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Une épaisse fumée noirâtre jaillit soudain d'une sorte de bouche couronnée de chicots qui venait de se former à la surface de l'énorme bulle de haine et de violence. Dans un souffle nauséabond, elle fondit sur moi et m'enveloppa sans que j'aie pu esquisser le montre geste de défense, me coupant soudain complètement du monde, comme si j'étais d'un seul coup projeté dans une autre dimension.
Je n'entendais plus rien, je ne voyais plus rien, je ne sentais plus rien. Cette fumée maudite, poisseuse et sournoise s'infiltra à l'intérieur de moi par mes narines, par ma bouche, se glissa derrière mes globes oculaires, me pénétra par tous mes pores et aussitôt, des pensées négatives, lourdes, tristes, mauvaises et montèrent en moi, me submergeant très vite, telle une eau noire et glacée.
Je me voyais mourir, sauter de ce fameux pont, m'écraser à une vitesse folle en voiture contre un mur de pierres de taille (en aston martin DB5, tout de même), ou enfin m'ouvrir le ventre avec un couteau de cuisine japonais en maugréant d'incompréhensibles syllabes. Je mourais, je mettais fin à mes jours, je me tuais, me frappant la tête contre l'angle d'une paroi ou ingurgitant des litres d'acide citrique, me liquéfiant en miasmes putrides. Je m'ouvrais les veines dans une chambre d'hôtel miteuse, proche de la gare, la seule vraie question portant sur la nature de l'alcool que j'aurais ingurgité avant de crever, rhum ou whisky.
Dans ce délire obsédant et immonde qui me dévorait, je massacrais mon entourage aussi. Tous les miens gisaient morts et froids à mes pieds alors que le canon du Walter P99 fumait encore. Il y avait d'autres corps, un petit homme ridicule aux bras croisés sur une poitrine étroite ou une sorte de grande femme au nom masculin et au visage de seiche.
Peu à peu, cet ignoble agrégat d'idées noires, violentes, insupportables m'écrasait, étouffant le bonheur de mon retour à la vie. Je parvenais à une sorte de lisière noire et fangeuse, comme tout au fond, puis...
In extremis, je pus toutefois à m'accrocher à une image, étrange, mais réconfortante, qui monta en moi comme une bulle savon : je voyais Tania, allongée nue dans une immense chaussure, un superbe richelieu deux oeillets au cuir brun-roux, une coupe de champagne à la main. Elle riait, elle riait tellement que toute cette funeste fumée noire devint blanche, légère et pétillante. Ces volutes nouvelles me soulevèrent vers la surface et lentement, je commençai mon ascension vers le haut.
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