épisode 67 : courir vite 3

Publié le 30 Avril 2010

- Bon, vous êtes prêts ? Chacun sait ce qu'il doit faire, où il doit aller, qui il doit neutraliser ou il faut qu'on récapitule une dernière fois, pour être sûr ? Il faut qu'on fasse ça sérieusement, OK ? Pas de bavures, pas d'approximations. Je compte sur vous pour que nous soyons sur la même longueur d'ondes, est-ce bien clair ?


Corto et moi échangeâmes un regard appuyé qui en disait long sur ce que nous pensions de toute cette funeste histoire, d'autant plus que Solal donnait ses ordres à voix si haute que le vigile extérieur du McDonald's était visiblement déjà sur ses gardes et dardait un oeil soupçonneux dans notre direction. Toute cette affaire s'annonçait mal, très mal, nous aurions dû nous en rendre compte tout de suite et décamper pendant qu'il était encore temps. Peut-être qu'en définitive certaines choses sont écrites et que le livre est mal classé, pas à sa place ou hors d'atteinte, quelque chose dans ce genre...

Corto s'assit silencieusement contre le mur au coin duquel nous étions plus ou moins cachés (et par plus ou moins, j'entends bien plutôt moins que plus, mais ça, c'était aussi à prévoir), repoussa sa casquette de marin d'un geste nonchalant, et néanmoins étudié, et but, avec une élégance remarquable étant donné la situation et tout ce que nous avions consommé auparavant, une énième gorgée de Mission Haut-Brion 89. Je tiens d'ailleurs à préciser que manipuler avec grâce une bouteille de trois litres n'est pas donné à tout le monde, non, loin de là. Boire une bière en fin de soirée après quelques verres sans en mettre à côté et saloper abondamment une chemise fraîchement amidonnée constitue déjà une épreuve relativement risquée pour la plupart d'entre nous, hélas.

 

- Écoute, Solal, tu es sûr de toi, tu veux aller au bout de cette histoire ? Tu sais, personne, mais vraiment personne ne t'en tiendra rigueur si tu laisses tomber. Tiens, d'ailleurs, moi-même, je me sens soudain un petit coup de pompe, comme un coup de fatigue, tu vois. J'irais bien me requinquer dans un bar, boire un whisky ou deux pour calmer le jeu, réfléchir tranquillement à tout ça. Franchement, un petit saut au Harry's bar ne te tente pas, non ?

- Écoute moi, répondit-il d'un ton calme teinté d'une touche d'exaspération, écoute moi bien, je vais être très clair. Il y a un temps pour tout, un temps pour planifier et s'organiser et un temps pour agir et ce moment-la est arrivé, c'est maintenant, ce soir, dans quelques minutes à peine, tu vois ce que je veux dire, hein, tu vois ce que je veux dire ?

Il plongeait ses yeux gris pailletés d'or dans les miens, tout en tapotant d'une main à la fois distraite et déterminée sur le gros tonnelet de fer que nous avions traîné tant bien que mal jusqu'ici.

- Ce que je veux dire, reprit-il sans me quitter des yeux, ce que je veux dire, c'est que nous avons désormais assez parlé, tout est clair et après la destruction de ce maudit McDonald's qui défigure ma ville d'élection, nous irons boire où tu veux, au Harry's bar si ça te chante et fais-moi confiance, ça sera ma tournée, tu peux y compter ! Mais je dis bien après...

Il me frappa amicalement l'épaule, puis, d'un geste décidé et précis, il rectifia sa pochette qu'il aimait porter froissée, celle-ci était bleu clair à motifs gris perle, et se tourna résolument en direction de son objectif.

Pendant ce temps, les vigiles s'étaient regroupés. Ils étaient désormais quatre à nous dévisager bien campés sur leurs jambes écartées, les mains posées sur leurs épais ceinturons de cuir noir.

De toute évidence, nous faisions de bien piètres révolutionnaires et j'avais bien peur d'être le seul à m'en rendre compte.

 

Quand j'y repense, même si le moment n'est pas forcément le mieux choisi, je suis en train de courir pour ma vie après tout, quand j'y repense, il m'est assez difficile de dire avec précision quand toute cette affaire a basculé, quand tout nous a échappé définitivement.


Sentant que tout ne serait pas aussi facile qu'il le prévoyait, mais voulant ne nous laisser aucune échappatoire, Solal avait tenu à allumer sa bombe là où nous étions (plus ou moins, voir plus haut) cachés et à ne traverser la place qu'ensuite, avec notre engin de mort armé, prêt à exploser. Il pensait, assez naïvement, il faut bien le reconnaître, que la vision de cette mèche allumée effrayerait les gardes et nous laisserait place nette pour agir.

Il se trompait.

Nous n'avions pas fait trois pas que les vigiles réagissaient  avec une vivacité qui faisait honneur à leur entraînement : ils se lancèrent dans toute une série de roulés-boulés rapides qui leur permirent de se déployer en éventail. Du grand art. En arrière-plan, des chiens hurlèrent à la mort, une sirène se déclencha, stridente et une deuxième escouade se pointa au petit trot, en rangs bien serrés. Tout cela était impeccable, fort bien exécuté et n'augurait rien de bon pour nous.

Partant, suite à un instant de confusion bien compréhensible de notre part, la bombe  se retrouva en train de rouler sur la place, passant tranquillement devant la vitrine du McDonald's et ses tables empilées pour se diriger tout droit vers l'Eglise de la Miséricorde Incompréhensible, un étrange édifice dont les styles architecturaux traversaient les âges et l'histoire de l'art en mêlant les courants d'une façon plus ou moins heureuse (voir plus haut pour cette histoire de plus ou moins). Les Vénitiens l'appelaient familièrement l'église des enfants sacrifiés ou la chapelle des anges en pleurs.

D'un seul coup, plus personne ne bougea. Vigiles, chiens et révolutionnaires, nous suivions tous des yeux la course de cette bombe dont le destin allait s'avérer en définitive plus iconoclaste qu'altermondialiste.

Avec un tintement presque joyeux, le tonnelet de fer s'arrêta contre les marches qui menaient sur le parvis de l'église.

Alors, avec une belle uniformité, comme si nous appartenions, l'espace d'un instant, à la même équipe, comme si nous partagions des objectifs communs et que nous jouions soudain dans le même camp, nous nous jetâmes tous au sol alors que la façade du vieux bâtiment volait en éclats dans la nuit vénitienne, encore un peu fraîche, il fallait bien le reconnaître, mais c'était  toujours de saison.

Il est impossible d'en jurer, je n'en mettrais pas ma main au feu, non, mais il me sembla toutefois très clairement qu'au beau milieu de ce bouquet de pierres et de marbres, un cri horrible, étrange, sépulcral jaillit avec force et violence tandis qu'une immense forme blanchâtre faite de milliers de petits visages apeurés et trahis bondissait vers le ciel pour s'y dissoudre.


Un long moment de calme s'ensuivit, nous nous sentions tous soulagés d'un poids dont nous n'avions peut-être pas conscience jusqu'alors, comme si quelque chose d'à la fois lourd et nauséabond s'était enfin évanoui. Nous brossions nos pantalons à petits coups, les chiens se léchaient les pattes et les gardes vérifiaient, le sourcil froncé, le fonctionnement de leur arme de service.

Inutile de préciser que nous mîmes ce court répit à profit pour prendre un peu d'avance, avec, hélas, le succès que l'on sait...


Rester con, c'est aussi alourdir sa dette envers des forces qu'on ne comprend pas, dont on ne saisit pas entièrement toutes les ramifications ni, au fond, la véritable nature.


Rédigé par Solal Aronowicz

Publié dans #journal d'un con

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