Partager l'article ! épisode 65 : courir vite 1: Solal et Corto Maltese couraient le plus vite possible dans les petites rues de Venise. Autant dire tout de suite qu ...
Solal et Corto Maltese couraient le plus vite possible dans les petites rues de Venise. Autant dire tout de suite que le plus vite possible, après tout ce qu'ils avaient bu et fumé n'était pas bien rapide, loin de là. Mais ils avançaient, c'était déjà ça et vu ce qu'ils avaient aux trousses, avancer, au plus loin, pour tenter de se mettre en sécurité, hors d'atteinte, ce n'était pas chose aisée, mais c'était clairement dans leur plus strict intérêt, du moins à mon avis et dans le mien, ce qui était aussi mon avis.
Moi, je n'avais rien bu, je n'avais rien fumé. Bien sûr, ça les avait fait marrer au début, ils rigolaient doucement autour de leurs verres pleins et du plateau de fromages de la région et puis Solal, pendant un moment, n'avait pas arrêté de me demander si j'allais bien, si me sentais normal, parce que franchement, cette lubie de se la jouer sobre et tout le tremblement, ça lui semblait louche et plutôt déplacé.
Il était l'heure de faire la fête et je devais le comprendre clairement. Les choses avaient désormais bien avancé, on pouvait se laisser aller et puis lui et Corto avaient de grands projets révolutionnaires pour ce soir, de quoi bien s'amuser et franchement, se coltiner un gars silencieux et sérieux comme un moine ou quelque chose d'approchant, ça n'avait rien de réjouissant, et inutile de se faire la moindre illusion, c'était bien de moi qu'on parlait.
J'avais tenu bon, je savais ce que je me voulais et surtout, je savais ce que je ne voulais pas. Corto, lui n'avait pas insisté, il se contentait de sourire et de hocher la tête d'un air entendu comme depuis le début de cette histoire. Pour l'instant, il se contentait d'un rôle d'arrière-plan.
Quoiqu'il en soit, là, plus personne ne souriait, non, on courait comme des dératés, avec les gars de la milice privée de McDonald's à nos trousses, et quand je parle de milice privée, je ne parle pas de deux ou trois flics ratés ventripotents et fatigués, non, je parle d'une petite escouade de types triés sur le volet et entraînés au niveau des soldats d'élite des forces spéciales américaines ou israéliennes, au minimum, équipés du dernier cri en matière d'armes de guerre (Glock 17, Jéricho 941 F et Sig P226, tous ayant au bas mot une capacité de quinze balles dans le chargeur) et secondés par une meute d'énormes bergers allemands visiblement croisés avec une race du type molosse, genre mâtins de Naples.
Bref, une petite armée était sur nos talons et en voulait personnellement à notre peau, voilà ce qui arrivait quand on
s'attaquait sans trop réfléchir à un symbole respecté de la mondialisation (31 600 restaurants franchisés dans le monde, plus de 21 milliards de dollars de chiffres d'affaire et près d'un
demi-million d'employés). Ils étaient sur le point de nous rejoindre, ça ne devait plus tarder maintenant. De toute façon, depuis le début, malgré l'effet de surprise (en fait plus ou moins gâché
par les hurlements avinés de Solal), nous ne faisions pas le poids, cette mascarade de poursuite en devenait presque inutile. Elle aurait été presque cocasse si nous n'avions pas l'étrange
impression que quelque part nos vies étaient sans doute en jeu.
Nous déboulions sur la petite place qui faisait face à l'église Madonna dell'Orto, tout en haut du quartier de Cannaregio, juste après le campo dei Mori et nous allions nous jeter désespérément dans la fondamenta qui plongeait vers la Sacca della Misericordia (un petit port), quand nous entendîmes très distinctement le son de pistolets qu'on charge d'un geste précis et mille fois répété, c'était comme si on voyait soudain par une sorte d'artifice cubiste les balles remonter comme au ralenti dans leurs petites chambres d'acier ou de matériau composite. Puis l'aboiement bref d'un chef trancha la douceur de la nuit (il faisait bon pour la saison) et le sifflement caractéristique du métal dans l'air se rapprocha de nous à une vitesse grandissante, inexorable. Ces connards nous tiraient dessus !
Il était très clair que le déroulement de la soirée nous avait franchement échappé au moment où Solal avait commencé à fabriquer la bombe qui, sans mauvais jeu de mots, avait mis le feu aux poudres. Il braillait des lieux communs ineptes sur les dangers de la société de consommation et sur les aspects immoraux de la mondialisation tout en réunissant le matériel dont il avait besoin.
Il faut dire que l'Ancien nous avait confié les clés de sa garçonnière du quartier de l'Arsenal et qu'on y trouvait un peu de tout, du cheval blanc 82, un saint-émilion particulièrement fabuleux dont il disposait en doubles-magnums au désherbant industriel en passant par de gros clous de cercueil rouillés.
Corto et moi, allongés dans de profonds canapés, nous dégustions tranquillement le divin nectar, goût de cuir et de cassis, très long en bouche, alors que Solal remplissait un gros tonnelet d'un mélange fait d'un herbicide particulièrement agressif, de sucre (en gros, cinquante-cinquante) et des clous susmentionnés. Il semblait en très grande forme, cette entrevue avec son fils et la séance de legos qui avaient suivi l'avaient requinqué, il semblait très clairement au top et, selon ses dires, il tenait désormais à montrer l'exemple, il fallait que les choses se sachent, il ne se laisserait plus faire.
Alors que Corto, presque par inadvertance, mettait la main sur un jéroboam de Mission Haut-Brion 89, je me rendis compte que Solal était toujours animé par ce terrible besoin de vengeance qui lui rongeait les entrailles et que rien ne semblait pouvoir apaiser. Un besoin d'action incontrôlable et désordonné le traversait littéralement et lui menait la vie dure. En ce moment précis, cette fameuse bombe et son stupide projet de faire sauter le McDonald's de Venise était simplement toute sa vie et ni les meilleurs conseils, ni les meilleurs vins et ni l'amour merveilleux de Tania ne pourraient y faire quoi que ce soit, hélas.
Il était décidément plus que temps qu'il retourne chez son psychanalyste, les vacances avaient assez duré
!
Rester con, c'est construire soi-même des bombes qui n'exploseront pas au bon endroit.
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