épisode 74 : nouvelle passe... d'armes 1

Publié le 24 Février 2011

La masse noirâtre, fétide et considérablement puante, il fallait bien le reconnaître, se mit à flotter mollement devant nous, au-dessus du jardin, en émettant d'étranges vibrations sourdes qui résonnaient au fond de ma poitrine, soulevant légèrement mes côtes, comprimant mon coeur qui commença à battre à coups saccadés. Assez vite, je me mis à éprouver une sorte de dégoût viscéral pour ce que je voyais et sentais. Des émotions brutales et contradictoires s'agitèrent en moi comme si on me les injectait de l'extérieur. Je dus alors me mettre à contrôler ma respiration pour ne pas me sentir mal. Inspirer, expirer, inspirer, expirer par le ventre, lentement, allonger le souffle, visualiser le trajet de l'air et le laisser trouver son rythme seul. Relâcher la musculature du visage, garder les yeux dans le vague, décrisper le front.


Kal ne bougea pas vraiment, il prit juste le briquet que lui tendait l'agent secret qui venait de nous rejoindre. Il ralluma ses cigarettes d'un geste serein, presque désinvolte, ça ne lui ressemblait pas, et en profita pour en glisser une troisième à côté des deux autres. Alors que j'esquissai un mouvement vers son épaule, mon cigare dressé entre l'index et le majeur, il m'envoya un regard éloquent qui stoppa ma main en vol. Le plaisir des retrouvailles avait visiblement ses limites, il ne fallait pas exagérer.


Je saisis donc à mon tour le briquet laqué rouge et rendit peu à peu vie à ma vitole par le feu, lui qui purifie tout. La fumée me remit aussitôt d'aplomb et je fus bientôt en mesure de regarder en face l'espèce de trou noir nauséabond qui continuait de flotter à quelques mètres de nous, sorte de boule filandreuse de gras, d'organes et d'émotions violentes refoulées ouverte sur une dimension négative, primitive et inverse. Des cris sauvages, des hurlements de hyènes, des vociférations de cannibales affamés en jaillissaient par flots saccadés, puis des sortes d'ordres répétitifs braillés dans une sorte d'allemand médiéval, puis des pleurs, des plaintes, des menaces, du chantage enfin, dans un long murmure obsédant, lancinant, puis peu à peu inaudible. Kal pencha sa masse immense vers moi et murmura :


- Si tu veux mon avis, mon cher Solal, c'est pour toi, tu n'as pas fini, tu es peut-être même mal parti, enfin, c'est à toi de voir. Ca a même l'air d'avoir évolué...salement, même...

- Ouais, je viens de me réveiller, j'estime que tout cela n'est pas très, très fair-play, on pourrait me laisser le temps d'émerger avant de revenir aux affaires, fis-je, désabusé, que je voie un peu où j'en suis, en envoyant une bouffée agressive en direction de la chose vociférante et négative surgie d'on ne sait où, à dire vrai. Et puis comment, m'avait-on retrouvé?

- Fair-play, tu veux rire mon vieux, ricana l'agent secret en rajustant sa pochette de poitrine, mais tu sais bien que ce que tu appelles "les affaires" n'attend pas. Après tout, tu avais eu l'occasion de régler une partie du problème à Berlin, si mes souvenirs sont bons, non ? Mais voilà, tu as préféré te tourner vers le bouddhisme, alors après, il ne faut pas venir te plaindre, du moins, c'est mon avis.


Un ange passa, repassa, passa à nouveau, puis se posa dans un coin éloigné de la véranda, écarta tranquillement un des pans de son pagne taille basse, et pissa discrètement sur bonsaï.


- ...Tu as ton Walter PPK sur toi ? fis-je sourdement. 

- Walter P99, il faut suivre s'il te plaît. Je suis vieux, certes, il faut bien l'admettre, mais je me modernise, je reste dans le vent. Polymère, crosse moulée à ma main, 16 cartouches, oui, je l'ai, tu veux te faire plaisir ? Un petit carton ?

- Je ne pense pas que la violence puisse résoudre quoi que ce soit dans cette affaire-là, intervint Kal d'un ton morne en envoyant sentencieusement une triple bouffée au ciel. Je pense qu'il faut faire face avec des paroles apaisantes et laisser les émotions de côté. En cas de conflit, les émotions ne mènent à rien, en tout cas, c'est ce que je pense. Tu es assez heureux dans ta vie, mon cher Solal, pour te confronter à ce qui te déplaît dans le calme et la paix.

- Voilà qui est délicieusement paradoxal, se confronter dans la paix, c'est charmant, mignon, j'adore. Depuis la chute du mur, on aura vraiment tout entendu, railla l'anglais. Prends mon Walter P99, mon vieux et fais-toi du bien, c'est ça la détente... Appuie sur la gâchette tranquillement, le coeur serein, dans la paix, tu verras, ça vaut le coup.

Pendant notre conversation, ou plutôt, notre semblant de conversation, la boule de haine noirâtre avait augmenté de volume et s'était rapprochée de nous. Kal se leva, l'agent secret sortit son arme et quant à moi, je ne savais pas trop quoi faire.


Rester con, c'est se demander si la violence est une solution.


Rédigé par Solal Aronowicz

Publié dans #journal d'un con

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Idem 26/04/2011 17:59


J’ai découvert Vollmann avec "Central Europe" un pavé de 919 pages (très dense), et, "Des putes pour Gloria", peut-être ce dernier… quoi que… je n’sais pas… est-ce intéressant de se plonger dans
cet univers-là…
C’est en te lisant que j’ai pensé à Vollmann – "Le Livre des violences" –, dont je n’ai lu que des extraits…

Il y a une part violence, dans tes textes, comme une "récurrence" venant saborder la trame onirique… un savant mélange tortueux, qui n’est pas pour me déplaire…

Link : http://www.telerama.fr/livre/reflexions-sur-la-violence-par-william-t-vollmann,46859.php


Solal Aronowicz 27/04/2011 09:06



Je suis allé voir le lien, merci pour les infos. Du côté de Solal, la violence est toujours un peu dessous, oui, question d'hygiène.



YorGo 25/04/2011 22:18


Une petite discussion avec William T. Vollmann s’impose…

oupa :)


Solal Aronowicz 26/04/2011 09:48



Merci pour le commentaire, je dois reconnaître que je ne connais pas le monsieur, à ma grande honte visiblement, puisque qu'il a l'air assez passionnant. Une recommandation en particulier ?