couvre.

Corto assène une claque franche et amicale sur l'épaule (toujours la même, ils n'ont pas changé de position)
de Solal qui écarquille longuement les yeux devant son café devenu une fois de plus froid. Il jette un regard circonspect vers le vieux miroir qui lui fait face. Rien. Juste une image brillante, un peu déformée et ternie sur les bords, pas de tentacule étrange et imaginaire, pas de seuil indistinct qui luit dans le fond, la surface des choses semble calme et ordinaire, voire normale, mais Solal sait bien que ce mot n'a aucun sens. Peu à peu le bruit des conversations remonte jusqu'à lui, il discerne ce qui l'entoure plus clairement et il en vient à sourire du bout des lèvres.
Le combat a été rude, il y a eu de la casse, une fois de plus, (le rangement , le nettoyage et la réparation des dégâts ont pris un bon moment, ce n'était pas un verre tout simple), il pensait avoir franchi ce stade définitivement, mais certaines étapes sont dures à passer, malgré l'amour, malgré les nombreuses séances de psychanalyse, malgré un tatouage magnifique. Quoiqu'il en soit, il n'a aucun doute, il continue.
Il se passe la main sur le visage, sa barbe est plus longue que d'habitude, il pense qu'il doit se raser.
Il frappe dans les mains, heureux de cette victoire, lisse son pantalon et se lève pour partir, renonçant pour aujourd'hui à son café.

C'est alors qu'on entend un bruissement de tissu qui se termine sur un claquement sonore, suivi d'un bruit de dalles brisées, comme si quelque chose de très lourd était tombé à un endroit précis, au beau milieu de la piazza. Les deux hommes ont à peine le temps de risquer un coup d'oeil par les fenêtres et d'apercevoir une immense silhouette rouge et bleue  au milieu d'un attroupement frénétique de touristes qu'une voix de petit garçon fait doucement derrière eux :

- Papa, c'est toi papa ?

Par Solal Aronowicz - Publié dans : journal d'un con
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