Partager l'article ! épisode 71 : un réveil heureux 3: Il se tenait assis sur le bord de la longue véranda de bois qui donnait sur le jardin. Il semblait profondé ...
Il se tenait assis sur le bord de la longue véranda de bois qui donnait sur le jardin. Il semblait profondément absorbé par l'agencement des rochers, des buissons taillés, de la nappe de sable méticuleusement ratissée et de la grappe d'étangs. Il tirait pensivement sur une de ses fameuses cigarettes à bandes dorées que Morland de Grovesnor street confectionne spécialement pour lui depuis bientôt septante ans, un mélange de tabac turc et arménien. Sans un mot, il me tendit son briquet en argent de chez S.-T. Dupont laqué rouge, très couleur locale, et il sortit une cigarette d'un étui en acier frappé qui portait la trace de plusieurs impacts de balle.
- Nous sommes donc au Japon, je présume, fis-je en me servant.
- Tu présumes correctement, mon cher, nous sommes donc au Japon, en effet. Kyoto, Higashiyama, au-dessus de Gion. Voilà le théâtre de
tes nouvelles aventures. Alors, heureux ? grinça-t-il avec un rictus désabusé.
- Heureux, eh bien, tant de cynisme si tôt le matin. Laisse moi donc allumer cette cigarette en paix. Heureux, oui, bien sûr. Le Japon, c'est mon pays imaginaire, c'est ma terre de retraite intérieure, mon refuge fantasmé.
- Mmh... dans ce cas... tout est pour le mieux je suppose. Au fait, ta femme vient d'ouvrir un bar, une izakaya, qui commence à avoir un joli succès d'ailleurs, beaucoup de geisha de haut vol, pas mal d'espions, intéressant, ça tourne, ça joue, excellent saké aussi, belle sélection de whisky également, des locaux entre autres, ça devrait te plaire. On pourrait faire un saut ce soir.
- Ma femme, fis-je en toussant à cause de l'âcreté du tabac, ma femme a souvent bien plus de ressources que moi. Sans elle... Je préfère ne pas y penser.
- Elles sont fortes, hein ? J'essaie de réduire ma consommation, à mon âge, je dois commencer à me surveiller, en tout cas, c'est ce qu'on m'a dit, alors je suis descendu à 40 par jour, mais c'est dur, c'est dur. D'autant plus que Kal s'y est mis, alors tu vois...
- Ah bon, Big Blue, je le voyais plutôt taï-chi, yoga et petites graines, non ?
- Loin de là, il ne va pas bien, tu sais, une sorte de cancer, il commence à lâcher prise... Il est suivi par les docteurs D et N, tu sais, les joueurs de tennis, enfin bref. Moi aussi d'ailleurs, je ne sais plus vraiment ce qui me fait encore tenir debout et aller de l'avant... Ce n'est plus très clair dans ma tête, j'ai maintenant plus ou moins 90 ans, il me semble en tout cas, ça dépend des sources, alors tu vois, je fatigue, je cale...
Nous fumâmes en silence quelques minutes, tirant de profondes bouffées sur nos cigarettes. Le soleil nous chauffait doucement le visage, Tania chantonnait dans la maison, et malgré ce que nous venions d'évoquer, une certaine quiétude nous enveloppait. Nous étions bien. Il jeta soudain son mégot dans un des étangs où une énorme carpe jaune et orange le goba aussitôt.
- Bref, fit-il en ouvrant son étui, bref, je ne suis pas encore mort. Parlons plutôt de toi, le jeune marié, tiens, ta femme ! Elle a non seulement lancé un bar, mais elle a aussi ouvert un temple, figure-toi, une sorte de croisement, de mélange, de rencontre, assez hasardeuse, si tu veux mon avis, enfin, moi et la religion, une fusion donc entre le bouddhisme et le judaïsme. En tout cas, ça ramène pas mal de yens.
- Comme je le disais, ma femme est pleine de ressources, voire de pouvoirs que je suis loin posséder. Il va falloir que j'y travaille. Bon, ce café ?
- On y va, on y va.
Il jeta sa cigarette à peine fumée d'une pichenaude distraite dans la nappe de sable qui nous faisait face. Un air de tristesse flottait sur son visage dur et calme, barré par cette fameuse cicatrice sur la joue droite. Derrière son regard lourd, je devinais la fantasque Teresa di Vicenzo, si brièvement son épouse. Mon mariage lui rappelait sans doute tout ce à coté de quoi il était passé. Trop d'aventures, trop de désir de liberté. Il avait pourtant volontiers accepté d'être mon témoin, c'était même lui qui s'était occupé des alliances, du platine de la plus grande pureté.
| Juin 2012 | ||||||||||
| L | M | M | J | V | S | D | ||||
| 1 | 2 | 3 | ||||||||
| 4 | 5 | 6 | 7 | 8 | 9 | 10 | ||||
| 11 | 12 | 13 | 14 | 15 | 16 | 17 | ||||
| 18 | 19 | 20 | 21 | 22 | 23 | 24 | ||||
| 25 | 26 | 27 | 28 | 29 | 30 | |||||
|
||||||||||
réactions choquées