épisode 66 : courir vite 2

Publié le 23 Avril 2010

C'était comme si nous étions bloqués en plein vol à l'entrée de la fondamenta, figés en pleine course, alors que les balles 9 millimètres se rapprochaient de nos nuques au double de la vitesse du son. Ces demeurés avaient d'entrée de jeu tiré pour tuer, ils ne plaisantaient pas. Une prime, voire un grade supérieur, chef de groupe ou responsable d'escouade, étaient sans doute à la clé pour eux. Des types sérieux, comme je le disais. Il ne fallait pas rigoler et prendre nos jambes à notre cou.


Je me voyais encore, dans la garçonnière de l'Ancien, en train d'essayer de calmer Solal, de l'apaiser un tant soit peu, de le faire revenir à la raison, ne serait-ce que pour goûter ce Mission Haut-Brion 89 que Corto était en train d'ouvrir avec un infini respect.

- Écoute, tu ne devrais pas prendre tout cela tellement à coeur, à quoi bon ? Tu médites toujours, tu tiens le rythme, ça va ?

- Pas vraiment non, ces temps-ci, j'ai beaucoup de peine à m'asseoir et à calmer mes pensées, ça part un peu dans tous les sens.

- C'est parce que tu veux trop en faire, tu n'es pas obligé de t'infliger des séances de marathonien à chaque fois, tu veux que tout soit toujours parfait, mais tu sais parfaitement que quelques minutes suffisent, même cinq ou dix, non ? Tu dois juste te recentrer un peu, te focaliser sur ce qui est essentiel et, crois-moi, se venger n'a rien d'essentiel, loin de là.

- Je n'ai fait que prendre des coups cette année, je n'ai pas contre-attaqué, rien, c'était impossible, ça aurait ralenti de dossier, alourdi l'affaire, nui à mes intérêts, mais du coup j'ai accumulé une telle amertume...  J'ai envie de faire du mal en retour, c'est tout.

- Mais ce sont des sentiments inutiles, tu le sais aussi bien que moi, voire mieux d'un certain point de vue. Ils te pèsent, ils t'encrassent et te tirent vers le bas. C'est un peu bête à dire mon cher Solal, mais tu es la première, et peut-être la seule victime de tes pensées négatives. Tu ne fais du mal qu'à toi. Tu devrais vraiment te remettre à méditer et essayer de cultiver des pensées positives tous les jours. Ne te disperse pas, tu tenais le bon bout il y a peu, non ? Juste t'asseoir le matin, tranquillement, après un bon verre d'eau, ta cuillère d'aloe vera, chercher le calme, le trouver, même un court instant, non ?

- Oui, je tenais quelque chose de solide, c'est clair, cet hiver, il y avait quelque chose de bien, qui me posait vraiment, mais je ne parviens pas à retrouver l'énergie, le calme et la sérénité de cette période. Ça me semble soudain insurmontable, le simple geste de s'asseoir le matin me semble hors de portée.

- Bon, mais il y a quelque chose, non ? Des traces sont restées, il y a encore un fil à tirer, même ténu, non ? Tu le sais, tellement de choses se jouent là.

Je tenais mes deux mains fermement posées sur ses épaules et je fixais intensément son regard gris acier.

- Oui, une graine a été plantée, je le sens bien et il ne tient sans doute qu'à moi de la faire pousser, de la faire prospérer, je le sais parfaitement, inutile de m'assommer de sermons bien-pensants, mais ce soir, que tu le veuilles ou non, ce putain de McDonald's pète, point final. J'espère que je suis tout-à-fait clair à ce sujet et que tu me comprends bien, car je ne reviendrai pas là-dessus, j'y tiens. La bombe est faite, et bien faite, tu peux compter sur moi, et j'ai l'intention de m'en servir, quelles que soient les conséquences. Le meilleur vin du monde n'y changera rien.

Un magnifique bruit de bouchon qui émerge de son goulot de verre eut le dernier mot pour l'instant. Corto Maltese se tournait vers nous, radieux, léger et confiant.

- Chers amis, je ne le dirai qu'une fois, vos récipients s'il vous plaît !

Alors que nous nous dirigions vers lui, nos verres à la main, je tentai une dernière recommandation, la plus simple, la plus essentielle, mais sans doute la plus difficile à mettre en application, surtout pour un personnage comme Solal, soucieux, tourmenté, écrasé par toute une série de peurs et de devoirs dont il était l'hériter malgré lui, malgré sa désinvolture proverbiale et les années de psychanalyse (et les milliers de francs qu'il y avait consacrés).

- Tu devrais lâcher prise, laisser aller, être juste ici et maintenant, rien de plus.

Il me jeta un bref regard désemparé et tendit brusquement son verre à Corto sans rien me répondre.

 

A présent, alors que des balles, peut-être à têtes explosives, on pouvait s'attendre à tout de la  part de types aussi zélés, volaient vers nos nuques sans protection et que nous étions figés dans une inutile pantomime de course le long d'une étroite fondamenta vénitienne, comme cette conversation me semblait alors futile et lointaine, comme je regrettais de ne pas avoir été plus convainquant la veille tandis que nous partagions ce fabuleux Mission Haut-Brion 89 et comme je regrettais de ne pas avoir couru plus assidûment étant jeune ou bu plus régulièrement mon concentré de Spirulina algae. Mais, je le disais moi-même à Solal  il y a peu: "ici et maintenant"... Ici et maintenant, l'expérience de la mort consciente peut-être. Sommes-nous prêts ? Suis-je prêt et surtout, Solal est-il prêt ?

 

Rester con, c'est aussi donner des conseils qui se révèlent difficiles à suivre sur le moment.


Rédigé par Solal Aronowicz

Publié dans #journal d'un con

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